Présentation

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« L’idéal du communisme revit d’une nouvelle flamme dans nos intelligences ; mais cet idéal n’est plus une réminiscence, il sort des entrailles de la réalité, il est le reflet du monde économique. Nous ne sommes pas des utopistes, des rêveurs, comme les lollards d’Angleterre et comme les plébéiens de la Grèce, nous sommes des hommes de science, qui n’inventons pas des sociétés, mais qui les dégagerons du milieu capitaliste. Si nous sommes communistes, c’est que nous sommes convaincus que les forces économiques de la production capitaliste entraînent fatalement la société au communisme. »

 

Paul Lafargue (L’idéalisme de l’histoire, réponse à Jean Jaurès, 12 janvier 1896)

 

"Le maximalisme ne connaitra sa première victoire qu'avec la conquête de tout le pouvoir par le prolétariat. Avant cela il n'y a rien d'autre à proposer que l'organisation toujours plus vaste, toujours plus consciente de la classe prolétarienne sur le terrain politique".

 

BORDIGA (1920 in Il Soviet, source Le Prolétaire n° 497, octobre 2010).

 

 

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« Les contradictions capitalistes provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés de travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront, « par la violence », le capitalisme à un niveau d’où  il pourra reprendre son cours. Les contradictions créent des explosions, des crises, au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps, tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force à un point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive. Cependant ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se répètent à une échelle toujours plus vaste, et elles finiront par provoquer son renversement violent » 

Marx, 1858, Grundrisse, Tome IV.

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ÊTRE GOUVERNÉ...

 

    

C'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu ...

 

Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre révolte, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

 

Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la Présidence de la République !

 

Pierre-Joseph PROUDHON (idée générale de la révolution du XIXe siècle)

 

 

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PUBLICITE POUR LE LIVRE « LES TROTSKIENS »

 (1968-2002) éditions du pavé

   Surgis du début d’usure du stalinisme au milieu des années 1960 et de petits cénacles de vieux gardiens de la pensée dogmatisée de Trotsky, les groupes trotskistes se sont fait passer pour révolutionnaires au cours des années qui ont suivies mai 1968. Les mots « révolution », « rouge », « internationalisme », « soutien aux peuples opprimés » faisaient florès. Ils tinrent longtemps le haut du pavé parmi la jeunesse estudiantine transformant les Universités en bases de recrutement activiste. Eclipsant peu à peu l’influence des dits staliniens, les trotskiens se fixèrent, en théorie, le gagner le pouvoir sur les « masses travailleuses », lesquelles restèrent rétives à l’idée de s’embrigader dans ces petits partis « léninistes » qui leur promettaient le Grand Soir avec des icônes moscovites, non plus au bout des piques mais des kalachnikov.

   Après la fin de l’agitation mondiale autour de la guerre du Vietnam, où nos manifestants « anti-impérialistes » ne protestèrent jamais autant contre les actions de l’impérialisme russe que contre l’impérialisme U.S., et avec le reflux des espoirs universels dans la signification de mai 1968, les trotskiens se sont en quelque sorte « rangés des voitures. » Ils ont fini par s’insérer dans la politique classique de leur pays, en concurrence avec les partis officiels. Après avoir agité les idéaux révolutionnaires jusqu’à la caricature, et non sans soubresauts face à la déformation qu’ils leur firent subir pour les jeunes générations, ils ont participé pleinement à l’endiguement de la théorie révolutionnaire (il faut changer le monde) en se vautrant dans la collaboration syndicale et en s’incrustant, pour une poignée, dans l’élite des élus de la nation aux basques de la gauche de la bourgeoisie. La lutte des places avait remplacé la lutte des classes.

   Leur soutien « critique », mais indubitable aux gouvernements de gauche des vingt dernières années ne laisseront un goût amer, dans l’Histoire de France, que pour ceux qu’ils avaient mystifiés. De leur période estudiantine agitée à leur dérisoire consécration électorale, les trotskiens de la fin du XXe siècle ont montré qu’ils n’étaient que des révolutionnaires en peau de lapin. L’histoire fut cruelle pour leur croyance. Sur l’autel de leurs illusions s’effondra en 1989 la vieille bougie de l’Etat ouvrier dégénéré. Impossible de rallumer une bougie fondue. Les pélerins trotskiens avancent désormais sans foi autre que la loi « démocratoque » dans le désert du capitalisme mondialisé depuis plus d’un siècle. Les fidèles de l’église de lambertologie, ceux de la secte d’Arlette et les vieux moines-militants derrière Krivine errent même sans plus se voir, avec les fadaises sur « le nouvel internationalisme profane des résistances à la mondialisation marchande ». Cet ouvrage sera le récit d’une trajectoire faillie, le livre auburn d’un dogme stérile.

 

 

Jean-Louis Roche est né à Marseille en 1950. Embauché à Boulogne-Billancourt en 1969 à I.D.F.O. (EDF-Ile de France Ouest, Puteaux). Il fût technicien d’intervention clientèle électricité et gaz pendant 35 ans au centre EDF-GDF de Bagneux.

 

 

 

 

 

 


Du même auteur

Sous le pseudonyme de Pierre Hempel

 

Histoire de la Gauche Marxiste (les derniers enfants de Socialisme ou Barbarie, 1977) (chez l’auteur)

Quel bilan des luttes de libération nationale dans le tiers-monde ? (publication interne du C.C.I. 1980)

Mai 68 et la question de la révolution (presses de l’Ecole nationale supérieure de Fontenay aux Roses, 1988, 245 pages) (épuisé)

A bas la guerre (Presses J.M. Saint Denis, 1989, 385 pages) (épuisé)

Programmes et perspective communiste (presses du  Centre National de Télé-Enseignement, Vanves, 1991, 262 pages) (épuisé)

Première traduction française d’extraits choisis du IIème Congrès du P.O.S.D.R. (parti ouvrier social démocrate de Russie) en 1903 (publication interne du C.C.I. 1995)

Le développement de la conscience dans la classe ouvrière aux XIXe et XXe siècles, obstacles et continuité (1992, projet d’étude historique, chez l’auteur)

Marc Laverne et la Gauche Communiste de France (1993, Tome I, années 1920 à 1970,  Châtillon, 492 pages) (épuisé)

Marc Laverne et le Courant Communiste International, une conception classique de l’organisation révolutionnaire (1998, Châtillon, Tome II, années 1970 à 1990, 497 pages) (épuisé)

 

Jean-Louis Roche

L’organisation eggregore (des sectes révolutionnaires en politique, Châtillon 1998)

Le nazisme, son ombre sur le siècle (éditions Spartacus 2001)

 

Ouvrages biographiques de Jean-Louis Roche

 

L’animadversion (Vanves 1970) (non publié)

Les cartons d’Albi (Roman gothique, Vanves 1994)

Les montagnes ne se rencontent pas (Châtillon 1996)

Le cahier de la douleur (le cancer et la mort, Châtillon 1998)

 

A paraître

 

L’histoire d’EDF de sa naissance à sa liquidation, vue d’en bas par un Schtroumpf.

La machine à reproduire les inégalités.

 

 

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QUESTIONNAIRE A MARX PAR SA FILLE

"Votre vertu préférée : La simplicité
Votre vertu préférée chez un homme : La force
Votre vertu préférée chez une femme : La faiblesse
Votre trait caractéristique principale : La ténacité
Votre idée du bonheur : Combattre
Votre idée du malheur : La soumission
Le défaut que vous pardonnez le plus : La crédulité
Le défaut que vous détestez le plus : La servilité
Votre aversion : Martin Tupper  (1)
Occupation favorite : Dévorer des livres
Poète favori : Shakespeare, Eschyle, Goethe
Prosateur favori : Diderot
Héros favori : Spartacus, Kepler
Héroïne favorite : Marguerite
Fleur favorite : Le Daphné
Couleur favorite : Le rouge
Nom favori : Laura, Jenny 
Plat favori : Le poisson
Maxime favorite : Rien de ce qui est humain m’est étranger [Nihil humani a me alienum puto]
Devise favorite : Douter de toute chose [De omnibus dubitandum]"

Jeudi 9 janvier 4 09 /01 /Jan 07:54

Marcel Cerf (né le 4 octobre 1911 à Versailles et mort le 1er janvier 2010 à Paris) fut photographe avant de devenir historien de la Commune de Paris. Voir sa notice sur wikipédia. Je l'avais rencontré à plusieurs reprises dans son appartement près de la Porte d'Orléans, déjà très vieux mais charmant et avec toute sa tête. Nous avions projeté un scénario sur la Commune où les acteurs se seraient placés du point de vue Versaillais pour entrer dans Paris. Nous avions soumis le projet à Arte, la chaîne teutonne ne nous a jamais répondu. L'interview suivante a été publiée en 2001 dans mon petit journal, sous forme papier (pas encore devenu un blog) Le Prolétariat Universel n°18 que Marcel lisait régulièrement, et il m'envoyait aussi parfois ses critiques.

 

 Et si on refaisait la Commune…

 

 

Interview de Marcel Cerf (23/05/2001)

Pour Caroline

 

 

P.H. : comment vous est venue cette passion de toute une vie pour la Commune ?

 

Marcel Cerf : J’avais un oncle Vuillaume, petit-fils de Maxime Vuillaume, journaliste de la Commune. J’étais allé à l’enterrement du communard Camélinat en 1931. Cet oncle m’a fait lire les Cahiers rouges de Maxime. J’ai même vu les originaux chez sa petite fille. Cet oncle avait eu un fils et une fille, chanteuse d’opéra. La lecture des cahiers rouges m’a profondément marqué. J’ai voulu en savoir plus sur ce grand événement. Mais la Seconde Guerre mondiale est arrivée et j’ai été emmené prisonnier en Bavière. J’avais déjà lu plusieurs livres sur la Commune, et, comme j’étais prisonnier avec un camarade instituteur qui connaissait l’histoire, on faisait une petite causerie sur la Commune avec les prisonniers pour marquer le coup…

De retour à la vie civile, après guerre, j’ai exercé divers métiers. J’ai été assistant de prise de vue au studio Paramount, puis projectionniste au studio Billancourt. Comme projectionniste j’ai fait partie des premières équipes du cinéma le Rex, on était par équipe de cinq. J’ai été photographe au journal « Regards » avec Capa, puis au chômage, puis homme de peine au garde-meuble national, puis comptable à la compagnie des compteurs à Montrouge. Je me suis occupé d’une succursale qui n’a pas marché. Enfin je suis entré au Ministère de l’industrie comme contractuel comptable, et j’y ai fini ma carrière.

P.H. : vous étiez syndiqué ?

M.C. : avant et après la guerre, j’étais syndiqué à la CGT. Je n’ai jamais été stalinien même si j’ai eu tendance à suivre le PCF au début. Je suis parti d’ailleurs sans faire de fracas. J’ai cessé d’appartenir à ce parti en 1951.

P.H. : vous connaissiez pourtant le libertaire éditeur René Lefeuvre ?

M.C. : Oui, j’aurais pu être influencé par lui. Je le connaissais depuis 1929. J’avais 18 ans. Il m’a influencé sur mes lectures…

P.H. : pas sur autre chose ? Je fais allusion à son homosexualité.

M.C. : (il rit) non. J’ai mis très longtemps à découvrir qu’il était homosexuel. C’est ma femme qui me l’a fait remarquer une fois après guerre (la femme de Marcel est décédée, comme la mienne et au même âge, d’un cancer). Je ne m’en étais jamais aperçu. Lefeuvre était quelqu’un de très correct dans les rapports personnels. Il faisait partie des amis du journal de Barbusse « Monde » où on trouvait aussi le réalisateur Marcel Carné, qui était lui aussi homosexuel. Lefeuvre était un type formidable. A l’origine c’est un maçon qui n’a été à l’école que jusqu’à douze ans. Il se cultive tout seul et acquiert des connaissances littéraires extraordinaires. A chaque réunion, il me mettait un livre dans la main.

P.H. : on pourrait vous questionner sur chaque événement de la seconde partie du siècle pour savoir comment vous l’avez vécu. 1958 ?

M.C. : on a eu très peur, on a sérieusement pensé à un coup d’Etat militaire avec des paras sur les toits.

P.H. : 1936 et 1968, lequel vous a le plus passionné ?

M.C. : Juin 36 ! Une plus grande joie qu’en 1968 où pourtant j’ai été souvent à la Sorbonne. Juin 36 c’était surtout les ouvriers qui défilaient. J’étais en première ligne au défilé monstre qui était venu devant le mur des fédérés. J’y étais comme photographe. C’est l’époque où depuis 1935 on révolutionnait la maquette du journal « Regard ». Jusque là c’était un journal moche avec des photos pisseuses. On a pris dans notre équipe le surréaliste Pierre Unik. L’équipe s’est renforcée peu à peu. Notre metteur en page avait beaucoup d’idées, il était lié au groupe Octobre. Sadoul commençait ses critiques de cinéma. Il y avait aussi Moussignac, connu à l’époque. Cette équipe produisit une telle effervescence  et originalité qu’elle provoqua l’expansion du journal jusqu’à la guerre. Unik qui était juif est mort en déportation. La femme de Capa est morte dans les combats en Espagne en faisant aussi son métier de photographe.

P.H. : je peux vous demander en passant comment on peut réussir une photo ?

M.C. : il ne faut jamais faire de photos posées, c’est le b.a. ba du bon photographe.

 

« Versailles crut faire avec la terreur le silence éternel » (Louise Michel, 1898)

 

P.H. : Comment est née la trajectoire des amis de la Commune de Paris ?

M.C. : L’association des amis de la Commune avait été créée en 1882. Au départ c’était une mutuelle d’anciens combattants de la Commune, puis, petit à petit, cette association rejointe par des enfants, des parents de communards qui disparaissaient chacun leur tour, s’est étiolée jusqu’à la guerre. Camélinat en a été longtemps le secrétaire général. J’ai adhéré en 1950, par fidélité à la Commune et pour inspirer le présent (la démocratie directe). En 1950, l’association était en perte de vitesse. Dans les années 60, Jean Braire la reprend en main. Son livre « Sur les traces des communards » est très intéressant.

P.H. (qui essaie de prendre en défaut Marcel) : combien y a-t-il eu de fusillés au mur des fédérés ?

M.C. : 147. En 1976, après 16 numéros on suspend la revue La Commune, faute d’argent. On tirait à environ 3000 exemplaires.

P.H. : vous êtes encore otages des staliniens avec Bruhat, Rougerie ?

M.C. : pas vraiment, d’ailleurs Bruhat avait perdu ses illusions sur le PC, comme il le raconte dans son dernier livre. Donc, après les Cahiers de la Commune maintenant on fait des petites brochures bon marché, mais anonymes. On l’a décidé ainsi et cela représente l’association comme telle. On a fait des numéros spéciaux sur Louise Michel, Frankel, les étrangers et la Commune, etc.

 

La bourgeoisie eu-t-elle recours à l’antisémitisme pendant la Commune ?

 

P.H. : avant de passer aux questions sur la Commune, je souhaite vous entendre sur l’Affaire Dreyfus et son exploitation moderne. Cette Affaire est un coup monté de la caste militaire qui tient le manche encore dans la société française à la fin du XIXe siècle, mais elle a lieu dans une période d'effervescence de 1890 à 1998, puis jusqu’à disons 1906 (incluant la révolution russe de 1905) où le prolétariat inquiète à nouveau la bourgeoisie à nouveau comme au moment de la Commune de Paris. La désignation du bouc-émissaire juif est une solution perverse en vue de l’union nationale pour récupérer les provinces perdues. Peut-on dire que l’antisémitisme est déjà utilisé au moment de la Commune comme ce sera le cas face au bolchévisme ?

M.C. : Non, l’antisémitisme est une idéologie moderne. Au moment de la Commune, en Suisse il y a des attaques de Bakounine contre le communard Outine (qui est juif) mais c’est anecdotique, cela ne relève pas d’une campagne d’Etat. Il y a pendant la Commune des allusions concernant les frères May (d’origine juive) qui étaient à l’intendance, mais Varlin, qui leur succède, les lave de tout soupçon en confirmant que sous leur administration il n’y avait eu aucune malversation dans les comptes. A l’époque, la désignation de tel ou tel juif, même si elle est désagréable et non avenue en politique, relève de l’attaque personnelle pas d’une campagne délibérée.

P.H. : Alors venons-en à Dreyfus. Est-ce que certains historiens contemporains n’ont pas exagéré cette affaire rétroactivement par rapport à la réalité de l’époque, où la classe ouvrière était redevenu dangereuse et où il était impératif d’occulter déjà le conflit de classes en posant les termes dans le binôme défense de la République laïque contre la réaction féodale et non pas bourgeoisie/prolétariat ? Hervé comme Péguy ont montré chacun à leur façon que plus grave était la condamnation à mort d’ouvriers pour faits de grève et plus évidente la préparation de l’Union sacrée autour du cas secondaire du petit-bourgeois Dreyfus.

M.C. : Est-ce qu’on a pas exagéré l’affaire rétroactivement ? D’après les gens de ma famille, qui l’ont vécue, c’était terrible. Des amis de longue date devenaient soudain ennemis pendant l’affaire. C’est vrai que cela était exploité par une partie de la bourgeoisie. La dénonciation d’Emile Zola a eu une grande importance. Mais sur la Commune il est impardonnable. Zola, jeune journaliste parisien présent à Paris pendant la Commune, avait fait régulièrement des compte-rendus pour les journaux versaillais et avait débiné les communards. Flaubert et George Sand avaient, eux, une excuse de s’être prononcé contre la Commune, ils étaient en province et n’étaient renseignés que par les journaux versaillais. Pourtant, même un royaliste comme Villiers de l’Isle-Adam collaborait au Tribun du Peuple et fit de belles pages en faveur de la Commune.

Peut-on dire que les vrais problèmes ont été éclipsés au moment de l’affaire Dreyfus ? L’esprit cocardier était tout de même important, même parmi les ouvriers. Il ne faut pas oublier que, même du point de vue communard, la guerre de 1870 avait été une des causes de la Commune, et, pour beaucoup, non pas pour réaliser une révolution universelle, mais, une fois écrasé les Versaillais, reprendre la guerre contre l’Allemagne pour récupérer l’Alsace et la Lorraine. C’est pourquoi Vaillant et d’autres anciens communards ont été patriotiques finalement en 14. Il ne faut pas oublier que Blanqui était farouchement pour la défense nationale et la libération nationale…

 

A la charnière de la défense nationale et de l’internationalisme

 

P.H. : oui mais c’était pour une époque où cette libération nationale avait un sens pour la constitution du prolétariat et l’industrialisation.

M.C. : Oui, et de fait, en ralliant le camp patriotique ces vieux communard trahissaient le vrai fond universel de la Commune. Le blanquiste Vuillaume, dont le témoignage a guidé mes premiers pas dans la compréhension de la Commune, était vieux et diminué, dans une situation financière précaire (la plupart des communard survivants ont fini dans la misère car il n’y avait pas les assurances sociales), et il a participé à des petits journaux de « bourrage de crâne » tout au long de la guerre de 14-18 ! C’était alimentaire, je le sais. Mais c’était quand même pour la revanche.

P.H. : donc infidèle à la Commune ?

M.C. : bien sûr ! Les blanquistes pensaient - et c’était la position de Rossel - qu’après avoir écrasé Versailles, on reprendrait la guerre contre les allemands. D’ailleurs, Rossel était rentré dans la Commune parce qu’il avait honte que le gouvernement ait demandé la paix. C’était en fait un ultra-patriote. Edith Thomas qui a fait un très bon bouquin sur Rossel va dans ce sens. Les deux généraux polonais de la Commune, Dombrowski et Wroblewski, avaient gardé l’optique de l’indépendance de leur pays face à la Russie, et se battait dans la même optique pour la France.

P.H. : quel est le plus grand communard du point de vue du communisme universel ?

M.C. : c’est difficile à dire. C’est Varlin. Frankel est remarquable. C’est Moreau… La commission du travail de Frankel a fait le travail le plus important en si peu de temps.

P.H. : J’ai été déçu par le long film de Watkins, passé sur Arte, qui bien que bon au tout début sur la forme, des communards qui témoignent interrogés par des journalistes, finit en récupération-apologie minable des luttes syndicales merdiques de la gauche actuelle et les fanfreluches gauchistes de l’anti-mondialisation.

M.C. : Le film de Peter Watkins est un essai intéressant. J’ai assisté un peu au tournage. J’ai d’ailleurs fait de la figuration. (il rit) J’y apparais en bourgeois versaillais. (il rit encore) Et je suis natif de Versailles…

L’action se passe dans sa grande généralité dans le 11ème. Pourquoi le 11ème ? Parce qu’en 1871, le 11ème est l’arrondissement le plus peuplé de Paris. Il y vit là une population ouvrière très révolutionnaire. Il y a un club « Le Prolétaire », et ce club publie un journal « Le Prolétaire ». Ce journal est tout-à-fait d’avant-garde. On voit très clairement se développer l’action des comités d’arrondissement. Et il y en aura un peu partout dans Paris après. Ce sont des clubs de contre-pouvoirs pour talonner le comité central de la Commune et lui dire d’agir. Les clubs et ces comités ont été l’aiguillon. Il y a toujours eu des antagonismes entre le comité central de la garde nationale et l’assemblée des élus de la Commune ; cela n’a pas toujours été favorable à l’action. Mais ces gens des arrondissements, de la base, souvent au nom de l’Internationale, poussaient le plus loin. On peut citer par exemple cette motion du 14e arrondissement qui dit au comité central : « agissez ! ne laissez pas les munitions inutilisées dans les chantiers ! Si vous continuez ainsi vous nous menez à la défaite ! ». Ainsi, plein de motions partent de la base. On voit là un commencement de démocratie directe, même si les initiatives sont bien souvent désordonnées, il faut le dire. Mais c’est la révolution.

P.H. : ça vient d’où ?

M.C. : ça vient de l’Internationale, de la tradition des luttes et du blanquisme. Mais les choses ne sont pas aussi délimitées que les militants ou les historiens voudraient le croire. Beaucoup de blanquistes sont aussi membres de l’Internationale. On a dit que les blanquistes n’étaient que pour l’action - battre les versaillais avant tout ! - alors que les gens de l’Internationale auraient été plus réformistes. En réalité, il faut dépasser tout schématisme. Des gens de l’Internationale étaient, comme on dirait, très activistes militairement, quand des blanquistes se prononçaient en faveur des réformes sociales.

P.H. : est-ce que l’échec d’Octobre 1917 et la chute du stalinisme n’ont pas effacé à jamais la référence historique à la Commune ?

M.C. : Pourquoi la référence serait-elle effacée ? Oui, au début, Lénine a constamment en tête la Commune, et il dit d’ailleurs « ouf on a dépassé les cent jours de la Commune », et c’est bien au début la base qui décide en Russie. Cela on ne peut l’oublier même si çà s’est transformé rapidement en pouvoir d’un parti unique.

P.H. : est-ce qu’on va refaire la Commune de Paris contre ce monde pourri ?

M.C. : Non, on ne refera pas la Commune. Mais l’impulsion de ce mouvement d’exception reste intéressante pour la classe ouvrière au XXIe siècle. On ne peut pas oublier que ce mouvement a exprimé la possibilité de la démocratie directe. Et sur le plan social, c’est le décret du 16 avril qui confie les ateliers abandonnés par leurs propriétaires à des coopératives ouvrières. C’est un début d’autogestion. N’est-ce pas d’actualité avec ce qui se passe pour les ouvriers de Lu et Marks&Spencer ? On met en place des ateliers coopératifs pour ce qui concerne les munitions, problème le plus important évidemment pour l’heure. Frankel avait demandé l’inventaire de tous les ateliers abandonnés, par corps de métiers. Ils n’ont pas eu le temps… L’atelier coopératif d’armement mis en place et dirigé par Avrial a fonctionné.

P.H. : quels livres conseillez-vous de lire à la jeune génération prolétaire ?

M.C. : L’histoire de la Commune par Lissagaray.

P.H. : pas Louise Michel ?

M.C. : Louise Michel n’est pas une théoricienne. Elle n’a pas fait œuvre d’historien. Elle ne s’élève pas au-dessus des événements. On peut lire aussi La guerre civile de Marx, l’opuscule de Lénine même s’il a recopié Marx. Il faut lire aussi La Commune de Lepelletier, observateur pertinent des défauts ; trois volumes sont parus qu’il n’a pas pu achever hélas parce qu’il est mort avant. On peut lire aussi La troisième défaite du prolétariat français de Benoît Malon, socialiste indépendant, pas en odeur de sainteté pour Marx, mais son histoire est intéressante. La Commune de Da Costa. Da Costa a l’avantage d’être précis. Il était substitut du procureur de la Commune Rigault, et donc, comme il était à la justice il a pu noter des faits sociaux qui sont plus visibles à cet endroit. Son parcours ultérieur est sujet à caution, il a été antidreyfusard et vaguement nationaliste. On lui a reproché, sur la base d’archives policières, d’avoir faibli devant la police et, sur promesse d’aller revoir sa bien-aimée, d’avoir livré des noms et des adresses de communards…mais ces gens, exilés pour la plupart en Angleterre, n’habitaient plus aux adresses indiquées. Retenons surtout qu’il nous lègue une histoire intéressante.

 

 

 

LISBONNE ET MOREAU…

 

P.H. : il y a donc une contribution particulière de Marcel Cerf à l’histoire de la Commune…

M.C. : J’ai eu beaucoup de chance dans mes recherches. J’ai découvert des documents uniques, des gens formidables. J’ai eu accès aux mémoires du colonel Lisbonne (dont j’ai fait une biographie) ; j’avais connu la veuve de l’exécuteur testamentaire de Lisbonne. Ces mémoires ont paru dans notre revue. Je me suis attaché surtout à restaurer l’importance de quelqu’un dont on parlait peu jusque là : Edouard Moreau de Bauvière.

P.H. : quel nom à coucher dehors ! Qu’est-ce qu’il vient faire là ce noble ?

M.C. : C’est un des paradoxes de l’histoire. Rien ne destinait ce petit noble de province a devenir « l’âme du comité central », comme je l’ai écrit.

P.H. : le Robespierre, le Lénine de la Commune ?

M.C. : oui. Même Maxime du camp qui a écrit un tas de stupidités, a reconnu l’importance de Moreau. Moreau avait vécu en Normandie, donc je m’adressai d’abord au conservateur de ce département. Il n’y avait rien dans les archives, mais le conservateur me signala qu’il y avait une dame…de la même famille…dans un château de la région… Je suis entré en contact aussitôt avec elle. Je me suis trouvé en présence d’une grande dame, de noble allure, élégante, jolie, remarquable. On a sympathisé..

P.H. : vous l’avez draguée ?

M.C. : non. Elle était vraiment charmante. Elle m’a procuré toute la documentation que je désirais sur son oncle. Evidemment l’engagement communard de Moreau avait fait scandale dans la famille. Cette dame m’a ainsi permis de réaliser un bulletin avec des documents uniques. Oui Moreau est l’homme central de la Commune. Toutes les déclarations du comité central du 18 mars à la proclamation de la Commune sont, pour la plupart, rédigées de sa main. Il avait des idées extraordinaires.

P.H. : enfin, expliquez-moi comment... un type, de province, de plus aristo… ? D’où tient-il sa formation politique, a-t-il été blanquiste, ou membre de l’Internationale ?

M.C. : et oui, vous êtes surpris ! Vous raisonnez en militant professionnel. Moreau n’était ni blanquiste, ni marxiste, ni quoi que ce soit. Il était aristocrate par sa mère, une petite noblesse aux origines très anciennes. Il s’en fichait, il se faisait appeler Moreau, et n’ajoutait la particule parfois que pour faire rire l’assemblée. Il vivotait dans le journalisme de la libre pensée. Il n’était même pas socialiste sur le fond. Soldat il avait été scandalisé par l’impuissance du gouvernement face au siège de Paris. Il s’était levé et avait dit « il faut que le peuple prenne ses affaires en main » et ça a changé complètement son comportement.

P.H. : excusez-moi du peu, Marcel, mais moi je me suis levé nombre de fois en assemblée générale en criant « que les prolétaires prennent leur propre sort en mains » et ça n’a jamais cassé des briques….

M.C. : Moreau c’est le paradoxe des révolutions. Il s’est fait remarquer par son courage pendant le siège de Paris à Buzenval. Il s’est distingué en créant des sociétés de soutien aux indigents, aux veuves, etc. Il était très apprécié par son chef de bataillon. Au bout du compte il est élu par son bataillon pour aller le représenter au comité central à Paris. Il devient le centre parce qu’il n’appartient à aucun parti ni à l’Internationale ni aux blanquistes. Il est au-dessus des fractions politiques. Cela a intrigué beaucoup d’historiens. Certains ont été jusqu’à prétendre qu’il avait été un peu blanquiste. Ce n’est pas vrai mais on aime bien étiqueter les gens. C’est Moreau qui a organisé un service de reporters dans Paris insurgé, rattaché au ministère de la guerre. Ces reporters allaient par les rues parisiennes recueillir l’opinion des gens sur le déroulement des événements.

Avant de jouer un rôle central, il avait été élu commissaire auprès de Delescluze, celui-ci avait senti tout de suite à qui il avait affaire, et se sentait surveillé. Moreau a été le directeur de l’intendance jusqu’au bout. Il ne négligeait pas pour autant son rôle de théoricien et projetait, avec une vision plus ample que la seule ville assiégée, la nécessité d’une Constituante. La bourgeoisie versaillaise a reconnu à sa façon l’importance de cet homme pour la révolution. Il habitait au 10 de la rue de Rivoli, dans l’appartement de sa tante. Ils sont venus le chercher. Il est reconnu dans l’escalier de l’immeuble. Immédiatement appréhendé, il est conduit à la cour martiale au théâtre du Chatelet puis exécuté sans jugement à la caserne Lobeau. Il a donc autant d’importance que Varlin pour moi, mais surtout parce que c’est un homme qu’on ne peut pas classer. C’est la révolution qui forge ce genre d’hommes. Vuillaume a souligné la valeur inestimable de Moreau.

P.H. : et vous, Marcel, dans quelle fraction communarde auriez-vous été ?

M.C. : J’aurai été du côté de l’Internationale, avec Frankel. J’aurais été avec Courbet au moment de la création copie conforme des termes  « comité de salut public » (dénomination du comité jacobin en 1789). Il a dit : à quoi bon reprendre cette vieille défroque de 89 et 93. Mais il a été mis en minorité et on reprit l’appellation jacobine qui ne correspondait pas à cette révolution. La minorité comprenait pas mal d’internationalistes.

 

P.H. : on ne parlera pas aujourd’hui de la sexualité pendant la Commune, c’est secondaire, et ce n’était pas la tasse de thé à Louise Michel…

M.C. : ah…on dit pourtant qu’elle a eu une longue balade dans un bois avec Victor Hugo qui la protégea…

P.H. : hélas, d’après ses dernières mémoires parus, il a essuyé un refus.

M.C. : alors il s’est rattrapé sur tant d’autres, mais cela ne lui enlève pas son talent (rires).

P.H. : Marcel, permettez-moi de vous remercier très chaleureusement pour m’avoir accordé avec tant de simplicité cet entretien, alors qu’on ne se connaissait pas deux heures avant. (il me dédicace son livre et signe « salut et fraternité »).

 

P.S. Lecteur je te recommande vivement la lecture de l’œuvre de Marcel Cerf, évidemment si tu peux trouver ses ouvrages sur Moreau et Lisbonne au marché aux livres Brassens par exemple, sinon tu peux écrire ou adhérer « aux Amis de la Commune de Paris » 46 rue des Cinq-Diamants Paris 75013, tél : 01 45 81 60 54.

(cotisation annuelle : 80 F, Jeunes, chômeurs, étudiants : 20 F)

Par Jean-Louis Roche
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Mercredi 8 janvier 3 08 /01 /Jan 00:51

L’IDEOLOGIE DU LIBERALISME BOURGEOIS ET SON CRETINISME « EUROPEEN »

 

Par Rosa Luxemburg

 

Voici un joyau qui eût pu servir en un sens à épauler la bourgeoisie du oui (c’est aussi pour cela que je ne le publie qu’au dernier moment) mais qui, au fond, est irrécupérable et dangereux pour toutes les variations des grands ensembles capitalistes modernes.

 

… Kautsky montre directement – pour la première fois à notre connaissance dans les écrits socialistes actuels – la tendance historique à éliminer les différences nationales dans le système  socialiste et à fondre l’humanité civilisée en une nation. Certes, constate ce même théoricien, le développement capitaliste suscite en même temps des phénomènes qui viennent apparemment en contradiction : le réveil et le renforcement de la conscience nationale, ainsi que l’aspiration à un Etat national en tant que « forme d’Etat qui correspond le mieux aux conditions modernes, sous laquelle il peut le plus aisément accomplir ses tâches ».

Or cet Etat national « le plus adéquat » n’est qu’une abstraction qu’on peut facilement développer et défendre sur le plan théorique, mais qui ne correspond pas à la réalité. Le développement historique qui mène à la communauté civilisée, englobant tous les hommes, s’opère essentiellement, comme l’ensemble du développement social, au milieu de contradictions. Or, la contradiction qui concerne la croissance unificatrice de la civilisation internationale ne réside pas là où la cherche Kautsky, dans la tendance à l’idéal de « l’Etat national », mais plutôt là où la voit Marx : dans la lutte meurtrière entre les nations, dans la tendance à édifier de grands Etats capitalistes à l’extérieur des grands domaines de la civilisation et contre eux.

Le développement vers le grand Etat qui constitue la caractéristique saillante de l’époque moderne, et qui gagne la prépondérance par les progrès du capitalisme condamne dès l’abord toute la masse des mini et micro-nationalités à la faiblesse politique. A côté de quelques nations très puissantes, qui sont les gérants du développement capitaliste car elles disposent des moyens matériels et des moyens intellectuels indispensables pour préserver leur indépendance économique et politique, l’   « autodétermination », l’existence autonome des mini et micro-nations est de plus en plus une illusion. Ce retour à l’existence autonome de toutes ou du moins de la grande majorité des nations aujourd’hui opprimées ne serait possible que si l’existence de petits Etats avait des chances et des perspectives d’avenir à l’époque capitaliste. Pour le moment, les conditions économiques et politiques à l’échelle d’un grand Etat sont à ce point nécessaires dans la lutte pour l’existence des nations capitalistes que même les petits Etats politiquement indépendants, formellement égaux en droits qui existent en Europe ne jouent qu’un rôle statistique et le plus souvent celui du bouc émissaire. Peut-on parler sérieusement de « l’autodétermination » pour les Monténégrins, les Bulgares, les Roumains, les Serbes, les Grecs, formellement indépendants, et même dans un certain sens pour les Suisses, dont l’indépendance est le produit de luttes politiques et du jeu diplomatique dans le « concert européen » ? Vue sous cet angle, l’idée d’assurer à toutes les « nations » la possibilité de s’autodéterminer ressemble pour le moins à la perspective d’abandonner le développement du grand capitalisme pour retourner aux petits Etats du Moyen Age, loin en arrière, avant le XVe et XVIe siècle.

(…) Ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capitaliste, ce n’est pas « l’Etat national » - comme le suppose Kautsky – mais l’Etat conquérant.. Et si l’on compare les différents degrés de rapprochement de ce prétendu idéal, ce n’est pas par exemple l’Etat français, qui au moins dans sa partie européenne est à peu près nationalement unitaire, qui correspond le mieux à cette fonction, encore moins l’Etat espagnol qui d’impérialiste qu’il était s’est presque intégralement transformé en « Etat national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces Etats qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : l’Etat anglais, l’Etat allemand, les Etats-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. (…) Logiquement, l’histoire de l’expansion coloniale du capitalisme fait ressortir la tendance quelque peu contradictoire des colonies à se rendre indépendantes, d’abord sur le plan économique puis sur le plan politique. (…) Aux Etats-Unis ce n’était pas un peuple étranger qui s’est élaboré sous le spectre de l’Angleterre, c’étaient ces mêmes émigrants anglais qui s’étaient implantés sur la civilisation ravagée et les cadavres des Indiens – il en est d’ailleurs ainsi dans les colonies australiennes de l’Angleterre où les Anglais représentent 90% de la population – et aujourd’hui, les Etats-Unis sont l’un des centres les plus puissants de l’oppression impérialiste. (…)

(le droit des peuples) On peut qualifier brièvement cette conception d’application « européenne » du principe philosophique de Fichte dans la paraphrase bien connue de Ludwig Börne : Je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est denrée alimentaire.

Si l’on ne reconnaît comme nations véritables que les peuples européens et qu’on considère en revanche les peuples colonisés comme des « denrées alimentaires », on peut parler d’ « Etats nationaux » en Europe et y compter par exemple la France, le Danemark ou l’Italie, on peut réduire aussi le problème des nationalités aux complications internes à l’Europe. Mais en ce cas « le droit des nations à l’autodétermination » devient la théorie des races dominantes et trahit son origine : l’idéologie du libéralisme bourgeois et son crétinisme « européen ». (…)

Dans la société de classe, il n’y a pas de nation en tant qu’entité socio-politique homogène, en revanche dans chaque nation il y a des classes aux intérêts et aux « droits » antagonistes.

(…) Contrairement à ce que disaient les anarchistes en répétant la phraséologie du libéralisme bourgeois, la politique des Etats nationaux n’est pas déterminée par la « volonté des peuples ». Tous les Etats modernes, instrument du pouvoir capitaliste, manifestent la même tendance à la guerre et à la conquête des pays voisins, au colonialisme et à l’oppression.

 

(1896)

 

Par Jean-Louis Roche
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Mardi 19 mars 2 19 /03 /Mars 07:36

LA "VOIE CHILIENNE" AU MASSACRE! (1973)

 

Diffusé en 1973 lors du coup d'Etat au Chili de Pinochet le sanglantn ce tract du petit cercle "Révolution Internationale" avait au moins le mérite de la rapidité et valeur de "communiqué" en direction de la classe ouvrière, ce qui n'est plus le cas de la secte qu'ils sont devenus quarante ans après; ils attendent que toute la presse bourgeoise ait analysé l'événement avant de publier un article, ni véritable prise de position et surtout pas "communiqué" car ils sont un non-parti. Je n'ai ni participé à la rédaction de ce tract ni ne l'ai diffusé puisque je n'étais pas encore membre de ce groupuscule encore "familial". Le tract reste étonnant de vérité mêlée à une dramatisation normale à l'époque, et vécue ainsi par tous; en effet les massacres ont été considérables du Chili à l'Argentine, preuve que la bourgeoisie internationale sut mettre "le paquet" contre la menace réelle représentée par le prolétariat au cours de cette décennie. Le risque encourru par le prolétariat européen (et dont les futurs massacreurs sont supposés être Mitterrand, Marchais et Krivine) reflètent plutôt les exagérations ultra-gauches de l'époque, plus surrenchères par rapport au gauchisme bourgeois suiviste, sorte de renégat intemporel que réelle appréciation des risques pesant sur un prolétariat consumériste pas du tout révolutionnaire à une époque encore faste de la crise capitaliste.Plus confondant, le prolétariat européen n'a en rien apporté sa solidarité aux prolétaires chiliens, et ce n'est pas les quelques milliers qui ont défilé derrière "la gauche du capital" qui ont racheté cette inertie  honteuse et la position contrite du spectateur repus éloigné des balles et des salles de torture.

La bourgeoisie avait encore les moyens de dissoudre toute alternative violente et illégale dans le dortoir électoral. L'exagération du tract, par vision historique rétroactive, révèle plutôt un tract d'étudiants petits bourgeois - parodiant pauvrement Blanqui et Rosa Luxemburg - hors de la réalité d'un prolétariat de pays riches, pas tant endormi qu'éloigné encore des capacités de massacre de la bourgeoisie. Le coup d'Etat militaire n'était pas dû au demeurant au fait que "la  crise avait frappé plus tôt le Chili" qu'une parade de l'impérialisme US pour éviter que le Chili ne devienne un nouveau satellite russe; la dénonciation de la "gauche" et d'Allende esquive la réalité: ce sont des milliers de syndicalistes et simples militants de gauche qui ont été les premières victimes, et Allende lui-même....

L'action en sous-main de l'impérialisme US est complètement absente pour afficher la seule dénonciation de la "gauche du capital" qui n'était tout de même pas responsable de l'inertie et absence de solidarité politique du prolétariat européen, bien sage et bien syndiqué.

(pour ma part, non organisé, j'avais accepté, avec méfiance, de participer à la diffusion d'un tract des deux syndicats de ma corporation unis pour la circonstances, aux bouches de métro et assisté au défilé des protestataires bc bg place des Invalides avec en tête l'hirsute Marchais et Mitterrand en chapeau Léon Blum.

 


                                                    *                      *                        *

 

  C'est par milliers que la racaille militaire massacre les ouvriers au Chili. Maison par maison, usine par usine, on traque les prolétaires, on les arrête, on les humilie, on les tue. L'ordre règne. Et l'ordre du capital, c'est la BARBARIE.

 

Plus horrible, plus révoltant encore, c'est que les travailleurs sont acculés, qu'ils le veuillent ou non, à se battre dans un combat, où ils sont vaincus d'avance sans aucune perpective, sans qu'à aucun moment ils puissent avoir la conviction de mourir pour leurs propres intérêts.

 

La "gauche" crie au massacre, mais cette pègre armée, c'est le gouvernement d'Union Populaire avec Allende qui l'a appelée au pouvoir. Ce que la "gauche" tait soigneusement, c'est qu'il y a dix jours, elle gouvernait  encore avec ces mêmes assassins, qu'elle qualifiait d' "Armée Populaire". Ces criminels, ces tortionnaires, elle leur donnait l'accolade au même moment ou DEJA, ils commençaient à arrêter des ouvies, à perquisitionner dans les usines.

 

Une chose doit être claire. Depuis trois ans de gouvernement de gauche, JAMAIS les ouvriers n'avaient cessé d'être trompés, exploités et réprimés. C'est la "gauche" qui a organisé l'exploitation, c'est elle qui a réprimé les mineurs en grève, les ouvriers agricoles, les affamés et les sans-logis des bidonvilles. C'est elle qui a dénoncé les travailleurs en lutte contre les "provocateurs", c'est elle qui a appelé les militaires au gouvernement.

 

JAMAIS l'Union Populaire n'a été autre chose qu'une façon particulière de maintenir l'ordre en trompant les travailleurs. Face à la crise qui s'approfondit à l'échelle mondiale, le capital chilien, particulièrement en difficulté, devait d'abord, avant de la régler à sa manière, mater le prolétariat, écraser sa capacité de résistance. Et pour cela, il fallait procéder en deux temps. En premier lieu la mystifier. Cette mystification accomplie, on a amené les travailleurs, embrigadés derrière les drapeaux bourgeois de la "démocratie", pieds et poings liés, au peloton d'exécution.

 

La gauche et la droite au Chili, comme ailleurs, ne représentent que les deux aspects d'une même politique du capital: écraser la classe ouvrière.

 

ON UTILISE LES CADAVRES DES OUVRIERS CHILIENS

POUR MYSTIFIER LES OUVRIERS FRANCAIS.

 

La gauche et les gauchistes ne se contentent pas d'avoir amené les travailleurs au massacre. Mais de plus, ici en France, ils ont le culot d'utiliser les cadavres des prolétaires chiliens pour entamer une opération de DUPERIE à grande échelle: ils n'attendent même pas que le sang qui coule à Santiago ait séché pour appeler les ouvriers à manifester, débrayer pour défendre la "démocratie" contre les militaires. Ce faisant, les Marchais, Mitterrand, Krivine et Cie se préparent déjà à jouer en France le même rôle que les Allende, le PC et le MIR gauchiste au Chili. Car, en France, comme dans le monde entier, avec l'approfondissement de la crise, se posera pour le capital le problème de briser le prolétariat.

 

EN ORGANISANT LA TROMPERIE "DEMOCRATIQUE" SUR LE CHILI, LA GAUCHE SE PREPARE DEJA A PRENDRE EN MAIN L'OPERATION QUI CONSISTERA A EMBRIGADER LES OUVRIERS DERRIERE LES DRAPEAUX DES "NATIONALISATIONS", DE LA "REPUBLIQUE", ET AUTRES NIAISERIES, pour les clouer sur le terrain qui n'est pas le leur et les livrer à l'écrasement. Et en refusant de dénoncer la gauche pour ce qu'elle est, les gauchistes se placent, eux aussi dans le camp du capital.

 

LA LECON

 

Au Chili, la crise a frappé plus tôt et plus vite qu'ailleurs. Et avant même que le prolétariat ait vraiment engagé le combat, son propre combat , toutes les forces de la gauche, ce cheval de Troie de la bourgeoisie parmi les travailleurs se sont employés à le museler pour l'empêcher d'apparaître comme force indépendante, sur son propre terrain, avec son propre programme, qui n'est pas une quelconque réforme "démocratique" ou étatique du capital, mais la REVOLUTION SOCIALE.

 

Et tous ceux qui, comme les trotskystes, ont apporté la moindre caution à cette castration de la classe ouvrière, en soutenant, ne serait-ce que du bout des lèvres et de façon "critique" ces forces, portent aussi la responsabilité du massacre. Ces mêmes trotskystes en France prouvent qu'ils sont du même côté de la barricade que la fraction de gauche du capital, PUISQU'ILS POLEMIQUENT AVEC ELLE SUR LES MOYENS "TACTIQUES" ET MILITAIRES D'ARRIVER AU POUVOIR ET REPROCHENT A ALLENDE DE NE PAS AVOIR MIEUX EMBRIGADE LES OUVRIERS DERRIERE LUI!

 

Depuis la France en 1936, jusqu'au Chili, en passant par la guerre d'Espagne, la Bolivie, l'Argentine, la même leçon s'est dégagé des dizaines et des dizaines de fois.

 

Le prolétariat ne peut passer aucune alliance, ne faire aucun front, avec les forces du capital, même si celles-ci se parent du drapeau de la "liberté" ou du socialisme. Toute force qui contribue à lier aussi faiblement que ce soit les ouvriers à une quelconque fraction de la classe capitaliste, se situe de l'autre côté. Toute force qui entretient la moindre illusion sur la gauche du capital est un maillon d'une chaîne unique dont l'aboutissement est le carnage des ouvriers.

 

Une seule "unité", celle de tous les prolétaires du monde. Une seule ligne de conduite: l'autonomie totale des forces ouvrières. Un seul drapeau: la destruction de l'Etat bourgeois et l'extension internationale de la révolution. Un seul programme: l'abolition de l'esclavage salarié.

 

Quant à ceux qui seraient tentés de se laisser duper par les belles paroles, les discours creux sur la "république", les rengaines écoeurantes sur "l'Unité Populaire", qu'ils regardent bien l'image horrible du Chili.

 

Avec l'approfondissement de la crise, une seule alternative: reprise révolutionnaire ou écrasment du prolétariat!

 

le 18 septembre 193

 

Supplément au n°4 de REVOLUTION INTERNATIONALE

BP 219 - Cedex 17, PARIS 75827

 


Par Jean-Louis Roche
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Samedi 26 janvier 6 26 /01 /Jan 15:52

Publié in Prolétariat Universel n°20, 18 juin 2001

 

 

 

Ras les cons

(courrier expédié aux zigotos de ce gauchisme en panne d’idées): Les petits fils de l’antifasciste Mitterrand nous jouent encore la valse de dame Anastasie: Mise à l’index : « Des révisionnistes à la fête de LO : Karl Marx, le grand alibi ». L’argument moral : Contre le fascisme (où çà ?) ! Marx comme référence ne peut pas être un alibi puisqu’il a laissé une méthode de pensée. Nos antifascistes de lycées n’ont pour excuse que de ne pas penser par eux-mêmes, et pour alibi leur gouvernement de gauche.
Chaque année, une bande (de jeunes ?) éradicateurs s’en prend au PCI (bordiguiste), sans savoir qu’il ne s’agit pas plus d’une organisation que l’ultra-gauche en général n’est un lieu de réflexion pour la masse prolétarienne ni le CCI un couple échangiste, mais peu importe. Ces  gros lycéens boutonneux ont été lobotomisés par leurs parents gauchistes. Déjà rompus à la pratique de l’autocensure, leurs géniteurs extrémistes maoïstes et trotskars  avaient coutume d’arracher les pages des livres offensant pour la ligne. Ces fanatiques excités s’obstinent à réclamer pathétiquement bon an mal an, l’interdiction de la vente du texte historique « Auschwitz ou le grand alibi » à la fête de LO : « Nous appelons donc l’ensemble des organisations et des militants à demander à LO que cette brochure ne soit plus vendue à la fête ». Ils ont tant essuyé de refus polis des groupes officiels, qui ont mesurés la grossière puérilité et l’inanité d’une requête néo-stal (mais aussi néo-nazie), qu’ils en sont réduits à taper du pied avec colère comme le gamin pris en faute. On ne peut pas discuter de politique avec des agents inconscients de l’Etat inaptes à réfléchir par eux-mêmes politiquement ; mais signalons au passage pour le lecteur que nous avons nous-mêmes critiqué le texte bordiguiste pour son incapacité à identifier l’irrationalisme capitaliste, bien que sur le fond il reste gênant pour l’ordre bourgeois démocratique parce qu’il ne fait que reprendre la dénonciation traditionnelle du mouvement ouvrier : l’utilisation des Juifs imaginaires comme bouc-émissaires du prolétariat apatride (par le camp fasciste comme par le camp démocratique et stalinien).
Nos bâtards de parents irresponsables (tiers-mondistes à distance, polpotistes et autres apologistes de la terreur armée) ajoutent « Nous n’avons rien à leur répondre et nous ne répondrons pas à leurs délires ». Mais personne ne leur a rien demandé. En fait de prétention, ils prétendent répondre comme ce merdeux qui vient de passer son permis et qui crache à la gueule du premier automobiliste arrêté aux feux rouges en lui hurlant qu’il a de l’expérience. Personne n’a eu besoin d’eux non plus pour que soit diffusé l’ouvrage daté de l’intellectuel bourgeois Vidal-Naquet. En guise d’argumentation ces pauvres excités prêtent aux derniers bordiguistes survivors n’importe quoi : les idées d’un certain borgne faire-valoir du pétainiste aux dents longues (limées). Le montage-collage de ce qu’ils font dire, hors de toute référence honnête au texte ou aux écrits bordiguistes, est triste à pleurer. En appeler enfin à lutter contre des moulins à vent est intégralement ridicule « la lutte antifasciste : une nécessité pour tous les travailleurs et tous les opprimés » et « le combat de tous contre le fascisme est nécessaire » ! ? Les travailleurs et les opprimés ont d’autres chats à fouetter.
Vous faites donc de l’agitation aux portes des lycées avec « çà » - ce minable raisonnement pathologique - pour éduquer les petits de la gauche bourgeoise. Un conseil : ne prétendez pas vous occuper de politique, allez faire du sport ou masturbez-vous avec la main gauche, çà vous défoulera et vous cesserez de nous faire mourir de rire. Tiens, voici un devoir de vacances à bachoter : étudier les rapports et les implications des réseaux francs-macs de Papamadit, Pasqua et Le Pen dans les ventes d’armes en Afrique, et après revenez nous dire où est le fascisme, ou tout au moins où commence le capitalisme ! Ensuite il vous restera un long chemin à parcourir avant de prétendre vous occuper de politique. Vous apprendrez aussi que dans les loges transversales (les fraternelles) on trouve de répugnants ‘racistes’ du FN au même titre que de bons ‘antiracistes’ socialistes, qu’un certain Le Pen aurait rencontré en douce un certain Tapie par l’entremise d’un grand maître, idem pour Jospin et les ‘fachos’ corses… et on en passe. Mais là encore tout ne s’oppose pas en noirs contre blancs, en une classe contre une autre et ne fonctionne pas comme un simple complot permanent…
Les lycéens de 1968 étaient moins ignares et moins nunuches que vous, pauvres hères au front bas, manipulés des associations proto-gouvernementales. Quand on sait qui est le trésorier du DAL et le (les) fondateur de SOS racisme, on peut en déduire que la bêtise des Ras l’Front est radicalement proportionnelle à celui (ceux) qui téléguide (ou qui ont engendrés) ce genre d’association… Mais d’où vient l’argent de Ras l’Front ?


Par Jean-Louis Roche
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Mercredi 12 décembre 3 12 /12 /Déc 09:29

 par Amadeo Bordiga


(paru dans "Programme Communiste" n° 1 – Octobre 1957)


Le 17 Octobre 1957 est mort à Bruxelles Ottorino Perrone, internationaliste italien, communiste de la première heure, plus connu dans l'émigration sous le nom de Vercesi. Disparu à soixante ans, Perrone était de ceux qui à la fin de la première guerre impérialiste mondiale, entraient à la fois dans la majorité civile et dans la lutte révolutionnaire. Le prolétariat venait alors de vaincre en Russie. L'Internationale Communiste allait se fonder. De Moscou, capitale rouge, des révolutionnaires prestigieux dénonçaient la trahison de la vieille social-démocratie pourrie d'Europe et appelaient les ouvriers à s'organiser politiquement pour renverser partout la bourgeoisie et instaurer le socialisme. L'alternative de la nouvelle ère historique ouverte en 1914 était posée: ou vaincre, ou succomber sous les coups d'une réaction qui n'épargnerait pas la Russie des Soviets, avant d'aller tomber par millions dans une nouvelle tuerie au profit du Capital. D'immenses bouleversements s'annonçaient. On pouvait se croire à la veille de la plus grande révolution politique et sociale de l'histoire.

A ce début exaltant, il n'est que trop facile d'opposer la fin amère du militant qui disparaît avant d'avoir pu assister à la reprise de classe qu'il appela si passionnément de ses vœux tout au long des noires années de la défaite. Il n'est que trop facile de mettre en contraste la fermeté de pensée, la foi et l'ardeur combative de sa jeunesse, et le désarroi, le scepticisme, l'aveulissement des générations arrivées à l'âge d'homme dans un monde convulsé par l'approche, le déchaînement et les suites de la seconde guerre, et livré sans partage aux forces politiques de l'impérialisme. Dans le chaos doctrinal qui règne en ce 40° anniversaire de l'Octobre russe, il est par contre beaucoup plus ardu de retrouver l'enchaînement fatal qui a conduit de la première époque à la seconde. Innombrables sont ceux, ouvriers comme intellectuels qui, possédant alors le fil d'Ariane irremplaçable de la vision révolutionnaire marxiste: révolution prolétarienne ou seconde guerre impérialiste, se le laissèrent arracher en succombant aux sollicitations de l'opportunisme, à la tentation de la révision, c'est à dire, en dernière analyse, en cédant à l'influence des classes ennemies du prolétariat. Or ce sont eux qui, pendant plus de trente ans, ont formé le gros du «mouvement ouvrier». Comment la lumière pourrait-elle sortir de pareille tradition?

Il faut rendre à Ottorino Perrone et à son courageux petit groupe de l'émigration italienne cette justice que jamais il ne lâchèrent le précieux «fil». Ils ne cessèrent pas davantage de lutter pour que les générations mal-nées, celles de la défaite, puissent s'en saisir à leur tour. Sans tradition de classe et de parti, la moyenne des individus rencontre, dans l'influence intellectuelle et morale multiforme que la classe dominante exerce au sein de toute la société, un obstacle pratiquement insurmontable à la formation d'une vision révolutionnaire complète: maintenir une continuité, c'était donc gagner peut être des décades. La réaction avait été - et est encore - si profonde qu'il n'a tenu qu'à un cheveu que cette continuité fût rompue. Elle ne l'a pas été complètement: c'est de cela que ses camarades étrangers sont reconnaissants à Ottorino. Quand ils le pleurent aujourd'hui, ils savent bien pourquoi: c'est à la lutte qu'il a menée depuis 1927 dans l'émigration autour des revues Prometeo et Bilan qu'ils doivent sans aucun doute le meilleur d'eux-mêmes.

• •

Lorsqu'en 1927 Perrone prit, comme tant d'autres révolutionnaires italiens, le chemin de l'exil, un désastre pour longtemps irréparable finissait de s'accomplir. Toute l'Internationale en était frappée. Dès le début de 1926, en Italie, le courant marxiste radical qui, en 1921, avait donné à celle-ci sa meilleure section hors de Russie se trouvait réduit au silence, vilipendé, désorganisé par une série de mesures organisationnelles illégales. Comme il fallait s'y attendre Moscou rejetait son recours contre la fraction centriste, instrument du ravage qu'elle avait inspiré. Au cours de l'année 1927, en Russie, l'opposition qui résistait au nouveau cours du «socialisme dans un seul pays» dans la politique intérieure comme internationale du Parti russe était non seulement expulsée et bassement calomniée, mais arrêtée et déportée. En Novembre, son chef, le créateur de l'Armée rouge, était à son tour envoyé en exil. Dans tous les pays, une aile gauche sans homogénéité, mais qui, en refusant de condamner Trotsky et l'opposition russe, gênait la liquidation du communisme, était flétrie et chassée.

L'orientation qui était en train de triompher, Trotsky la définissait en trois traits cinglants devant la Commission de Contrôle qui l'avait exclu: baillonnement du noyau prolétarien - fraternisation avec les conciliateurs de tous les pays - capitulation devant la bourgeoisie mondiale. Huit ans seulement s'étaient écoulés depuis la fondation de l'Internationale Communiste, née pour conduire à la victoire les révolutions du XXme siècle et en tous cas pour opposer son vivant et formidable obstacle au Capital sur la route sanglante de la guerre....

Pour affronter pareil désastre, il fallait aux militants une loyauté envers le prolétariat, un désintéressement, un mépris de la popularité et même, devant les méthodes de voyou de l'adversaire, un courage absolument sans limites. L'expérience montra que ces vertus révolutionnaires ne fleurissent que très difficilement dans le terreau d'une société mercantile et individualiste: pour un Perrone qui choisissait sans balancer une vie laborieuse de salarié et la poursuite obscure d'une lutte difficile, combien de centaines de petits Togliatti optèrent, dans tous les pays, pour les postes de fonctionnaires en vue et pour la domestication politique?

Il y fallait surtout une force de conviction qui pouvait moins encore relever de ressources purement individuelles que les qualités ci-dessus et que seule une forte tradition collective, une tradition de classe et donc de Parti, était en mesure d'engendrer.

Celle qui avait formé politiquement et moralement Perrone n'apparentait à la grande tradition révolutionnaire russe, par ce qui en avait été la caractéristique essentielle: la lutte impitoyable contre l'opportunisme. En Occident, c'était la seule tradition bolchevique. Elle l'avait prouvé par toute la préparation - qui remontait à 1915 - de la scission d'avec le réformisme et le centrisme social-démocrate de Serrati et par la fondation, en 1921, d'un véritable parti marxiste. Elle l'avait confirmé, aussi paradoxal que cela puisse paraître, justement par la lutte qu'elle mena de 1921 à 1926 contre la direction russe de l'Internationale.

Qu'opposait-elle en effet à la politique «du plus pressé» des bolcheviks d'après la victoire? Rien d'autre que les trois grands principes de la victoire bolchevique: parti sévèrement sélectionné - tactique sans compromis garantissant en cas de défaite, la possibilité de se préparer à de nouvelles batailles en même temps que l'intégrité de l'organisation et de son programme - stratégie invariable, parce que définie pour une période historique qui ne prendrait fin qu'avec la victoire totale du prolétariat. A quoi tendait sa lutte? A conjurer la renaissance d'un opportunisme qui, s'il l'emportait dans la III° Internationale, aboutirait par la loi historique au même résultat fatal que l'opportunisme social-démocrate qui avait détruit la II°. Que proposait-elle dans pareille éventualité? Dès 1924, au Vme congrès mondial, le chemin de Lénine: la formation de fractions.

Le véritable bolchevisme avait changé de pays. Exposés au sommet du pouvoir à une terrible pression intérieure et extérieure des classes ennemies du prolétariat, les révolutionnaires russes n'étaient déjà plus en condition de reconnaître dans la jeune et courageuse Gauche marxiste italienne l'image de leur propre passé, et encore moins celle du communisme occidental de l'avenir. Mais les «marxistes» improvisés et les demi-communistes des autres Partis de l'Ouest le pouvaient encore moins. L'émigration italienne abordait donc la lutte à l'étranger dans un isolement complet.

«Quand la courbe de la politique descend, la bêtise s'installe dans la pensée sociale. Le précieux talent de la généralisation politique a disparu on ne sait ou, sans laisser de traces».

La courbe de la politique avait commencé à descendre avec la défaite prolétarienne de 1923 en Allemagne. Le désastre de 1927 ouvrait l'époque de la plus formidable bêtise collective de l'histoire. Le précieux talent de la généralisation politique s'était réfugié dans une minorité si restreinte que le gros du prolétariat ne pouvait plus en recueillir les bienfaits. Pratiquement, il avait disparu. Même chez Trotsky, qui avait formulé la remarque ci-dessus pendant la réaction d'après 1905, on n'en trouvera plus trace après 1927, en dépit de ses talents exceptionnels.

Sur le plan de la pensée, tous les reniements, tous les abandons étaient justifiés par l'argument imbécile que «tout était changé par la présence de l'U.R.S.S.» Sur le thème éternel de l'opportunisme, il fallait donc affronter une variante nouvelle, surgie directement de l'histoire qui, en 1917, avait placé dans le camp politique du prolétariat international un Parti victorieux, et donc un pouvoir d'État.

Même coupée de sa direction par le triomphe du fascisme, l'émigration italienne de la Gauche regroupée autour d'Ottorino Perrone ne devait avoir aucune peine à le faire. Il lui suffisait de partir des deux puissantes généralisations politiques qui avaient été à la base de toute la politique de sa tendance au sein de l'Internationale:

1- Les caractéristiques de la politique communiste établies par Lénine bien avant la prise du pouvoir ne changent pas dans la situation nouvelle où le prolétariat révolutionnaire compte parmi ses forces politiques non seulement des Partis en lutte pour le pouvoir, mais un pouvoir communiste.
2- Le grand principe du manifeste communiste: les intérêts partiels et contingents du mouvement doivent être constamment subordonnés à ses intérêts généraux et finaux, s'étend au cas historique où l'intérêt partiel et contingent revêt les proportions grandioses d'un pouvoir communiste dans un pays immense.

La Gauche italienne ne souhaitait certainement pas la confirmation écrasante donnée à ses généralisations politiques par l'offensive centriste de 1926-27. Mais elle leur devait de ne pas être désorientée par la violence et la rapidité de l'attaque, dont elle fut peut être la première surprise. Celles-ci démontraient que, glissé aux mains d'une fraction opportuniste (c'est-à-dire exprimant politiquement d'autres classes que le prolétariat), le pouvoir d'État était surtout le pouvoir redoutable d'accélérer à un rythme foudroyant, de synchroniser, d'universaliser les lents processus d'involution idéologique et politique qui résultent toujours des défaites dans la bataille sociale, et de leur imprimer partout dans le monde le même cachet uniforme ignoble. Cela prouvait du même coup que la seule «particularisation» qu'il eût été légitime de faire aller exactement à l'inverse de celles des adversaires de la Gauche italienne: la présence d'un pouvoir d'État dans le camp politique du prolétariat n'affaiblissait pas, mais renforçait la nécessité pour le mouvement communiste international d'être ferme dans les principes et attaché à une continuité rigoureuse dans la tactique.

Toute la tradition politique de Perrone le portait donc, après 1927, à poser la question-clé, dont jamais Trotsky ni ses épigones ne parvinrent à comprendre que c'était la seule qui décidât s'il fallait ou non inclure la «défense de l'U.R.S.S.» dans la stratégie marxiste:considère comme force politique mondiale, le pouvoir soviétique est-il un allie ou un adversaire du prolétariat révolutionnaire?

La réponse qu'il donnait à cette question découlait directement de l'appréciation bolchevique de la fonction de classe de l'opportunisme que la Gauche italienne avait «généralisée» à l'opportunisme nouveau, à l'opportunisme «communiste»: en dispersant le courant révolutionnaire de l'internationale et en s'appuyant sur les courants conciliateurs, le pouvoir soviétique a travaille a la destruction de l'internationale et s'est range, parmi les forces de la conservation capitaliste. Il est devenu un obstacle a la révolution socialiste et prolétarienne.

Cette réponse devait se vérifier totalement avec la défaite allemande 1935, où Hitler vint au pouvoir avec la complicité de Staline et du stalinisme allemand - l'entrée de l'U.R.S.S. dans la S.D.N.U, «caverne des brigands impérialistes»- son intégration aux grands blocs militaires de guerre, sa participation aux traités de paix impérialistes de l'après-guerre. Quand à l'opportunisme communiste, il devait faire la même fin honteuse que son devancier social-démocrate devant l'épreuve historique suprême de la guerre: au nom de l'anti-fascisme, au nom de la défense de l'URSS, il jetait la classe ouvrière de tous les pays dans une lutte qui ne servait que la grande puissance politique et sociale du Capital.

• • •

En 1939, de tous les groupes d'opposition au stalinisme, seule la Gauche communiste italienne et une petite fraction belge ralliée en 1936 au feu des événements d'Espagne restaient debout sur la brèche de l'internationalisme.

Douze ans plus tôt, Ottorino Perrone avait affirmé que le désastre subi par le communisme, seule antithèse de l'impérialisme, ouvrait un cours de guerre. N'eut été la bêtise qui triomphait alors dans la pensée sociale, les militants d'opposition auraient pu aisément comprendre que, placé devant la redoutable coalition du capitalisme, du nouvel opportunisme «communiste» et de l'ancien opportuniste socialiste, le prolétariat n'aurait pas la force de se relever de ses défaites pour s'opposer à temps à l'éclatement du second conflit mondial, prévu dès 1919 dans l'alternative marxiste. Mais les généralisations les plus indispensables étaient alors traitées par le sarcasme. De la moindre bataille locale, on attendait un renversement du rapport mondial des forces de classe. En pleine marche vers la guerre, dans laquelle les différents prolétariats devaient s'entre-déchirer de façon si atroce, certains fondaient une quatrième Internationale. Seuls étrangers à cette folie collective, Perrone et son groupe prêchaient inlassablement dans le désert qu'avant de penser à reconstruire, il fallait commencer par faire modestement le bilan. Bilan, tel était au reste le titre de la revue de son groupe. Dès 1939, le «bilan» était historiquement clos, avec la trahison de guerre de tous les courants politiques contre lesquels il avait lutté. Reste encore à le digérer... Aucun des hommes qui ont vécu cette époque avec la vision d'une des traditions équivoques alors dominantes n'en est plus capable aujourd'hui. C'est l'affaire des générations ultérieures. Prématurément usé par sa lutte ardente au plus fort de la débâcle, Perrone n'aura malheureusement eu le temps de connaître que quelques rares précurseurs de la grande rescousse de demain. Dans sa grande modestie, il n'avait jamais prétendu être autre chose que le mainteneur d'une tradition à laquelle il était attaché parce que c'était la seule qui s'était montrée capable d'affronter l'opportunisme «communiste» sur une plate-forme communiste. Si les jeunes marxistes d'aujourd'hui et de demain comprennent que la grande leçon qu'il nous a ainsi donnée est aussi la seule leçon de force, que la fonction du militant, même le plus doué, est non pas «d'innover» ou pis de «réviser» mais de continuer un courant qui n'a traversé victorieusement plus de cent ans d'histoire que grâce aux orthodoxes alors le pont qu'il a établi entre eux et le passé pourra lancer demain une nouvelle arche agile vers l'avenir ».

ooo

Dans un courrier privé aux militants, Bordiga est moins dithyrambique concernant les défauts personnels de Perrone/Vercesi.  Ce fût certainement son plus proche ami personnel et politique. Perrone a d’ailleurs prénommé son fils Amadeo. Dans une lettre du 24 novembre 1957 « A tous les nègres, ou presque » (c'est-à-dire à tous ses amis, dont Laugier qui l’aidait dans ses recherches), Bordiga regrette des dérives personnelles très dommageables selon lui chez Vercesi (Ottorino Perrone) :


« Tous m’ont écrit leur chagrin, pour Ottorino, imaginant bien quel grave coup j’avais dû encaisser là. Je les en remercie, et je précise, au sujet d’Ottorino, que je suis surtout furieux contre lui. La lutte acharnée que pendant douze ans j’ai menée n’a pas réussi à sauver de la dissolution mentale et physique ni de la mort prématurée (il avait dix ans de moins que moi) celui qui était le meilleur travailleur, force précieuse pour le mouvement, et ceci parce qu’il n’a pas su renoncer aux maudites cigarettes et au vin, qui l’ont tué. Le cas appelle plus encore de la colère que du regret, parce que le regret avait déjà commencé il y a de nombreuses années. Inutile d’invectiver désormais ? Non, parce qu’il y en a d’autres, qui sont vivants et qui se comportent de la même façon indigne d’un marxiste, comme je l’ai déjà dit à Piombino. Aucun de nous ne peut revendiquer le droit de propriété sur sa propre carcasse qu’elle soit ou non valide, car celle-ci appartient à l’homme social.Ottorino servira encore la cause en restant comme un exemple d’une sensualité individuelle épouvantable chez un militant aussi passionné et de cette impuissance qui consiste à ne pas savoir contenir ses instincts de types bestial et même sous-bestial, puisque les bêtes ignorent alcool et tabac aussi bien qu’excès sexuels ». 

Par Jean-Louis Roche
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