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« L’idéal du communisme revit d’une nouvelle flamme dans nos intelligences ; mais cet idéal n’est plus une réminiscence, il sort des entrailles de la réalité, il est le reflet du monde économique. Nous ne sommes pas des utopistes, des rêveurs, comme les lollards d’Angleterre et comme les plébéiens de la Grèce, nous sommes des hommes de science, qui n’inventons pas des sociétés, mais qui les dégagerons du milieu capitaliste. Si nous sommes communistes, c’est que nous sommes convaincus que les forces économiques de la production capitaliste entraînent fatalement la société au communisme. »

 

Paul Lafargue (L’idéalisme de l’histoire, réponse à Jean Jaurès, 12 janvier 1896)

 

"Le maximalisme ne connaitra sa première victoire qu'avec la conquête de tout le pouvoir par le prolétariat. Avant cela il n'y a rien d'autre à proposer que l'organisation toujours plus vaste, toujours plus consciente de la classe prolétarienne sur le terrain politique".

 

BORDIGA (1920 in Il Soviet, source Le Prolétaire n° 497, octobre 2010).

 

 

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« Les contradictions capitalistes provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés de travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront, « par la violence », le capitalisme à un niveau d’où  il pourra reprendre son cours. Les contradictions créent des explosions, des crises, au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps, tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force à un point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive. Cependant ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se répètent à une échelle toujours plus vaste, et elles finiront par provoquer son renversement violent » 

Marx, 1858, Grundrisse, Tome IV.

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ÊTRE GOUVERNÉ...

 

    

C'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu ...

 

Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre révolte, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

 

Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la Présidence de la République !

 

Pierre-Joseph PROUDHON (idée générale de la révolution du XIXe siècle)

 

 

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PUBLICITE POUR LE LIVRE « LES TROTSKIENS »

 (1968-2002) éditions du pavé

   Surgis du début d’usure du stalinisme au milieu des années 1960 et de petits cénacles de vieux gardiens de la pensée dogmatisée de Trotsky, les groupes trotskistes se sont fait passer pour révolutionnaires au cours des années qui ont suivies mai 1968. Les mots « révolution », « rouge », « internationalisme », « soutien aux peuples opprimés » faisaient florès. Ils tinrent longtemps le haut du pavé parmi la jeunesse estudiantine transformant les Universités en bases de recrutement activiste. Eclipsant peu à peu l’influence des dits staliniens, les trotskiens se fixèrent, en théorie, le gagner le pouvoir sur les « masses travailleuses », lesquelles restèrent rétives à l’idée de s’embrigader dans ces petits partis « léninistes » qui leur promettaient le Grand Soir avec des icônes moscovites, non plus au bout des piques mais des kalachnikov.

   Après la fin de l’agitation mondiale autour de la guerre du Vietnam, où nos manifestants « anti-impérialistes » ne protestèrent jamais autant contre les actions de l’impérialisme russe que contre l’impérialisme U.S., et avec le reflux des espoirs universels dans la signification de mai 1968, les trotskiens se sont en quelque sorte « rangés des voitures. » Ils ont fini par s’insérer dans la politique classique de leur pays, en concurrence avec les partis officiels. Après avoir agité les idéaux révolutionnaires jusqu’à la caricature, et non sans soubresauts face à la déformation qu’ils leur firent subir pour les jeunes générations, ils ont participé pleinement à l’endiguement de la théorie révolutionnaire (il faut changer le monde) en se vautrant dans la collaboration syndicale et en s’incrustant, pour une poignée, dans l’élite des élus de la nation aux basques de la gauche de la bourgeoisie. La lutte des places avait remplacé la lutte des classes.

   Leur soutien « critique », mais indubitable aux gouvernements de gauche des vingt dernières années ne laisseront un goût amer, dans l’Histoire de France, que pour ceux qu’ils avaient mystifiés. De leur période estudiantine agitée à leur dérisoire consécration électorale, les trotskiens de la fin du XXe siècle ont montré qu’ils n’étaient que des révolutionnaires en peau de lapin. L’histoire fut cruelle pour leur croyance. Sur l’autel de leurs illusions s’effondra en 1989 la vieille bougie de l’Etat ouvrier dégénéré. Impossible de rallumer une bougie fondue. Les pélerins trotskiens avancent désormais sans foi autre que la loi « démocratoque » dans le désert du capitalisme mondialisé depuis plus d’un siècle. Les fidèles de l’église de lambertologie, ceux de la secte d’Arlette et les vieux moines-militants derrière Krivine errent même sans plus se voir, avec les fadaises sur « le nouvel internationalisme profane des résistances à la mondialisation marchande ». Cet ouvrage sera le récit d’une trajectoire faillie, le livre auburn d’un dogme stérile.

 

 

Jean-Louis Roche est né à Marseille en 1950. Embauché à Boulogne-Billancourt en 1969 à I.D.F.O. (EDF-Ile de France Ouest, Puteaux). Il fût technicien d’intervention clientèle électricité et gaz pendant 35 ans au centre EDF-GDF de Bagneux.

 

 

 

 

 

 


Du même auteur

Sous le pseudonyme de Pierre Hempel

 

Histoire de la Gauche Marxiste (les derniers enfants de Socialisme ou Barbarie, 1977) (chez l’auteur)

Quel bilan des luttes de libération nationale dans le tiers-monde ? (publication interne du C.C.I. 1980)

Mai 68 et la question de la révolution (presses de l’Ecole nationale supérieure de Fontenay aux Roses, 1988, 245 pages) (épuisé)

A bas la guerre (Presses J.M. Saint Denis, 1989, 385 pages) (épuisé)

Programmes et perspective communiste (presses du  Centre National de Télé-Enseignement, Vanves, 1991, 262 pages) (épuisé)

Première traduction française d’extraits choisis du IIème Congrès du P.O.S.D.R. (parti ouvrier social démocrate de Russie) en 1903 (publication interne du C.C.I. 1995)

Le développement de la conscience dans la classe ouvrière aux XIXe et XXe siècles, obstacles et continuité (1992, projet d’étude historique, chez l’auteur)

Marc Laverne et la Gauche Communiste de France (1993, Tome I, années 1920 à 1970,  Châtillon, 492 pages) (épuisé)

Marc Laverne et le Courant Communiste International, une conception classique de l’organisation révolutionnaire (1998, Châtillon, Tome II, années 1970 à 1990, 497 pages) (épuisé)

 

Jean-Louis Roche

L’organisation eggregore (des sectes révolutionnaires en politique, Châtillon 1998)

Le nazisme, son ombre sur le siècle (éditions Spartacus 2001)

 

Ouvrages biographiques de Jean-Louis Roche

 

L’animadversion (Vanves 1970) (non publié)

Les cartons d’Albi (Roman gothique, Vanves 1994)

Les montagnes ne se rencontent pas (Châtillon 1996)

Le cahier de la douleur (le cancer et la mort, Châtillon 1998)

 

A paraître

 

L’histoire d’EDF de sa naissance à sa liquidation, vue d’en bas par un Schtroumpf.

La machine à reproduire les inégalités.

 

 

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QUESTIONNAIRE A MARX PAR SA FILLE

"Votre vertu préférée : La simplicité
Votre vertu préférée chez un homme : La force
Votre vertu préférée chez une femme : La faiblesse
Votre trait caractéristique principale : La ténacité
Votre idée du bonheur : Combattre
Votre idée du malheur : La soumission
Le défaut que vous pardonnez le plus : La crédulité
Le défaut que vous détestez le plus : La servilité
Votre aversion : Martin Tupper  (1)
Occupation favorite : Dévorer des livres
Poète favori : Shakespeare, Eschyle, Goethe
Prosateur favori : Diderot
Héros favori : Spartacus, Kepler
Héroïne favorite : Marguerite
Fleur favorite : Le Daphné
Couleur favorite : Le rouge
Nom favori : Laura, Jenny 
Plat favori : Le poisson
Maxime favorite : Rien de ce qui est humain m’est étranger [Nihil humani a me alienum puto]
Devise favorite : Douter de toute chose [De omnibus dubitandum]"

Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 10:28

 

Extrait de l’ouvrage de Jean-Claude Chesnais – Histoire de la violence (ed Laffont 1981) – et de son chapitre « révoltes et révolution », les parties que l’on va lire résument assez bien la logique de la violence de classe révolutionnaire (révolutionnaire est la classe, pas la violence !) au début de l’affirmation sociale et politique de la classe ouvrière. Je ne peux citer le livre en entier, et heureusement car il contient par ailleurs des affirmations toutes réactionnaires sur la violence en général et des débilités infantiles sur la révolution russe. Bien que sa compréhension du marxisme soit assez limitée (il a lu superficiellement Engels), son analyse est intéressante sur le développement de la violence, d’autant qu’elle n’est pas le fait d’un révolutionnaire maximaliste. Il montre une diminution de la violence émeutière ou délinquante face à l’affirmation de la violence collective de classe.

oOo

  Le visage de la violence collective change avec la société elle-même. D’un siècle à l’autre, cette violence se transforme sans jamais disparaître.

LA VIOLENCE FONDATRICE

Dans la société féodale, la violence est omniprésente, la mêlée permanente. La vie médiévale n’est que duels, tournois, combats. L’éthique est militaire. Tout respire la guerre, de l’habitat au costume, en passant par l’art et la littérature. On vit sans cesse la guerre, on la prépare ou on la simule, sur le mode ludique. La société est organisée en petits noyaux solidaires, qui sont autant de citadelles inviolables. Les rixes de compagnonnage sont fréquentes. Les affrontements entre corporations professionnelles qui, en plein milieu du XIXème siècle, éclatent certains soirs en batailles rangées aux portes de Paris et surprennent tant les bourgeois de la ville, sont la survivance de tels rites. Dans la société prémoderne, les combats sont constants ; ils sont l’expression de la solidarité intense de chaque groupe professionnel. Ces groupes s’affirment en combattant les uns contre les autres. Le combat est fondateur de hiérarchie, épreuve de vérité, test de fraternité. La revendication est locale et morale : on s’affronte d’abord pour l’honneur et l’image de soi.

Limitées dans leur ampleur, les luttes sociales relèvent d’une tout autre rationalité que celles que l’on verra progressivement émerger au XIXème siècle. Ce ne sont pas les conditions économiques qui poussent à l’affrontement : on s’entretue en période de bonne conjoncture économique. C’est un code de conduite, un sens de l’honneur, une fierté collective. Cette morale prévaut jusqu’à l’ère moderne. Les bagarres entre enfants de paroisses ou d’écoles différentes, les joutes symboliques (sports, jeux, etc.) lors de fêtes, kermesses ou de rencontres communautaires ont longtemps dominé le folklore des sociétés villageoises. L’individu en tant qu’entité autonome n’existe guère, il est d’abord membre de son groupe de base, auquel il s’identifie totalement.

Cette violence primitive échappe complètement au schéma d’analyse marxiste. Pour Engels, qui, du reste, ne propose aucune définition dela violence, alors qu’il disserte longuement sur ce sujet (dans son association intellectuelle avec Marx, c’est lui qui se charge de cette question), la violence est, comme tout autre phénomène, déterminée par l’état économique. Elle renvoie à la contradiction entre les classes sociales, à la propriété privée des instruments de production. Engels, sur ce plan, s’oppose à Dühring, selon qui la causalité est inverse. Pour lui, c’est la violence qui détermine les rapports de production et dicte les conditions d’exploitation de l’homme par l’homme. C’est elle, à ses yeux (sic, le potache Dühring était aveugle), qui constitue le véritable moteur de l’histoire. Elle est, écrit-il, l’ « élément historique fondamental », la propriété privée n’étant qu’un résultat du vol et de la violence. Au commencement donc est la violence. Les luttes sociales ne s’expliquent que par cet instinct universel d’agression. Cette vision-là rend, assurément, mieux compte de cette violence coutumière, provinciale, tout à fait étrangères aux traditions urbaines, que ne le fait la vision d’Engels.

Cette dernière, en revanche, s’adapte mieux au modèle de violence collective qu’ont connu les grandes capitales du monde industriel au XIXème siècle. Mais ses vertus explicatives, il faut le dire, s’arrêtent là. La consolidation des Etats et de leur appareil répressif, l’avènement des démocraties représentatives, l’amélioration de la condition ouvrière, l’instauration de la Sécurité sociale, la mécanisation et la bureaucratisation de tâches, etc. – toutes ces transformations ont considérablement limité la portée de l’opposition entre bourgeois et prolétaires, si tant est qu’une telle division bipolaire ait encore un sens dans des sociétés sans cesse plus complexes et diversifiées.

Lorsque s’amorce le recul de la féodalité et que, progressivement, à travers l’Europe, se met en place la monarchie absolue, la violence s’organise, se centralise et se cristallise autour de revendications plus explicites, plus générales, plus politiques. Les explosions de violence périodiques sont une des constantes sociologiques de tout système politique centralisé. Avant de devenir lutte pour le pouvoir, la violence est la contestation de l’oppression. D’un côté, les opprimés combattent au nom de la justice ; de l’autre, au nom de l’ordre, les privilégiés font appel à la troupe ; entre les deux, les classes moyennes, au nom de la peur, réclament l’usage de la force.

LES GRANDS SOULEVEMENTS POPULAIRES

Le XIXème siècle est le siècle de la misère ouvrière ; c’est aussi celui des grands tumultes révolutionnaires qui accoucheront des sociétés modernes. Mais cette violence extrême est d’abord perçue de façon négative sauf par ceux qui en sont les acteurs : depuis l’assassinat de Louis XVI, les souverains tremblent. Depuis la Révolution française, et surtout depuis la Terreur de 1793, la peur s’est emparée de toutes les cours européennes. La France est l’épouvantail de l’Europe réactionnaire, la brebis galeuse dont on redoute partout la contagion. Vers 1789, partout – sauf en Grande Bretagne, où la révolution s’est produite dès le XVIIème siècle – le pouvoir est, en effet, entre les mains de monarques absolus. L’agitation en France laisse craindre une extension dans les pays voisins. Jusqu’en 1917, la politique sera en grande partie le combat pour ou contre les principes de 1789 ou ceux plus incendiaire sde 1793. Les souverains deviennent plus suspicieux. Mais ils ne peuvent empêcher la lente maturation des idées (qu’au contraire, par leur attitude, ils accélèrent), qui aboutira, un demi-siècle plus tard, au grand choc de 1848. La révolte de 1830, déjà, avait été un sérieux coup de semonce ; la révolution de 1848 sera le déferlement, la remise en cause, décisive. Elle frappe partout à la fois, et sa violence est inouïe.

Ainsi, longtemps controversées, souvent même considérées comme de pures régressions sociales, ces tourmentes sont, peu à peu, devenues, dans chaque pays, un des chapitres les plus nobles de l’histoire nationale. La signification de cette violence est, avec le temps, reconsidérée, réinterprétée ; son signe s’inverse. Cette violence est désormais, partout, perçue comme positive, non pas en tant que telle, mais par son résultat. Ce sont ces grandes tragédies publiques qui ont fait le lit des démocraties, préparé l’avènement des libertés individuelles. L’histoire ne progresse que par ces poussées soudaines, qui brisent les cadres anciens.

Les journées de 1830 marquent une première étape, avons-nous dit.  Elles consacrent la défaite définitive de l’aristocratie par le pouvoir bourgeois en Europe occidentale. C’est d’un affrontement entre le monde rural et le monde urbain qu’il s’agit. La noblesse terrienne doit, à l’issue de l’épreuve, s’incliner devant la nouvelle classe montante, celle des petits propriétaires urbains. En France, les journées de juillet signent la débâcle d’une monarchie de quatorze siècles. Les combats sont d’une incroyable atrocité. Dans les deux camps, les victimes sont très nombreuses. Bien que sérieusement entraînées au maniement des armes, bien que disciplinées et entraînées à se ranger en ordre de combat, les forces gouvernementales n’ne subissent pas moins un choc terrible. A l’issue de trois journées d’échauffourées, le nombre de tués et de blessés s’élève, dans leurs rangs, à plus d’un millier (mille deux cent soixante). C’est que le peuple affamé, déguenillé, à demi nu, était à l’affût d’armes ; IL NE PILLAIT QUE DES ARMES. En combat rapproché, les ouvriers étaient de redoutables attaquants. Robustes, habitués à manier le fer, ils étaient la terreur des cavaliers et des fantassins. Mais l’habileté et la force ne remplacent pas la qualité des armes. Dans le camp des insurgés, le sang coule à flots. Le bilan est très lourd : quatre mille cinq cent tués et blessés. L’ordre politique et social a basculé mais à quel prix !...

Les somptuosités éphémères de l’aristocratie impériale sont oubliées. Désormais, la bourgeoisie parisienne, passée dans le camp de la Révolution., ralliée à l’opposition à la Royauté, occupe le devant de la scène. Maintenant, c’est le boutiquier ou l’humble rentier qui donnent le ton à la société. La révolution de juillet inaugure donc l’ère de la prédominance de la bourgeoisie dans les monarchies constitutionnelles de l’Europe occidentale ; en même temps, elle favorise, en Europe centrale et méridionale, l’essor des mouvements nationaux et libéraux.

 

LA REVOLUTION DE 1848

En 1848, la fièvre révolutionnaire embrase tout le continent. Allemagne, Autriche, France, Hongrie, Italie, Prusse, etc., sont touchées. En France, où le chômage s’est répandu, où la misère frappe les ouvriers de la capitale, la révolution est, avant tout, sociale. La première revendication est le pain ; les ouvriers réclament le « droit au travail ». En Italie et en Allemagne, c’est plutôt une révolution nationale, qui ouvre la voie à l’unité du pays. En Europe centrale (Autriche et Hongrie), la révolution est à la fois nationale et sociale ; le soulèvement met fin au régime seigneurial ; c’est la bourgeoisie qui revendique et non le prolétariat, peu développé, alors qu’en Europe occidentale, en France en particulier, il s’agit d’une révolte ouvrière. A Paris, les combats sont encore plus meurtriers qu’en 1830 : après la révolution de Février, au terme des quatre journées révolutionnaires de juin (du 23 au 26) on dénombre, au total,, près de quinze mille tués et blessés. Les insurgés comptent quatre mille morts) ; l’armée elle-même, mille huit cent. Une répression sanglante, menée sous les ordres du général Cavaignac, s’abat sur les ouvriers : onze mille arrestations, quatre mille trois cent déportations. Une répression d’autant plus dure que l’état-major de l’armée a été sévèrement touché : sept généraux, neuf autres officiers supérieurs et quarante cinq officiers subalternes tués ; cinq généraux, dix-huit autres officiers supérieures et cent vingt deux officiers subalternes blessés… Il y mourut même un archevêque qui, tentant de s’interposer entre les combattants sur les barricades, fut abattu.

Cette crise marque un tournant dans l’histoire sociale. Bourgeoisie et prolétariat se constituent en classes antagonistes. Entre ces deux classes, une haine profonde et irrémédiable apparaît, le fossé se creuse, de plus en plus profond. C’est dans ce contexte historique que naîtra la doctrine de Marx qui, au siècle suivant, jouera un rôle capital dans le débat d’idées et surtout dans la justification du partage du monde.

Les conséquences de cette polarisation sont doubles :

-          D’un côté, la classe bourgeoise vit, dès lors, dans la peur des classes laborieuses. Aux yeux de la bourgeoisie urbaine, tous les maux de la société viennent de la surpopulation des villes, de l’accumulation anarchique des classes pauvres dans les faubourgs. C’est à cette forte croissance urbaine que, dans les écrits de l’époque, l’on attribue communément le maintien d’un fort taux de criminalité : pour survivre, dans un monde hostile, les migrants ruraux doivent lutter, souvent chaparder, parfois agresser et se battre ; la migration est d’autant plus cruelle qu’elle est alors tout à fait inhabituelle. Elle fait suite à des siècles de stabilité, elle est confrontée, du jour au lendemain, à un univers nouveau, inconnu, incertain. Ses conséquences sur la délinquance sont inévitables. Mais sil le danger existe, il est grossi à l’excès. La peur de la classe ouvrière est telle que, partout, les classes dirigeantes cherchent à se prémunir contre l’insécurité qu’elle pourrait provoquer. C’est à cette époque que se mettent en place les polices urbaines et que l’appareil pénal connaît un extraodinaire développement. Face à une menace, réelle ou hypothétique, le premier réflexe d’un pouvoir conservateur est d’accroître les moyens de répression de l’Etat (armée, justice, police).

-          De l’autre côté, la classe ouvrière prend conscience d’elle-même. Elle émerge en tant que classe, elle se fait respecter et honorer. Toute une littérature apparaît, chantant les mérites du « bon ouvrier ». Le prolétariat cesse d’être considéré comme une race primitive ou une classe de parias. En même temps, là où ils subsistaient encore, les vestiges du féodalisme commencent à s’écouler, ouvrant la voie aux mouvements nationalistes.

LA COMMUNE DE PARIS (1871)

La Commune de Paris est le troisième événement marquant de l’histoire révolutionnaire du XIXème siècle. C’est le prototype de la guerre civile, de l’affrontement entre le peuple en armes et l’armée, symbole de la bourgeoisie. La ville de Paris doit subir un siège très éprouvant, car l’hiver est rigoureux et la famine menace. Pour la première fois dans l’histoire se forme un gouvernement à souveraineté populaire, composé presque exclusivement d’ouvriers (c’est faux, JLR). Un manifeste est proclamé : l’Etat serait dirigé par une délégation de communes fédérées, chaque commune étant autonome. Mais ce gouvernement  ne dure que quelques semaines. L’armée versaillaise, forte de l’appui des prisonniers français libérés par les prussiens, est aux portes de Paris. Elle s’apprête à mater ses adversaires dans le sang. La ville est bombardée au canon, mais dans les quartiers de l’Est, les défenseurs de la commune résistent plusieurs jours durant. « Les fureurs de 1848 n’étaient qu’un enfantillage, écrira Engels, à côté de la frénésie de 1870 ». Même désarmés, les communards sont massacrés et exécutés à la mitrailleuse. La répression est sauvage. Au total, plus de seize mille communards auraient été tués pendant les combats de rue et près de trois mille cinq cent exécutés après la reprise de Paris.

Cette expérience de gouvernement populaire librement élu occupe une place de choix dans la mythologie révolutionnaire contemporaine. Elle a longtemps inspiré l’idéologie de la Chine maoïste et de l’Albanie, mais elle n’a, jusqu’à présent, nulle part été suivie d’application dans les pays qui s’en réclament.

Depuis cette date, l’Europe n’a guère connu de grands changements révolutionnaires ; les émeutes ont fait place aux grèves. »…

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Jean-Louis Roche
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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 00:59

Par Otto Rühle


(livre édité à Montrouge par les éditions Grasset en 1933)


Peu connue et non rééditée, cette biographie de Marx par l’ancien député révolutionnaire Otto Rühle, compagnon de Karl Liebknecht, devenu anti-parti, est très peu orthodoxe. Rühle loue autant les qualités théoriques de Marx qu’il fustige ses travers, et notamment ce qu’il estime avoir été un comportement odieux et inadmissible vis-à-vis de Bakounine. Rühle se représente Bakounine comme le plus grand héros révolutionnaire de l’époque (si longtemps aux fers, contrairement à Marx, « ce Marx mêlé à de sombres affaires et qui avait vécu toute sa vie de l’argent des autres ») et de pourfendre les machinations surtout du camp marxiste, se focalisant sur les accusations personnelles (peu reluisantes en général) de la part d’un Marx acharné contre cet aventurier antisémite du passé révolutionnaire artisanal. Paradoxalement, figé sur les querelles personnelles lamentables, Rühle, qui se la joue psychologue, ne semble pas avoir compris ce qui les différenciait, tout en paraphrasant longuement Mehring :

« Mehring caractérise très bien sa position (de Bakounine ) quand il dit : Bakounine avait dépassé de beaucoup Proudhon, sur lequel il avait la supériorité d’une culture européenne, et il comprenait Marx mieux que Proudhon. Mais il n’était pas passé aussi sérieusement que Marx par l’école de la philosophie allemande et il avait bien moins approfondi que lui l’étude des luttes de classe dans les nations d’Europe occidentale. Enfin il faut dire surtout que son ignorance de l’économie politique le handicapait encore plus que celles des sciences naturelles n’avait handicapé Proudhon. Mais il avait le tempérament du parfait révolutionnaire, et possédait comme Marx et Lassalle, le don de se faire écouter. Cependant, alors que Marx voyait les troupes de la révolution dans le prolétariat de la grande industrie, tel qu’il l’avait étudié en France, en Angleterre et en Allemagne, Bakounine comptait sur les hordes de la jeunesse déclassée, la masse paysanne et même la canaille. Et tandis que Marx tenait pour la centralisation, qu’il trouvait déjà en vigueur dans l’organisation économique du siècle et dans les Etats de son époque, Bakounine prêchait le fédéralisme qui avait été le principe de l’organisation de l’époque pré-capitaliste. Aussi Bakounine avait-il le plus grand nombre de partisans dans des pays où le capitalisme avait encore peu évolué, comme l’Italie, l’Espagne et la Russie. La phalange de Marx au contraire se recrutait dans des pays capitalisés de fond en comble et comprenant un sérieux pourcentage de prolétariat industriel. Les deux hommes représentaient deux phases successives de l’évolution. De plus l’un des deux, Bakounine, voyait plutôt dans l’homme le « sujet » de l’histoire, un révolutionnaire spontané qui n’a besoin que d’être lâché pour faire la besogne historique, l’autre par contre, Marx, voyait dans ce même homme l’ « objet » auquel il faut d’abord enseigner à agir avant de le lancer dans son rôle » (p.300).

Il y a donc à boire et à débecter dans la biographie de Rühle mais de très bons passages historiques néanmoins, qui font penser exactement aux mêmes ravages du capitalisme financier… en 2011, grâce à l’écriture étincelante de Rühle.

 

Extrait du chapitre Clarification

 

PARIS

Si L’Angleterre offrait aux regardes avides d’Engels une abondance unique et formidable de faits économiques dont on pouvait tirer un parti politique, Marx découvrait de son côté, à Paris, outre un passé intéressant, un présent politique qui ne l’était pas moins et qui demandait une solution révolutionnaire.

La révolution de juillet avait porté au trône la monarchie bourgeoise. Le capital jouissait depuis lors de la plus grande liberté d’initiative ; il pouvait développer sans frein son expansion, donner carrière à ses instincts, exploiter sur une grande échelle. « Enrichisses-vous », avait dit Guizot aux banquiers, aux spéculateurs, aux rois du chemin de fer, aux propriétaires des mines, aux fournisseurs de l’Etat et à toute la finance. Il n’en avait pas fallu davantage pour faire épanouir toutes les méthodes du pillage, de la corruption et du vol.

Mais tandis que la Bourse crachait l’or, que les entreprises rendaient des bénéfices énormes, que les affaires véreuses faisaient surgir du sol des millionnaires flambant neufs, la masse du peuple s’enfonçait dans les abîmes de la misère et les gouffres du désespoir.

L’instinct de conservation et un reste de tradition poussait ces malheureux, s’ils ne voulaient périr par complète suppression d’espoir, à s’unir en associations qui étaient obligées de se cacher sous un régime de terreur entretenu par la loi et la police.

C’est ainsi que s’étaient fondées de grandes organisations secrètes qui avaient étendu leurs mailles sur tout le pays. Le centre en était Paris. Les deux principaux chefs s’appelaient Bernard Barbès et Blanqui, les groupements les « Amis du Peuple », les « Droits de l’Homme », « l’Union des familles » ou les « Saisons » ; l’opposition travaillait là de toutes ses forces, le républicanisme animait les esprits : ils préparaient la révolution et s’occupaient de la dictature prolétarienne. Leur énergie accumulée, échauffée, irritée, se déchargeait parfois dans des rébellions, des mutineries, des complots ou des attentats.

L’élément allemand qui était disséminé dans les souterrains du mouvement – intellectuels, petits bourgeois, ouvriers et compagnons – se réunissait dans le groupe des Parias fondé en 1834 et qui éditait un petit journal. Bien qu’il ne fût pas dégagé de toutes les idées utopistes, il avait déjà mis au point un certain nombre d’autres théories : lutte des classes, concentration du capital, accroissement du prolétariat, révolution sociale et ateliers nationaux. Sa tactique refusait l’emploi de la violence. En 1836, le groupe des Parias donna naissance à celui des Justes. Le premier était dirigé par deux anciens chargés de conférences : Schuster, de Göttingen, et Venedey, de Heidelberg. Parmi les chefs les plus remarqués du second il faut citer Schapper, de Nassau, ancien étudiant des Eaux et Forêts ; Bauer, cordonnier de Franken, et Wilhelm Weitling, un tailleur de Magdebourg.

« Leurs objectifs étaient les mêmes que ceux des sociétés secrètes de Paris, mi propagande et mi conspiration, avec toujours Paris pour quartier général bien qu’ils ne s’interdissent nullement de prévoir à l’occasion un coup d’Etat allemand. Mais comme Paris restait le champ de bataille décisif le groupe n’était guère alors qu’une branche allemande des sociétés secrètes françaises et gardait notamment le plus étroit contact avec les Saisons que dirigeaient Blanqui et Barbès. Les français prirent le départ le 13 mai 1839 ; les sections des Justes suivirent et furent englobées ainsi dans la défaite ».

Le coup manqué amena l’effondrement du groupe ; Schapper et Bauer, qui avaient pris part à l’action et étaient restés longtemps en prison, durent quitter la France et se réfugièrent à Londres où ils transportèrent avec eux le siège de la direction. Marx entra en rapport à Paris avec les membres de l’association qui y étaient restés ; ils firent sur lui et sur Engels « l’impression de gens imposants » et il ne les perdit plus de vue.

Paris était à ce moment-là le creuset du socialisme et de la révolution. On y trouvait des restes du saint-simonisme, les cendres de la célèbre phalange de Fourier prolongée par Considérant, le socialisme chrétien inspiré par Lammenais et un socialisme petit bourgeois qui se jouait dans les mille nuances de la pensée des Sismondi, Buret, Pecqueur, Leroux, Vidal, etc… Aux environs de 1840, Etienne Cabet était revenu d’Angleterre où il avait étudié l’Utopie de Thomas Morus et l’efficacité pratique de Robert Owen. Dans la fièvre de son expérience il avait publié un roman intitulé Voyage en Icarie, qui avait eu un retentissement considérable et qui avait inauguré toute une ère de propagande pour le socialisme utopique. Cabet donna une profession de foi communiste qui jouit du plus grand succès, surtout parmi les ouvriers. Son Almanach d’Icarie fût tiré à 8000 exemplaires en 1843 et à 10.000 l’année suivante. « Le Populaire », son journal, et ses brochures, ne cessèrent d’élargir son cercle de lecteurs. Mais Dezamy, qui avait publié en 1842 son code de la communauté dans lequel il réclamait, contre Fourier, Lammenais et Cabet, un socialisme pur de tout élément religieux, trouva aussi des partisans.

Un mouvement qui se dépensait presque entièrement en politique sociale pour les petits bourgeois s’était formé sous la patronage de Louis Blanc, de Ledru-Rollin et de Flocon. L’organisation du travail et le droit de l’homme au labeur constituaient les pierres angulaires de ce système que Louis Blanc avait exposé en 1842 dans un ouvrage intitulé précisément « l’Organisation du Travail ».

L’une des nuances dominantes dans le kaléidoscope des idées socialistes était, depuis 1840, celle de Proudhon, un typographe cultivé de Besançon, qui avait attiré sur lui l’attention des milieux savants depuis la publication de son remarquable ouvrage : « Qu’est-ce que la propriété ? ». Marx faisait grand cas de ce livre, car il y trouvait le résultat de ses propres spéculations. Plus tard, quand les chemins des deux hommes s’éloignèrent, il continu a à soutenir que l’ouvrage « marquait une date, car il avait été le premier à tout dire avec une telle désinvolture » ; Marx se déclarait enchanté de la « puissante musculature de ce style ». Il profita de son séjour à Paris pour faire connaître à Proudhon la philosophie de Hegel et la façon de la dépasser. « Au cours de longs débats qui se prolongeaient parfois durant toute la nuit, je l’infectais », écrira Marx, « je l’infectais, à son grand préjudice, d’un hégélianisme qu’il ne pouvait pas approfondir à cause de son ignorance de l’allemand… ».

Si cette liaison se termina par une rupture inévitable, la rencontre de Heine et Marx laissa en revanche de part et d’autre les plus forts sentiments d’estime et d’amitié. Heine, dont le nom suffisait pour mettre en crainte et en émoi cette réaction prussienne qu’il ne cessait de fouetter et de stigmatiser avec une véritable volupté, était tout désigné à l’affection de Marx. De plus, depuis un an, Heine avait pris parti, de tout son esprit et de tout son cœur, pour le communisme.

« Les communistes », écrivait-il le 15 juin 1843, « forment le seul parti français qui mérite carrément le respect. Je réclamerais volontiers une attention égale pour les Saint-Simoniens, qui survivent encore çà et là sous les plus étranges étiquettes, et pour les Fouriéristes, qui se montrent fort actifs, mais, si honorables qu’ils soient, ils ne pensent qu’au mot, et la question sociale n’est pour eux qu’une simple question ; ils ne sont pas poussés par une nécessité démoniaque, ils ne sont pas les instruments prédestinés que la Volonté Supérieure emploie pour accomplir ses formidables desseins. Tôt ou tard la famille dispersée de Saint-Simon et l’état-major fouriériste passeront aux troupes sans cesse croissantes du communisme et, fournissant au besoin brutal le mot qui prête forme aux choses, ils assumeront en quelque sorte le rôle des Pères de l’Eglise ».

Ce fut donc la communion d’idées qui opéra le rapprochement de Heine et Marx et cimenta leurs relations futures. L’estime que chacun d’entre eux nourrissait pour l’œuvre de l’autre ne pouvait que renforcer de tels liens. Marx persuada Heine de prendre pour thème poétique, au lieu des petits chagrins d’amour, les grandes peines des opprimés, et de troquer de plus en plus fréquemment la flûte lyrique contre le fouet de la satire. Et il se sentit honoré, il vit sa peine récompensée toutes les fois que désormais, Heine brandit ce terrible fouet sur la réaction et les cuistres.

Leur rôle commun de combattants les unissait aussi en face des persécutions auxquelles ils étaient exposés. Marx avait échappé en venant à Paris à l’espionnage de Cologne, mais il trouva en France, au sein de son entourage, des gens dont les desseins et la personne lui parurent assez obscurs les premiers temps. Ce fut d’abord l’ambassadeur d’Allemagne, von Arnim, qui fit des rapports au gouvernement de Berlin sur le « vil et scandaleux dithyrambe » que Heine avait publié dans les Annales Franco-Allemandes, au sujet du roi Louis de Bavière et sur l’article dans lequel Marx prêchait la révolution sociale à propos de la philosophie du droit. Le ministre de la police prussienne décida aussitôt que Heine, Marx et Bernays (qui avait publié dans les Annales le compte rendu final de la conférence de Vienne) seraient arrêtés immédiatement pour haute-trahison et lèse-majesté s’ils avaient le malheur de rentrer en Allemagne. Il y avait aussi à Paris un certain Börnstein, ancien acteur, qui se poussait dans les affaires comme intermédiaire de théâtre et agent de publicité et qui avait fondé à l’aide des subventions de Meyerbeer, le directeur de la musique royal-prussienne, et de l’énergie de Bornstedt, - agent provocateur non moins royal-prussien – une petite gazette allemande, le Vorwärts. La feuille passa en premier lieu par une phase patriotique qui ne lui fut d’aucun profit. Elle changea alors d’équipe et, se lançant dans le maximalisme, sollicita la collaboration de Heine et de Marx. Heine, qui était allé voir sa mère à Hambourg, écrivit à Marx en ces termes :

« On me suppose pour le Vorwärts beaucoup plus de sympathie que je n’en puis témoigner ; cette feuille a vraiment un singulier talent pour provoquer et compromettre. Que va-t-il en sortir ? Pourvu qu’il ne se trame rien à Paris ! ».

Marx envoya quelques articles ; Heine donna, entre autres poèmes, les strophes terribles de son « Chant des Tisserands », et Bernays, jeune impétueux, qui était rédacteur de la feuille, se garda de servir ces fortes nourritures sans les assaisonner de tous les condiments. Les chefs de la police prussienne purent alors se plaindre au gouvernement français de « l’insolence et de la grossièreté croissantes » des attaques qui venaient de Paris. Guizot ne tenait guère à se brûler les doigts, car il savait que la suppression du journal et l’expulsion de Heine et de Marx feraient scandale. Il y eût de longues négociations au cours desquelles Arnold Ruge, brouillé avec Marx, joua un rôle des plus étranges. Ruge était le « Prussien » contre lequel Marx avait écrit dans le Vorwärts son premier article nettement communiste. Finalement Guizot se laissa déterminer par Alexandre de Humbolt à sévir contre le Vorwärts. Bernays fut condamné à deux mois de prison et trois cent francs d’amende ; Marx, Ruge, Bakounine, Börnstein et Bernays furent expulsés du pays le 11 janvier 1845 ; Börnstein et Ruge réussirent, en employant leurs relations, à faire revenir sur l’arrêt. Heine fut épargné par le gouvernement qui craignait un trop gros scandale. Marx alla s’installer à Bruxelles.

Paris ne lui avait été hospitalier que moins d’un an. Quelque chagrin qu’il eût à le quitter, il pouvait le faire cependant avec la consolante certitude d’y avoir mûri et appris à juger, d’y avoir acquis l’expérience et la technique du combat. C’est de Paris que date son époque socialiste.

 

 

Par Jean-Louis Roche
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Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 18:15


(Lettre  des camarades de Marseille, publiée dans les « THESES DE TRAVAIL PARUS A L’OCCASION DE LA SCISSION DANS LE PARTI COMMUNISTE INTERNATIONAL, lettre remaniée, probablement de Lucien Laugier)

 

A propos de l’exposé des scandinaves à Marseille, des lettres de Lyon-Bourg, du Mans, le Centre a parlé de « théorisations hâtives », d’  « élaborations personnelles », et invoque contre ces sections le principe de discipline qui régit l’organisation. Or le moindre examen quelque peu attentif montre qu’il ne s’agit pas d’un problème de discipline ou d’indiscipline mais bien d’un problème politique. La position officielle du Centre est : sérénité (synonyme de silence). En effet il vaut mieux ne pas en parler au parti et traiter de ces questions en termes organisationnels disciplinaires. On peut d’ores et déjà faire remarquer qu’il s’agit là d’une position contraire à ce qui fût (et ce que doit encore être) un des acquis fondamentaux de la Gauche italienne, à savoir que sous chaque manifestation d’indiscipline gît en fait un désaccord politique. Pourquoi ne pourrions-nous pas appliquer ce principe à notre propre organisation, alors que nous l’avons appliqué à l’I.C. ? Bien au contraire le Centre impose le silence total entre les sections, la référence unique à lui-même, quitte à se citer lui-même pour appuyer ses arguments !!!

Cette attitude a plusieurs conséquences et implications assez graves pour la vie du parti. En premier lieu se développe ce que l’on pourrait appeler « l’irresponsabilité politique » des militants. Ne refuse-t-on pas de parler de ces divergences dans certaines sections sous prétexte de préserver les jeunes camarades de la confusion et du trouble ? La conséquence en est simplement, à plus ou moins bref délai, la mort du parti. Le centralisme organique n’est plus qu’un centralisme vide de tout caractère organique, du moins dans le sens où la Gauche Italienne le comprenait. En effet, ceci aboutit à une ossification du parti sur deux plans :

-          Tout d’abord au niveau de la vie politique elle-même, le parti n’est plus, ou tend à n’être plus, qu’un groupe d’individus attendant béatement les directives, les instructions d’une tête ; le centralisme marche à sens unique ;

-          D’autre part, au niveau des principes, en refusant toute expérience vécue (que l’on songe à Kiruna, par exemple pour la « question syndicale ») au nom de l’unité programmatique du parti.

On en arrive ainsi à avoir non plus des principes mais des dogmes (le plus important semble être celui de l’infaillibilité du centre, qui, s’il admet certaines erreurs, prétend néanmoins être toujours en mesure de les corriger lui-même) ; afin de maintenir ces « dogmes », on dénaturera la réalité, ou plus simplement on l’ignorera. Les discussions sur la nature de classe de la CGT illustrent parfaitement cette méthode : contre toute apparence, contre toute expérience, certaines sections continuent à soutenir que la CGT a conservé la « tradition de classe », malgré 50 ans de contre révolution ! Outre les aspects pour le moins déplaisants de cette méthode, de ce principe politique (par exemple, la falsification du contenu des réunions dans les comptes-rendus) , le résultat en est un véritable fétichisme des règles d’organisation, de la discipline-en-soi, au détriment de la clarté politique. Le caractère absolument tautologique (« nous avons la ligne juste, donc la ligne juste est ce que nous disons ») et le rabâchage désincarné de la presse du parti sont un symptôme de cette attitude d’esprit.

Une telle conception de la vie du parti entraîne un certain dédain pour les « déviants », ceux qui manifestent des divergences sur tel ou tel point de tactique du parti. Par exemple, lorsqu’il y a quelques mois, quelques camarades, dont de vieux militants, quittèrent la sinistre section parisienne, on ne prêta attention qu’à l’aspect « indiscipline » de leur attitude. Tout se passe comme si certaines sections avaient plaisir à voir disparaître de vieux militants, croyant ainsi retrouver la pureté révolutionnaire. Or il se trouve que les divergences sur la tactique syndicale, qui se sont manifestées depuis 1969, sont à nouveau à l’ordre du jour dans le parti. A vrai dire, il a fallu la réunion générale de septembre 71 à Marseille pour que cette question soit posée à l’ensemble du parti, pour qu’elle sorte des conversations de couloir. En effet, après cette réunion, le Centre a défini deux « positions syndicales » ayant cours dans le parti :

-          La première celle de l’U.S.C. de Florence, qui considère que la CGIL et la CGT représentent encore la tradition de classe, malgré leurs directions et leurs trahisons, et que le parti doit donc lutter dans ces syndicats pour les conquérir. L’U.S.C. est allée jusqu’à créer des « comités de défense du syndicat de classe » contre les perspectives d’unification des syndicats italiens. Notons que cette position fut longtemps la position officielle du parti et que le Centre, même s’il a reconnu certaines erreurs, n’a jamais qualifié cette position de « théorisation hâtive » ou « d’élaboration personnelle » ;

-          La deuxième position a subi un traitement tout à fait différent. Il s’agit de la position prétendument scandinave. Prétendument parce qu’il a fallu forcer quelque peu les faits pour transformer une leçon tirée de l’étude de la révolution allemande en mot d’ordre immédiat d’action syndicale, à savoir « sortie des syndicats » ou « destruction des syndicats ».

Mais le Centre qui, dans sa sérénité onctueuse se donnant les apparences de la réflexion, a eu besoin de plusieurs années pour arriver à admettre que la position officielle sur les syndicats n’était peut-être pas parfaite, n’a pas eu besoin de beaucoup de temps pour condamner les sections scandinaves en leur prêtant des idées et des intentions qui n’étaient pas le fait de ces sections. Cette pratique du centrisme entre deux positions qualifiées d’erronées permettait de se dédouaner, de poursuivre le mythe du centre infaillible, clairvoyant et juste. Mais la différence de traitement entre les deux « erreurs » en présence n’est pas la même, parce que la leçon que les scandinaves ont tiré, d’une part de la révolution allemande, d’autre part des luttes ouvrières récentes de la Scandinavie, débouchait sur une mise en question de la routine, du train-train quotidien, du formalisme vide du PCI. Et le centre ne s’y est pas trompé : sa réaction a eu pour conséquence d’éluder et de masquer la question politique sous-jacente à la question syndicale, c'est-à-dire des rapports entre le parti et la classe.

La position de Florence était justifiée par la nécessité historique de conquérir les syndicats ouvriers avant la révolution : « sans syndicats révolutionnaires, pas de révolution ». Il faut bien reconnaître que pour tous ceux qui ont érigé en principe le syndicat, qui en le fétichisant ne voient que lui comme intermédiaire entre le parti et la classe –alors que les termes « d’associations économiques de la classe ouvrière » recouvrent bien d’autres possibilités -, l’exposé des camarades scandinaves à Marseille a fait l’effet d’une véritable douche froide. En effet, les masses révolutionnaires, c'est-à-dire celles qui marchaient vers l’insurrection prolétarienne, luttaient également, par l’intermédiaire des « Unions », contre l’A.D.G.S., syndicat social-démocrate traditionnel en Allemagne. Révolution contre les syndicats ? La question peut paraître brutale et scandaleuse. Ce n’est pas une raison pour ignorer les « Unions » et les passer sous silence, au contraire ! Mais si elles ont laissé des traces dans l’histoire, les Unions n’en auront laissé aucune dans la publication italienne du PCI : « Il Programma Comunista », puisque le N°22 – 1971, donnant le compte rendu de la réunion de Marseille, ne souffle mot de ces organisations, pourtant de tendance révolutionnaire. Les méthodes que nous dénoncions plus haut trouvent ici une parfaite mais déplorable illustration.

Nos camarades scandinaves ont tiré trois « leçons » de la révolution allemande :

1)      Il y a eu une rupture radicale entre les catégories les plus combatives et les autres restées fidèles à l’ADGB ;

2)      De nouveaux organes intermédiaires (Unions, Conseils), sont apparus, qui luttaient dans un sens prolétarien ;

3)      La destruction des syndicats contre-révolutionnaires apparaît encore comme historiquement nécessaire.

Il s’agit là, non d’élaborations hâtives, mais bien des faits historiques. Or sur cette question de la révolution allemande, le moins que l’on puisse dire c’est que l’Internationale communiste fût bien imprécise et confuse, comme elle le fût à l’égard du mouvement ouvrier dans d’autres pays (USA, Angleterre) ; cette confusion fit par exemple que, sans que la situation ait fondamentalement changé, l’IC développa des mots d’ordre contradictoires, séparés à peine de quelques mois. Cette indécision de l’IC fut à l’origine même du centrisme des dirigeants du K.P.D.(S) au moment de la lutte ouverte et entraîna donc la confusion en Allemagne, où se ressentit profondément l’absence d’un PC suffisamment mûr. N’oublions pas non plus que les communistes allemands étaient affaiblis par le massacre dont avaient été victimes les spartakistes. Ainsi le KPD apparait comme l’exécutant fidèle, quasi automatique, des mots d’ordre de l’IC : avec 50 ans de recul, les tares de la révolution allemande apparaissent aussi comme étant les tares de l’IC. En effet, l’hésitation de cette dernière ne peut plus apparaître comme une simple erreur de tactique, mais bien comme une faiblesse politique. Loin de nous l’idée d’attribuer cette faiblesse à tel ou tel dirigeant, ou même à une section en particulier. Cette hésitation dans la question cruciale des rapports entre parti et classe est dûe à l’immaturité politique d’ensemble du mouvement ouvrier à cette époque. Elle permet d’affirmer que sur bien des points, la IIIème Internationale a été l’héritière de la IIème ; ainsi s’expliquerait la crainte viscérale chez certains de rompre avec la social démocratie, ou du moins avec le centre des vieux partis sociaux-démocrates.

Ce centrisme du KPD (S) exprimé par Lévi, devait entraîner des réactions, dans un pays où le capitalisme ayant atteint sa phase impérialiste, le prolétariat devait se retrouver seul. C’est en réaction contre ce centrisme que s’est forma le KAPD. Bien entendu, il n’est pas question pour nous de lui décerner un brevet de marxisme pour ce simple fait, de lui attribuer toutes les qualités d’un parti communiste à la hauteur de la situation. On ne peut cependant se contenter de le classer purement et simplement dans « l’enfer » des comparses « anarchistes » : la simple lecture de Görter et Pannekoek, des thèses du KAPD sur le parti et son rôle, montre qu’il n’avait pas grand-chose à voir avec l’anarchisme. Notons au passage que la polémique du centre repose là aussi sur l’amalgame : on met Görter et Pannekoek dans le même panier, et la critique des bourdes du premier permet de faire l’économie d’une étude sérieuse du second… D’autre part, Pannekoek fut l’un des plus lucides critiques de la IIème Internationale et l’un des analystes les plus clairvoyants de l’évolution de la société capitaliste. Mais qui veut noyer son chien  l’accuse d’avoir la rage ; alors, on réduit l’ensemble du KAPD à cette seule énormité : « Pas de chefs ! » ! Une telle grossièreté dans la polémique relève du stalinisme pur et simple, et son absurdité ne peut que provoquer les éclats de rire de ceux qui connaissent tant soit peu la question.

Concentrer toute la critique sur quelques individus, sur un groupement dont on nous dit qu’il était peu important (mais alors pourquoi tant en parler ?) peut faire oublier la tâche, essentielle pour la clarification politique, donc pour le mouvement futur, de critique à l’égard des positions erronées de l’IC. On nous a dit : mieux vaut avoir tort avec l’IC qui était marxiste, que raison avec le KAPD, qui ne l’était pas. S’il y a des erreurs à corriger, ce sont pourtant celles du mouvement communiste qui doivent l’être en priorité, et il est inutile de reprocher aux autres de n’être pas marxiste. Quant à l’IC, elle est loin d’être « intouchable » : ce n’est pas par hasard ou un tour de passe-passe que le stalinisme s’en est emparé ; l’erreur vient de plus loin. Cette tâche de critique  vis-à-vis de l’IC, la Gauche italienne l’a engagée presque dès le début ; mais elle doit être poursuivie, maintenant que le recul nous permet de faire des analyses plus serrées. Non par souci d’érudition historiographique, mais bien par nécessité politique pour la vie du parti et pour le mouvement à venir. En effet, dans sa lutte contre toutes les critiques démocratiques, vulgaires ou trotskistes de la contre révolution stalinienne, le PCI a été amené à défendre intégralement le « léninisme ». Cette tâche accomplie dans des conditions difficiles a été menée à bien ; mais en aucun cas elle ne peut suffire et nous donner une assurance « tous risques » pour la révolution à venir. On ne peut en effet oublier les échecs révolutionnaires du premier après-guerre. Si on ne peut tirer de ces échecs des perspectives claires et détaillées pour l’avenir, on peut du moins discerner et analyser les voies qui sont désormais fermées. En ce sens, la révolution allemande n’aura pas été un échec : elle a amorcé dans les faits la critique de l’héritage social démocrate de la IIIème Internationale.

Un des éléments de cet héritage, concerne la conception des rapports entre parti et classe. Il est indéniable qu’entre la société capitaliste décrite par Marx et Engels et celle de 1919 en Allemagne, il y a eu une évolution, non pas quant à la nature de cette société, mais plutôt une évolution de degré ; on passe du capitalisme réformiste à l’impérialisme. Sinon, comment expliquer la permanence de la contre révolution ? Comment expliquer la permanence du stalinisme, alors que les contradictions accumulées par le capital sont infiniment supérieures à celles d’il y a 50 ans ? De plus, l’oppression du capital s’est étendue :

-          D’une part, aux pays sous-développés,

-          D’autre part, à de nouvelles couches sociales.

Même si la faim et la misère ont relativement disparu des sociétés européennes, l’insécurité face à la vie, face à l’avenir s’est considérablement développée. Ceci s’explique par la révolte des couches « techniciennes » sur lesquelles les sociologues bourgeois ont largement épilogué.

Or la revendication économique ne fait que renforcer le syndicat, qui est actuellement l’instrument de domination le plus puissant du capital sur le prolétariat. D’autre part, on ne peut pas dire que la revendication économique, à l’heure actuelle, entraine un début de prise de conscience de classe, comme c’était le cas dans la phase pré-impérialiste du capitalisme , et l’on peut noter que le syndicat intégré à l’Etat est devenu un instrument de redistribution de la plus-value. Les réformes et les résultats immédiats ne sont pas le prologue d’une crise, bien au contraire.

DE plus, en raison du potentiel élevé des contradictions, de la concentration économique, de la centralisation politique et d’un quasi état de siège social permanent déguisé sous des apparences « démocratiques », la lutte de classe, qui ne peut reprendre son essor sans le préalable d’une rupture radicale de l’équilibre social et politique, sera contrainte, sous peine d’étouffement immédiat, de réaliser avec une très grande vélocité le passage de la contestation économique à la mise en cause politique de la domination du capital.

Une des conditions de la lutte révolutionnaire ouverte, ce sera la rupture radicale des liens syndicaux qui ligotent le prolétariat. Il est significatif à cet égard que les actions ouvrières importantes de ces derniers temps (Kiruna, Limbourg, automne « chaud » en Italie, grève Renault, grève de la RATP) se soient faites sans les syndicats au départ, souvent même contre eux (même s’ils ont pu, conformément à leur rôle d’organes de l’Etat capitaliste, récupérer certains de ces mouvements). En outre, la révolte contre la discipline du capital jouait dans ces mouvements un rôle plus important que la simple revendication économique. Cette révolte, autrefois fait des seules catégories surexploitées, tend à se généraliser à toutes les catégories.

Bien s, on ne peut encore décrire et prévoir en détail les caractères de la future reprise de classe. Il n’empêche que l’on doit se pencher sérieusement sur cette question et se libérer du poids de l’expérience russe, qui est davantage rattachée à la phase pré-impérialiste du capitalisme qu’à sa « phase suprême », afin de pouvoir réexaminer comment se pose aujourd’hui et se posera demain la question des rapports entre parti et classe. Ce n’est certainement pas en mettant la question sous le boisseau et en se contentant de ritournelles sempiternelles (les organes de presse du PCI font quelquefois penser aux moulins à prière des moines thibétains) qu’on résoudra cette question. C’est en ce sens que nous disons que la tâche de reconstruction de la théorie n’est pas terminée. Réexaminer les voies révolutionnaires historiquement condamnées, analyser les expériences des luttes ouvrières actuelles, telles sont entre autres les tâches du parti. Se voiler la face, crier au scandale, exorciser le mal et imposer le silence, tout cela ne sert à rien. Ce sont tous les communistes véritables qui doivent se mettre au travail afin de saisir la signification et l’orientation du vent de révolte et d’indiscipline qui souffle sur la société capitaliste.

Sans doute, ces critiques et ces propositions remettent en cause le confort intellectuel, la routine dont certains voudraient se contenter. Il est évidemment plus facile de faire confiance aveuglément au dieu-centre, et de continuer à ronronner sous sa houlette. La mise en cause que nous proposons est moins confortable, et elle est pleine d’incertitudes dans la mesure où le travail proposé n’a pas encore pu être approfondi ; il y a néanmoins une certitude, et elle est de taille : continuer à faire ce que fait le centre, c’est accepter délibérément d’être en dehors de l’histoire ; s’intégrer au travail que nous proposons n’est pas une panacée, mais permettra du moins à une organisation vivante d’avoir une vie politique réelle. Il nous semble que le choix est clair ; il concerne tous les communistes dignes de ce nom, et il ne fait que reprendre « le fil du temps », de ce temps où la Gauche italienne était autre chose qu’un ensemble vide.

 

Novembre-Décembre 1971

Ce texte est un résumé remanié de la lettre de camarades de Marseille qui n’a pu en son temps connaître une diffusion assez large.

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Par Jean-Louis Roche
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Dimanche 11 septembre 2011 7 11 /09 /Sep /2011 22:33

En début de cette année 2011, je publiais le court communiqué (ci-dessous) concernant le décès de Jean-Pierre Hébert. Nous fûmes amis des dernières années au lycée jusqu’à celles où l’on entre dans la vie salariale (« pour perdre sa vie à la gagner » disait-il à l’âge de 16 ans) se mettre en couple et procréer. Rien de tel pour Jean-Pierre, commencée sous des auspices flamboyant sa vie aura été marquée au signe du malheur. Son jeune frère se tue en voiture. Il décède après ses parents. Dans ce petit appartement du 15ème arrondissement, une famille entière de bretons montés à Paris est partie en cendres. Il n’en reste rien apparemment, rien du rôle que Jean-Pierre a joué, des espoirs de transformation du monde pour lesquels il s’est battu si longtemps, dédaignant toute carrière dans ce monde bourgeois où ses capacités auraient fait merveille. J’aurai longtemps un goût amer à la bouche, comme pour tout ceux qui ont combattu ainsi pour cette révolution qu’ils auront rêvée, et qui resteront dans l’immense galaxie des anonymes disparus alors que des merdes encombrent les livres d’histoire de leurs médailles, de leurs petites carrières, de leurs petites cravates… Oui un dégoût amer j’ai !

Jeune lycéen il a toujours été un wagon en avant de nous. Formé par les meilleurs marxistes restés en Europe (la poignée d’ex-militants de S ou B qui avaient refusé de suivre Castoriadis dans sa capitulation au profit de l’idéologie bourgeoise, Jean-Pierre est devenu ensuite très vite critiques des errements de S ou B au contact des textes des Gauches italienne et allemande, traduits et publiés par Camatte. Sans jamais devenir bordiguiste, il restait très attaché à la fonction du parti mais aussi moqueur du catastrophisme économique de Révolution Internationale. Après avoir participé à la fondation du petit groupe Gauche Marxiste, il se heurte très vite à une structure organisationnelle rigide (le chef Bremner lui « casse » ses exposés). Le groupe lui-même est en deçà de sa filiation avouée S ou B et PO et n’est plus qu’un croupion gauchiste qui veut jouer dans la cour des grands barnums trotsko-maos qui le méprise. Le plus gave est son alignement sur la position anti-classiste de l’antifascisme hystérique des chapelles gauchistes contre une extrême droite française qui n’est même pas qualifiable de fasciste. Hébert est le premier à dénoncer cette glissade face aux intellectuels de la GM (étudiants qui finiront pour la plupart à des postes très bourgeois), ainsi que l’aplatissement devant l’idéologie syndicaliste : à la seule grève où la GM eût un représentant (postier) celui-ci appela à l’arrête de la grève en… solidarité avec les permanents syndicaux !

Jean-Pierre part ensuite à l’armée, alors que je persiste à rester dans cette organisation, pensant aider à la redresser. JP me tance de me barrer au cours de ses lettres successives, et se laisse aller à un cynisme et un humour ravageur, parfois pénible à supporter et que je laisse encore passer. Je finirais moi aussi par abandonner ce groupe qui se dissout peu à peu lui aussi la crise du gauchisme « armé » (et qui tombe dans le piège de Marcellin en allant jouer du bâton contre les « fafs » et se font dissoudre. JP m’écrit encore alors qu’il est à l’armée. Même s’il continuera à participer à des réunions théoriques d’un niveau élevé avec les futurs fondateurs de « Communisme ou Civilisation » puis les Robin Goodfellow, cet homme très cultivé (nourri de multiples lectures, des surréalistes à Miguel de Unamuno, de Bataille au roman noir américain – il était une référence au lycée et un premier de classe étonnant, lui fils d’ouvrier de Renault-Billancourt, au milieu de tous les fils de riches de Buffon) – révèle un ton et une capacité littéraire capable de compenser son désenchantement de la politique. Il était bien l’animateur de nos gorges chaudes depuis 1968 concernant ces multiples sectes gauchistes qui se prosternaient devant les icones tarées Mao, Castro, Staline, etc. sans oublier Trotsky et son compère Lénine. Il aurait pu « compenser » en écrivant de meilleurs polars que Delteil, avec qui il était ami (nous avions fait partie des mêmes comités contre l’expulsion des locataires maghrébins dans le XVème) ou Manchette (qui fût très vite notre « auteur » préféré). Sa vie fût  celle tristounette d’un petit comptable alors que nous projetions pour lui une grande destinée. Beaucoup, on l’oublie, se sont suicidés dans le ressac du mai 68.Il savait être insupportable dans ses relations amicales ou amoureuses, destructeur même au point où je lui ai dit de me lâcher la main.

Ce perpétuel angoissé a fini par se tuer à petit feu, avec l’alcool. Il méritait cet hommage malgré tout, un choix des lettres qu’il m’écrivit au début des 70. Il existe bien d’autres écrits de sa plume qui savait alterner vulgarité et clinquant des phrases, dans le journal Lutte continue de la GM, dans ses bulletins internes mais où il adoptait un ton rigoureux pour dénoncer dérives politiques ou tares organisationnelles (et certainement d’autres écrits de la maturité que ses vieux camarades de Robin Goodfellow laissent sans doute à la critique rongeuse des souris). Je ne possède plus ces textes. J’ai hélas confié à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam les archives de la GM (son journal et bulletins interne, ainsi qu’un court historique) et c’est trop loin pour que je puisse aller les consulter ;

Son immense connaissance des textes des auteurs fantastiques, de sciences fictions, de Borgès, transparaît dans ses « délires » qui accompagnent en privé ses prises de position maximaliste correcte, n’était-ce pas après tout une compensation « utopique » et « comique » face au triomphe médiatique des imbéciles gauchistes, progénitures aldutérines d’un stalinisme gaga ?Il avait été particulièrement marqué par le film de Kubrik « Orange mécanique » - qui symbolise finalement la dissolution de toute valeur et le triomphe d’une morale bourgeoise impuissante à redresser ses jeunes « nihilistes » ; c’est pourquoi il ne m’appela jamais camarade mais « mon frère », et alourdit quelques fois ses délires des mots abstraits du film « culte ».

Jean-Pierre Hébert (1950-2011)

Jean-Pierre Hébert (1950-2011)
Il a été - lycéen à Buffon - le mentor marxiste de plusieurs d'entre nous. Il fût le plus brillant et le plus cultivé de notre génération, caustique comme un breton sait l'être. Il nous avait appris la dérision de la politique. Il a été en 67 et 68, un des plus dynamiques animateurs du CaL Buffon et de plusieurs groupes. Formé par les anciens de Sou B et Pouvoir ouvrier, il avait participé à la fondation de la Gauche Marxiste en 1972, puis s'était éloigné de la politique après une période de recherche académique sur le marxisme, une relecture du Capital. Il aura été un éclaireur. Sa bougie s'est éteinte samedi dernier. Toute notre tristesse va vers ses amis et camarades de Robin Goodfellow qui l'ont connu et apprécié pour ses capacités.

 

LETTRE MANUSCRITE  depuis Vanves le 19 juillet 1972, à 0 heure 52.

 

Mon cher Béria,

J’ai reçu, voici quelques temps un important document signé JL. Me méfiant de la CIA, des  RG, du NKVD et autres officines comme des bons sentiments, je me suis bien gardé de t’écrire. Bien qu’il n’y ait aucun doute dans mon esprit sur l’expéditeur réel de cette lettre je vais faire « comme si » tu me l’avais envoyée (tout çà pour rire). Adonques tu trouveras ci-dessous une ligne de points (une ligne c’est peu mais je suis fatigué) que tu pourras remplir à ta guise par les rermerciements d’usage et compliments quant à la qualité littéraire :

 

……………………………………………………………………..

Et maintenant voici les dernières nouvelles du marxiste isolé. D’abord le cadre : (tudieu il est maintenant 1 H) je suis dans ma chambre, la nuit est noire et il y a du brouillard. Je vois tout çà par la porte-fenêtre, car ma chambre est au rez-de-chaussée, chez des gens (une minute, ô mon frère, que je boive un coup). Cette chambre est grande, plus de deux fois ta salle à manger, et pourtant peu meublée : un grand lit, un grand buffet, un grand coffre, une cuisinière (à charbon), deux réchauds, deux placards (sous les réchauds) deux chaises, une table, des plantes vertes. Le sol est recouvert d’un épais tapis de ciment, les murs sont peints en rose et là, devant moi, il y a une cheminée condamnée. Sur la table il y a mon blog, mon coude, ma poitrine. Il y a aussi un cendrier, rond et en verre, avec quelques mégots. Il y a une chemise en carton orange à fermeture mécanique avec dedans des papiers d’une importance capitale ; il y a une bouteille de « Vabé », pleine de flotte, un gros verre, une lampe électrique, quelques saloperies, un paquet de Gitanes, « Le voleur », le « Manuel de zoologie fantastique de Borgès, « Histoire et conscience de classe », un truc sur le « nouvel Etat industriel » de Galbraith, « La chair de l’orchidée » de Chase et une lettre pour Milou. Il est 1H15. Bref, comme tu peux en juger, la Bretagne est un beau pays.

Bon, ben maintenant y en ras le bol, je suis fatigué, j’ai mal dans le dos et dans le goliwalk, alors tant pis pour ta gueule, je vais me coucher, et c’est pas une fausse sortie, et pis t’attendras bien un peu. Et pis j’t’avais déjà écrit une lettre jeudi, et pis j’l’ais pas envoyée parce que, à ce qu’on dit, la poste çà marchait pas. Alors j’ai trouvé un peu con d’expédier un vieux truc et j’t’en fais une autre. T’es gâté, non ? Bonne nuit.

……………………………………………………………………………

11H47. Il ne fait pas beau. Çà y est je suis levé. Où en étais-je ? Ouais, c’est bien gentil tout çà, mais je pense m’être suffisamment vengé. Je t’imagine lisant la description (fidèle) de la p.2 puis poireautant une nuit pour lire la suite (c’est comme çà qu’il faut faire). Bon, maintenant j’abrège. Et pourtant il y en a des choses à raconter : mes « randonnées sauvages en mobylette » par exemple (comme disait le nouveau Zola). L’autre jour, j’ai fait dans les 100 bornes, mais, vois-tu, (non tu ne voies pas, t’es encore bourré je parie), c’est pas facile de jouer à saute-camion avec cet engin-là. L’année prochaine j’achèterai un tank.

Samedi soir, dans la famille, on a fait un super-méchoui bien karacho. Je suis revenu sur le coup de 4 H ( ?) c’était épique, ô mes frères et mes seuls amis, cramponné sur ma mobylette je fonçais dans la nuit et le brouillard et j’étais pas en très bon état. Autre chose : espérons que, parvenue au pouvoir, l’Union de la gauche fera un effort particulier dans le domaine de l’éducation des employés bretons de la SNCF. Qu’on leur apprenne au moins à lie. Car manifestement ils ne savent pas, les pauvres (versons une larme sur le triste, très triste, ô combien triste sort du peuple). C’est pourquoi ils on envoyé ma mobylette à Lannion (et Lannion, c’est pas là qu’il fallait l’envoyer, c’est trop loin). Pour passer, comme tu le fais avec tant d’aisance, ô mon frère, du coq à l’âne, je vais causer un peu politique.

VIETNAM : ça magouille, ça gratouille, ça grogne et ça rogne. BOF : que les magouilleurs magouillent, que les centristes grignotent, que les droitiers droitisent et que les marxistes partent en vacances.

La décision quant à l’application des décisions qu’ont pas encore été décidées n’est peut-être pas des meilleures (et même si, sur cette question, la gauche l’emporte haut la main au premier round). Comme c’est pas vital il faudrait quand même prévoir des possibilités d’expression des opinions minoritaires (dans le journal ? ou en précisant dans la propagande qu’il y a plusieurs positions ?) ; à voir.

Quant à la brochure sur l’impérialisme, j’sais pas trop ce qu’il y a dedans – espérons quand même (l’espoir fait vivre) qu’il n’y aura pas de publicité clandestine pour « l’anti-impérialisme ». Point suivant : tu sembles t’inquiéter d’éventuelles tendances chromosexuelles[1] dans le group : tu devrais faire un texte là-dessus pour le bulletin intérieur.

Cloisonner le groupe : problème à traiter avec prudence et précaution. Actuellement les AG ne sont pas d’un poids insupportable et le fonctionnement en sous-groupe n’est ni une panacée ni exempt de dangers (je n’insiste pas). Pour que les « secteurs » ( !) marchent il faut :

1)      Un boulot solide à faire

2)      Une organisation encore plus solide.

Sinon le découragement risque d’apparaître, nous serons encore moins à nous regarder et « s’il n’y rien à faire on ne fait rien » (variable : si on ne voit pas pourquoi il y a des réunions, on n’y va pas) – l’être humain est ainsi fait, ô mes frères et mes seuls amis, et c’est bien triste. Le seule exemple dont nous disposions actuellement, celui du XVème, n’est pas très affriolant. C’est vrai qu’il n’y a pas eu grand-chose, mais c’est vrai aussi que par rapport au reste c’est déjà çà. La Seine Saint Denis est encore, si je ne m’abuse, à l’état de projet et en milieu étudiant, çà n’a pas l’air de payer tellement. C’est là, comme je l’ai souvent répété à un psychologue de mes connaissances, un problème d’organisation (parenthèse : pour ce qui est de ma position sur le « rôle des individus dans l’Histoire » et leurs « fautes », cf. Lukacs « Histoire et conscience de classe », pp. 338-339).

Quant au parti, çà n’avance pas des masses. Je t’en reparlerai une autre fois pace qu’il est minuit et demi et que j’ai faim. Je comptais m’attaquer ensuite aux théories keynésienneset à S. ou B. et puis Serge m’a écrit pour me parler d’autogestion. Délicate attention, on ne peut même plus faire ce que l’on veut. Bon, c’est pas le tout, mais faut que j’bouffe, ô mon frère, il est 12H35et on entend le bruit d’un tracteur. La prochaine fois je te parlerai de la Bretagne. Amuse-toi bien à EDF.

Grosses bises à Anouk, à Virginie, à Blanchard, à Bremner, à Augustin, à Christine, à Diplo, à Ducoin, à Daniel, à Gautier, à Mandrin, à Mac, à Milou, à Ogier, à Péron, à Sanchez, à Vijoie, à Vincent (si j’en oublie c’est pas volontaire), aux gens du BC et du GSR, à Brotsky si tu le vois.

Si tu rencontres Rigaux, crache-lui sur la gueule de ma part.

Salut mon pote.

Moi (JP)

 

LETTRE DACTYLOGRAPHIEE de Paris le 16 juin 1973 (envoyée à Marinca Porticio où j’étais en vacances)

 

Mon bien cher frère,

J’ai reçu ton texte. Je suppose que si je ne sacrifie pas à ta manie « Madame de Sévigné » ou »correspondance Marx-Engels en 10 volumes », je me verrais obligé de rentrer à pied lorsque… Donc voici quelques nouvelles brèves :

 

La première bombe (une vieille bombache des familles) est tombée mercredi à 5H26, heure locale su la côte ouest de l’île d’Oléron. (Le black out ayant été particulièrement rapide et efficace, la Corse , n’a sans doute pas été informée). Si étrange que cela paraisse il n’y a pas eu de riposte : les officiels ont déclaré qu’ils ne voulaient pas s’engager à la légère, mais d’après « Libération » il y aurait une panne d’ordinateur. Selon les experts le missile serait d’origine sud-américaine, mais cela est bien improbable. Le président Pompidou, homme sage bien qu’affaibli par la maladie, a passé en revue toutes les possibilités, y compris les « martiens » (c’est l’opinion de Chromo) et Ordre Nouveau (M. Pompidou venait de terminer « Les assassins de la terre » de Van Vogt).

-          « Cette grossière provocation dirigée contre le Programme Commun de Gouvernement se heurtera au calme et à la fermeté des travailleurs et des démocrates qui manifesteront en masse, ce soir, de la République à la Bastille, pour la fraternité internationale des peuples ou la défense de la patrie contre l’impérialisme suivant les informations qui nous seront parvenues ». (COMMUNIQUE DU BUREAU POLITIQUE DU P.C.F.)

-          « Le capitalisme, çà tue, çà pue, çà pollue » (EDITORIAL DU N° SPECIAL DE « LA GUEULE OUVERTE » ;

-          « La catastrophe d’Oléron est la manifestation directe et brutale de la grande crise économique de surproduction qui commence. Désormais le choix est clair : révolution ou destruction de l’humanité, SOCIALISME OU BARBARIE ! » (REVOLUTION INTERNATIONALE).

-          « … Tant au niveau de son effet immédiat qu’à celui de ses conséquences plus lointaines il y a là une agression du mouvement révolutionnaire qui vise, suivant un plan mûrement réfléchi, à la destruction de l’avant-garde politique la plus radicale, ceci afin de déstructurer la Gauche ouvrière et de lui faire accepter le travail de Merde, aujourd’hui la constitution de comités politiques relativement autonomes est plus que jamais à l’ordre du jour ! A BAS LE TRAVAIL !  A BAS LA GUERRE ! STRUCTURATION DE LA GAUCHE OUVRIERE DANS DES COMITES POLITIQUES RELATIVEMENT AUTONOMES ! (Tract de la « Gauche Marxiste ») »

-          « AUTODEFENSE OUVRIERRE »… « … Ce soir, de la Bastille à la République, tous à la manif unitaire de la Ligue, du F.S.I., des comités rouges, des groupes « taupe rouge », du C.D.A., des cercles rouges lycéens et d’autres organisations révolutionnaires : CONTRE LA GUERRE, POUR UN GOUVERNEMENT DE TRANSITION AU SOCIALISME !... « Il est regrettable que les camarades de Lutte Ouvrière… » (APPEL DE LA LIGUE COMMUNISTE A LA MANIFESTATION DU 14 JUIN).

Et il y en a des tonnes comme çà…

Quelques coupures de presse et informations diverses. Les divers journaux écologiques sortent un numéro commun, bordure noire, titre en rouge : « C’EST RAPE ! ».

Chromo, voulant prendre contact avec Révolution Internationale, se rend à la permanence indiquée sur leur tract : personne. Milou les a rencontrés à Orly partant pour le Venezuela. « Le Monde » (édition métropolitaine) du 14 remplit sa première page avec un article de « J.F. », titre : « La bombe », conclusion : « … Le drame d’Oléron aura sur la vie politique française des conséquences imprévisibles ». Dans une « tribune libre » publiée par « Le Parisien Libéré », M. R. Marcellin, ministre de l’Intérieur, cherche les causes profondes : « Si nous voulons chercher les causes profondes de ce drame, nous devons réfléchir sur la crise de notre civilisation, sur la contestation systématique, qu’on nous a trop souvent présentée comme inoffensive, et dont nous voyons maintenant les conséquences. Nous n’y avions pas pris garde, nous n’imaginions pas, libéraux que nous sommes, une telle abomination ; mais la catastrophe doit nous servir de leçon. C’est pourquoi, la sécurité de l’Etat et le bonheur de la nation étant menacés, nous avons décidé, conformément à la légalité républicaine… ».

C’est jeudi à 23H30 que sont tombées les trois autres bombes, à Castres (5 mégatonnes), à Issoudun (10 mégatonnes) et à Bobigny (200 Kt). Les missiles à gaz rouge ont commencé à tomber vers 2H vendredi matin, depuis çà n’arrête pas. Les premiers symptômes sont apparus vers 7H : plaques rouges, puis vertes, puis mauves, troubles de la mémoire, du comportement, de la vision, inhibition sexuelle, chute des cheveux, inflammation des muqueuses. L’analyse du gaz rouge n’a rien donné. Chromo, que j’ai rencontré ce matin à l’abri Saint Michel, dit que la Vodka est un remède efficace, si c’est vrai il ne risque rien. Je ne l’avais tout d’abord pas reconnu : chauve, imberbe, deux trous verdâtres à la place du nez (il l’a perdu dans la nuit), il titubait, serrant fébrilement une bouteille de Vodka (je ne sais pas si c’est à cause de la maladie ou de la Vodka) ; il avait l’air abattu et déclarait ne plus « croie à la révolution prolétarienne », mais il m’a également demandé si je ne pensais pas qu’il serait intéressant de faire une affiche sérigraphiée…

Nous allons vraisemblablement mourir de soif plutôt que de maladie. L’eau de la ville est contaminée, il ne reste plus une goutte d’eau minérale, la bière est pratiquement introuvable, le jus de fruit est un souvenir, le vin commence à être très rare, l’apéritif est tès cher, bientôt il ne nous restera plus que les alcools…

Son incapacité à faire tomber le gouvernement. Il a été remplacé par un « gouvernement socialiste de coalition et de transition » quelque peu hétéroclite :

-          Premier ministre : Pierre Mendès-France

-          Ministre de la Défense nationale : Jules Moch

-          Ministre de l’Economie nationale : Michel Rocard

-          Ministre chargé de la réforme administrative : David Rousset

-          Ministre du Ravitaillement : Pierre Lambert

-          Ministre de l’Agriculture : Bernard Lambert

-          Ministre du Travail : Daniel Mothé

-          Ministre de  la Culture : Roger Garaudy

-          Ministre des Anciens combattants : Pierre Frank

-          Ministre de l’Intérieur : Jean-Edern Hallier

-          Ministre de la Reconstruction : Charles Tillon

-          Ministre chargé du Plan et de la transition au socialisme : Daniel Guérin

-          Ministre de l’information : Jean Daniel

-          Ministre des Affaires étrangères : Jean-Pierre Chevènement

-          Ministre de l’Autogestion : Michel Pablo.

Pompidou est mort ce matin, il a été « provisoirement » remplacé par François Mitterrand. L’O.C.I. « participe activement » au nouveau gouvernement en tant « qu’aile ouvrière ».La Ligue communiste lui a accordé son soutien critique et précise que la participation de M. P. Frank, qui est une décision personnelle, ne saurait l’engager. La « Coordination des mouvements communistes marxistes-léninistes » déclare avoir rompu tout contact avec J. Eden Hallier. Le collectif « révolution contre le travail » déclare que le gouvernement n’est qu’un replâtrage du système et appelle à la structuration de la gauche ouvrière dans des comités politiques relativement autonomes. Le « comité de lutte contre l’agression extraterrestre » a lancé un appel à la constitution d’un « Front unique mondial interclassiste ». La Fédération radicale-socialiste du Rhône a décidé de soutenir le nouveau gouvernement.

Nous nous nous sommes réunis hier à l’Hôtel de ville, ordre du jour : La place du Capital dans l’oeuvre de Marx – La situation française et les perspectives du prolétariat – Les remèdes contre le gaz rouge – Plan de travail pour l’année à venir – Bilan – Enterrement de Chromo[2].

A part çà rien de neuf, rien que le train-train quotidien, monotone. J‘ai vraiment soif, je ne crois pas que cela durera très longtemps, mes doigts tombent un à un, mon œil droit est mort et je ne mange plus. Les effets psychologiques du gaz rouge sont très spectaculaires : vendredi soir j’ai vu des militants de la Ligue assaillir quelques rescapés de la G.M.et les dévorer tous crus, je n’en suis pas à ce point là : je les aurais fait cuire. Tout tombe en décrépitude, on crève à petit feu… Tu as l’autorisation d’utiliser ceci comme « MANUSCRIT TROUVE DANS UNE ENVELOPPE ». Je suis vraiment trop fatigué pour continuer.

Bonnes vacances !

Jean-Pierre.

 

LETTRE de Paris le 22 juin 1973 (lettre dactylographiée)

 

Mon bien cher frère,

C’est le 16 juin 1973 que la « GAUCHE MARXISTE » a franchi le Rubicon. Nous nous attendions à bien des choses de la part de cette pauvre organisation, nous avions écrit : « … elle peut encore « évoluer », c'est-à-dire dégénérer un peu plus » (Bulletin de Discussion n°8). Il faut dire cependant que la rapidité et l’ampleur de cette évolution nous ont supris :

« LIBERATION » - Mercredi 20 juin 1973 (p.8)

« APPELS A INTERDIRE LE MEETING D’ORDRE NOUVEAU :

Paris, 16 juin (APL) – « Les organisations soussignées exigent l’interdiction du meeting prévu le 21 juin à la Mutualité par le mouvement nazi Ordre Nouveau, dans le cadre de sa campagne contre la prétendue « immigration sauvage ». S’inspirant de déclarations de membres du gouvernement, tel M. Gorse, et s’appuyant sur la politique gouvernementale à l’encontre de l’immigration (circulaire Fontanet-Marcellin), Ordre Nouveau développe à cette occasion une campagne relevant du pur racisme, qui peut, comme à Grasse, aboutir à de véritables appels au meurtre. Dans l’hypothèse où le pouvoir tolèrerait la tenue d’un tel meeting, en infraction directe aux lois antiracistes, les organisations soussignées s’engagent à contre-manifester le jour même et appellent tous les antifascistes à se rassembler le 21 juin à 19Hau métro Cardinal Lemoine ».

Alliance Marxiste Révolutionnaire, Cause du Peuple, Ecole Emancipée, Gauche Marxiste, Gauche Révolutionnaire , Ligue communiste, Révolution, Révolution Afrique, Huma Rouge.

(Je cite in extenso mais peut-être l’as-tu déjà lu ? La Corse, c’est pas le Bélouchistan et « Libération » n’est pas « Lutte Continue » - beuark !).

Dans doute tes « responsables » se sont-ils dit : « bradons tout en vrac » ce qui est sans doute préférable à une liquidation morceau par morceau. Mais s’il ont voulu faire de ce 16 juin l’équivalent du 4 août pour la social-démocratie allemande, ils auraient pu trouver plus glorieux. Enfin maintenant les choses sont claires : sous la pression d’un opportunisme galopant, on se rue dans l’antifascisme (« appellent tous les antifascistes… ») le légalisme (« les lois antiracistes ») tout cela pour avoir le plaisir de cosigner un texte avec les staliniens d’H.R. !

Te souviens-t-il, mon frère, du temps où nous disions que des révolutionnaires ne sauraient en aucun cas demander (au gouvernement !) l’interdiction d’un meeting, parce qu’ils ne lui reconnaissent aucun droit de ce genre (sinon ils lui reconnaitraient aussi celui d’interdire les meetings gauchistes). Ici on va même plus loin : en substance on demande cette interdiction CONFORMEMENT A LA LOI !

Même Lutte Ouvrière n’a pas signé ce communiqué.

Piètre capitulation. Il ne m’intéresse pas de savoir s’il s’agit d’une magouille du C.E., qui bien que le C.R. et malgré la C.N. (commission nationale), sans prendre avis du camarade désigné, etc. ou des conséquences d’une trop forte absorption d’alcool… La présence d’UN individu, même stagiaire, défendant ces positions serait suffisante pour juger ce groupe. Le coup (un peu usé) de la « regrettable erreur » ne marche pas. Rideau.

Peut-être que je t’emmerde, comme dirait Cavanna, ô cher vacancier ! Tant pis, une chose comme çà, on ne les laisse pas passer et crois-moi on ne l’oubliera pas non plus (le numéro 34 de « Libération » nous allons le mettre sous verre « pour les générations futures »).

J’ai pas la forme, çà doit se sentir. Nous avons passé notre après-midi à charrier du charbon (au moins une tonne), j’en suis tout courbatu (tu me diras que transbahuter du charbon au mois de juin…). Quoi d’autre ? Je lis Franz Jakubowsky, « Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l’histoire » (E.D.I.). Le bouquin est meilleur que le titre ; dans la ligne de Lukacs, je te le recommande. Précface de J.M. Brohm, liguard pas trop con mais énervant qui tente de sauver Lénine, dont Jakubowsky dit la chose suivante :

« Le point de départ de Lénine également n’est pas la société humaine, mais la nature. Le matérialisme historique est chez lui un cas particulier du matérialisme philosophique (…) Tandis que Marx part de la « matière sociale », c'est-à-dire des rapports sociaux, Lénine part de l’existence de la matière au sens philosophique (…) Par là s’exprime le plus beau marxisme métaphysique, celui que Hegel caractérise dans la « Phénoménologie de l’esprit » comme étant l’autre aspect du théisme (que Lénine combat vivement) (…) Une fois la matière reconnue comme fondement de la théorie de Lénine, la Conscience perd sa réalité et devient une propriété de la matière, un simple reflet et une simple copie de la matière qui seule est réelle (…). Comme l’être n’est plus chez Lénine l’Etre humain social et historique, la conscience ne peut plus « former avec lui une unité ». Le matérialisme naturaliste et métaphysique de Lénine entraîne ainsi une séparation absolue de la Conscience et de l’Etre » (p. 131-132).

Et Jakubowsky a trouvé le moyen de devenir trotskyste !

Disons qu’il s’agit là d’un livre qui pourrait très bien servir à la formation des militants dans un groupe révolutionnaire (c’est à die pour lequel la formation ce n’est pas seulement un  digest de « salaire, prix et profits » et un cours kautskyste sur le « matérialisme historique » et le « matérialisme dialectique »)… un groupe préoccupé bien sûr par autre chose que le respect de la loi et la défense de la démocratie… Ce bouquin a l’avantage sur « Histoire et conscience de classe » l’avantage de la clarté.

ET MAINTENANT LES NOUVELLES !

Péniblement j’ai repris ci-dessus quelques tucs que j’avais griffonnés hier soir dans un moment de lucidité, maintenant je n’en serais plus capable : les effets du gaz recommencent à devenir très graves. Je recopie : « le gaz rouge » agit essentiellement au niveau du cortex, mais ses effets (mes doigts ne sont plus que des boudins informes) sur la mémoire sont des plus surprenants : la confusion est totale ; la mémoire personnelle n’est plus distincte de la « mémoire historique », les processus de mémorisation sont complètement pétés, l’identité personnelle, les respect des convenances, tout çà c’est du passé, le réel et l’imaginaire c’est kif-kif » Sigmund Freud, « Le Monde » 27 mars 84.

« Pute Continue » est quotidien. Comité de rédaction : Honoré de Balzac, Saint Louis, Georges Montaron, Denfer-Rochereau. Secrétariat de rédaction : Bao-daï, Benito Mussolini, Michel-Ange Auteuil, la Nouvelle Revue Française… le gratin quoi !

Le gouvernement est tombé. On était un jour impair.

La « Moche Garxiste » (pour la désacralisation de l’océan Pacifique) s’occupe du Ministère de l’Agriculture, c’est le seul qui marche encore (si l’on peut dire).Des équipes spécialisées, sous la houlette de Poupoune IV, inca de Ménilmuche (grâce lui soit rendue dans le tréfonds des cieux) traquent les dernières automobiles pour nourrir la population. Le « groupement pour la sauvegarde temporaire des institutions » a décrété l’impôt « en nature » : une livre de chair par semaine ( la nouvelle semaine aérodynamique compte 2 jours de 36 heures, on s’y fait). La chair prélevée sert à l’alimentation des perroquets privés de S.M. l’empereur.

« La Marseillaise » a été déchue des fonctions d’hymne national, néanmoins elle ne sera pas exécutée. Elle a été remplacée par l’intégrale R.C.A. de la « Damnation de Faust » dirigée par Henri Pescarolo. Chaque citoyen français est tenu d’assister à la messe tous les matins. Evangile pemanent : « je vois un homme assis dans un fauteuil, et le fauteuil lui mord la jambe » de Robert Sheckley et Harlan Ellison. Les fAUTeUiLs D’egLisE sont particulièrement voraces. Le couvre-feu imposé de 6H à 13H, les pigeons tirent à vue sur les contrevenants, ce qui rend très périlleux l’accomplissement des devoirs religieux.

Les gens deviennent translucides, ce qui est gênant. Les gens deviennent solubles, mais il n’y a plus d’eau et, heureusement, il ne pleut pas. LeS GeNs deviennent sucrés, on s’y fait. Le ciel tombe en morceaux, quand il fait beau. Les pavés sont comestibles bien que d’un goût désagréable. Serge a compris la dialectique.

La gauche OU vri èRE s’est structurée dans deS COmiTés pOLItiqueS elativement AU ton omes, pogramme : la grande Bouffe (deux jeunes vierges lui ont été remises en tribut pour la « moche Garxiste »). On annonce la fusion de la Fédération Française des Echecs et du Part Communiste Français.

J’habite au XIIIème siècle, il y fait très frais.

La Corse a été rayée de la carte, tu n’existes plus, Anouk idem. Je ne puis donc vous souhaiter quoi que ce soit.

Jean Pierre

PS : AAAAAARRGGGgg…

 

LETTRE de Paris le 26 juin 1973 (lettre dactylographiée)

 

O mes frères !

Je suis bien content. Ainsi, malgré quelques penchants psychologiques, gros lycéens, apolitico-démocrato-pathologiques, tu as su maintenir des positions « de classe ».

Bien.

REMARQUE : La « matérialisation pour l’intervention » ne t’as pas épargné. Tu te souviens, en effet, que pour ces gens la lutte de l’IRA est révolutionnaire parce que, « objectivement », même si les types de l’IRA sont des charognes fascistes, elle porte la violence « au cœur du mode occidental » : elle a une valeur exemplaire ; idem ce qu’ont dit certains sur le Vietnam. C’est une bien vieille histoire. Il n’y a pas d’action « objectivement révolutionnaire », indépendamment de ses buts et de la conscience qu’en ont les acteurs, ceci pour la bonne raison que l’action révolutionnaire est une action consciente et cohérente avec son programme. Le coup de la « violence qui, objectivement, d’où qu’elle vienne et quels que soient ses buts », on nous l’a déjà fait, et souvent (t’as qu’à demander à Rouflak), aux Cahiers de Mai, par exemple, où nous répondions qu’une action n’est pas révolutionnaire parce que violente : les fafs aussi sont violents et le P.C., pendant la troisième période, ou en 1952 … (et contre les gauchistes alors !).

Non mon frère je n’ai rien contre la violence… pourvu qu’elle soit révolutionnaire, ce n’était pas le cas jeudi. Tu remarqueras d’ailleurs qu’il n’y avait pas un mot là-dessus dans ma lettre : le problème n’est pas de savoir si les mecs se sont bien battus, s’ils ont buté 5000 flics, étripé Marcellin, s’ils ont morflé, etc. Le problème est simplement de savoir « pourquoi » ils se sont battus, sur quels mots d’ordre… autrement il aurait fallu soutenir les gendarmes mobiles quand, en 1970, ils ont dû s’opposer aux flics pour les « modérer » !!!! On peut toujours dire que cette fois ce n’étaient pas des gendarmes mais des gauchistes. Erreur, d’après le communiqué il s’agissait « d’antifascistes », tout simplement, et Ben Saïd – dans « Rouge » - met les points sur les « i » en répondant à LO : « renoncer à mener ces batailles démocratiques, c’est considérer que le pouvoir de la bourgeoisie étant dictatorial par nature, il n’y a pas lieu de se préoccuper de ses variations. C’est à la limite considérer que la forme de ce pouvoir, démocratie parlementaire, dictature militaire ou fasciste, est indifférente aux travailleurs… ».

Nos démocrates ont d’ailleurs bien besoin du fascisme qu’on ressort régulièrement quand il n’y a rien d’autre (sans, d’ailleurs, chercher à l’exterminer : pourquoi n’ont-ils pas nettoyé Assas, alors qu’ils en ont les moyens ?). Après l’échec de la méthode Coué (« chaud ! chaud ! Le printemps sera chaud !) il a bien fallu trouver quelque chose. (Au fait, l’année dernière, il n’y a eu que quelques mao-stals pour essayer de s’opposer au meeting d’O.N. …). A l’heure de LIP (comme dit Le Nouvel Obs), les thèmes ne manquent pourtant pas…

« CONS DE PROLOS ! »

Les ouvriers de LIP sont des cons, ils ne font pas partie de la Gauche ouvrière (celle qu’il faut structurer dans des Comités Politiques relativement autonomes), non content de rester dans l’usine, toute infectée de l’odeur du travail, ils bossent ! Certes ils veulent de la richesse sociale, mais quand même ! Ils commettent la pire trahison par rapport aux mots d’ordre développés tant par la G.M. que par Matériaux pour l’intervention[3], le travail est le pire des crimes !

EN AVANT, CONTRE LE TRAVAIL, VERS LA STRUCTURATION DE LA GAUCHE OUVRIERE DANS DES COMITES POLITIQUES RELATIVEMENT AUTONOMES !!!

Normalement ils devraient dire çà… Ouais, pour conclure sur le Fascisme-fauteur-de-guerre je rectifierai ton communiqué de Jean Planchais :

« Les motifs démocratiques de la contre manifestation ne peuvent en aucun cas être approuvé, la discussion sur les méthodes est donc sans objet, ces affrontements entre les tenants de divers systèmes bourgeois ne nous concernent pas. Les contre manifestants de jeudi ne combattaient pas pour changer la société mais pour la défense « contre le péril fasciste ».

En ce qui concerne le « pacifisme » notre position est la suivante : nous considérons le fascisme comme une force politique « bourgeoise » et le combattons comme tel, s’il est nécessaire de la combattre violemment cette lutte doit être « révolutionnaire » : « battre le fascisme avec les armes de la révolution », il n’y a pas de différence à faire entre les fafs[4] et les autres. J’ajoute avoir souvent déclaré que si les fafs deviennent chiants, une Saint-Barthélémie…

Il fait chaud, une minute, je branche le ventilo…

……………………………………………………………………

Bon, voici les dernières nouvelles :

Tout perspicace que tu es, tu as sans doute remarqué que mon état s’est amélioré depuis la dernières fois. Les choses s’améliorent : Chromo est ressuscité des morts dimanche matin.

« COMMENT J’AI SAUVE LA France.

Samedi, j’étais au bord du précipice, ne tenant plus, rongé, assoiffé, presque invisible, il me vint l’idée d’aller voir comment allait Paris (quel style !).

Je pris donc le téléphérique. A « Rouflak-Bienvenüe »[5] il y avait foule : les joueurs de lampadaires, les mangeurs d’enclumes, les rgjwch, les qqvspkllllll, etc. Soudain, près d’un bananier, je remarquais un personnage étrange, je me frottais les yeux pour enlever les croûtes et observais l’individu. A première vue c’était un paumé comme moi : translucide, couvert de croûtes, etc. Il avait une tête de cochon, mais lorsque je l’avais vu la première fois son visage ressemblait fort à un masque à gaz… (j’abrège)… une fois en possession du masque je me sentis beaucoup mieux et me mis à réfléchir. Ce qui était vraiment étonnant c’est que le cadavre du gus lui aussi semblait aller mieux : il reprenait figure humaine, ses croûtes disparaissaient, il redevenait opaque comme un honnête chrétien. Fouillant le cadavre je découvris la traditionnelle enveloppe (le petit indice !), ainsi libellée : « centre pour la promotion du culte de Krishna, 42 rue des Pyramides »… (je passe les détails)… 42 rue des Pyramides : petites bâtisses et grande cour.

Les choses changeaient à vue d’œil : les gens étaient moins transparents, les arbres n’agressaient plus les passants, les montagnes avaient disparu. Je m’introduisais dans les locaux du C.P.C.K. et là… des couloirs encombrés d’obus, des stocks de masques à gaz, des bouteilles remplies de gaz rouge et, dans la cour, une énorme catapulte. Voilà le matériel. Les choses avaient repris leur aspect normal. Ce qu’il advint, suite à cette découverte, point n’est besoin de le raconter ici.

Les aveux spontanés des « arékrishnistes » ne se firent pas attendre : le gaz rouge est au LSD 25 ce que l’opium est aux gallias.

Rien n’était vrai.

Restaient les bombes, mais une déclaration du gouvernement nous apprit qu’il s’agissait d’erreurs de tir, condoléances aux familles des victimes, les responsables seront châtiés.

Les moines exotiques avaient simplement sauté sur l’occasion.

Les choses sont rentrées dans l’ordre, je pars en Bretagne samedi.

Voici mon adresse : J-P HEBERT Chez Marie BOURDON

La chapelle neuve 22160 Callac

Bonne bouffe, bon rretour, bon boulot, bon militantisme, bonne année

 

Jean-Pierre

PS : peut-être passerai-je fin juillet/début août. J’au vu Jacky hier : l’affaire du communiqué a l’air de susciter des remous. Les responsables sont apparemment DBDR et l’ex-OCL. Même leur exclusion n’effacerait pas la « responsabilité » collective…

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Hébert ne fait pas allusion à des tendances homosexuelles mais fait un jeu de mot concernant « Chromo », un de ses amis du XVème arrondissement, toujours hésitant et pinailleur dans les décisions de la cellule XVème + Vanves du petit groupe appelé « Gauche marxiste ».

[2] La mort de Chromo est dûe à la Vodka.

[3] Cénacle de fils à papa de la rue d’ULM dont les chefaillons Boutang et Finkielkraut recopiaient les thèses modernistes du « refus du travail » et du salaire étudiant des rigolos de Potere OperaIo et leur guru T. Negri. Nous avions refusé qu’ils viennent assiste à nos réunions, ils piaffaient croyant que la G.M. avait recruté beaucoup d’ouvriers (or il n’y avait que moi et le postier W.Marcus (dit Bremner) petit dictateur du groupe qui finira sa carrière permanent syndical à SUD, après la faillite opportuniste de la GM, en grande partie du fait de ses désidératas.

[4] Les « fafs » était la dénomination avec laquelle nous qualifions à l’époque l’extrême droite, composée surtout d’anciens de la guerre d’Algérie qui se nommaient Force d’Action Française.

[5] Rouflak était le surnom donné au chef autoritaire Bremner (W. Marcus) derrière son dos. IL arborait en effet des rouflaquettes dignes des personnages de Dickens, en fait cet individu se piquait de bien connaître les syndicalistes anglais dits shop-stewards (c’était la mode des « pattes » en BRitannie à l’époque, cela faisait « prolo révolté »).

Par Jean-Louis Roche
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Mercredi 7 septembre 2011 3 07 /09 /Sep /2011 12:17

De la révolte de Franco

 à la formation de la Colonne "Lénine"

 

 

Le 17 juillet 1936, les généraux Sanjurjo et Mola s'insurgèrent contre la République espagnole afin d'anéantir les organisations du prolétariat et d'imposer une dictature réactionnaire dans le pays. Mais la rébellion – une "médiation" ambiguë de Martinez Barrio ayant échoué en quelques heures – doit se mesurer avec deux "obstacles", sinon imprévus, du moins sous-évalués : la grève générale proclamée le 18 par les syndicats anarchistes et socialistes de la C.N.T. et de l'U.G.T., et la combativité extraordinaire des travailleurs qui est sans égale entre les deux guerres (1). Les travailleurs se jettent sur les militaires et, armés de bâtons, de quelques rares fusils (2) et d'une très grande ardeur, les mettent en déroute à Barcelone, à Madrid, à Malaga, à Saint Sébastien… Les séditieux l'emportent en revanche à Cadix, Séville, Oviedo et Saragosse, et le soir du 20 ils ont le contrôle de l'Andalousie, de la Navarre et d'une grande partie de l'Aragon, tandis que les ouvriers sont maîtres de la Catalogne, de la Castille, du Levant et du Pays basque.

Le "golpe" a deux conséquences : il déchaîne, en même temps que la guerre civile, la révolution sociale qu'il prétendait exorciser, et il effrite – bien qu'en ne le détruisant pas entièrement – l'État démocratique bourgeois. Dans la Catalogne libertaire, on enregistre une floraison très importante et spontanée d'organismes révolutionnaires (comités de village, conseils, etc., composés en majorité, et souvent exclusivement, de travailleurs, désignés par la base) et les ouvriers deviennent les patrons de l'économie, en expropriant tout, des usines aux magasins et aux laboratoires; dans les villages aragonais, reconquis quelques jours plus tard, les collectivisations agricoles sont également radicales et généralisées; à Madrid, en revanche, le nombre des comités est très réduit et les réquisitions limitées. Même le signes extérieurs du bouleversement, qui frappent à Barcelone les observateurs étrangers, sont, dans la capitale, presque négligeables, alors que dans toute l'Espagne anti-franquiste les églises et les couvents, qui n'ont pas été brûlés, sont fermés (3).

En quelques heures, les gouvernants républicains perdent le pouvoir. La Généralité catalane (le gouvernement régional dirigé par le leader de la "Esquerra" autonomiste, Companys) sort à genoux des combats de juillet. Une grande partie de ses prérogatives passent au Comité central des milices antifascistes (C.C.M.A.), « véritable organe de gestion et de gouvernement », dont font partie les anarchistes (F.A.I.-C.N.T.), le Parti ouvrier d'unification marxiste (P.O.U.M.), les socialistes, l'"Esquerra", les "rabassari", les staliniens (P.S.U.C.), tous désignés d'en "haut" par leurs organisations respectives. Le Gouvernement de Madrid (dirigé depuis le 19 juillet par le républicain José Giral) maintient un simulacre d'autorité, qu'il tente d'exercer en légalisant – comme le fait la Généralité catalane – les mesures du comité. La composition pluraliste du C.C.M.A. montre toutefois que les anarchistes, force hégémonique en Catalogne et épouvantail de la bourgeoisie (le P.O.U.M. qui a des positions un peu plus radicales, est un groupe plus modeste), n'entendent pas imposer leur dictature, ni liquider les autres forces antifascistes, démocrates bourgeoises ou prolétariennes, mais qu'ils cherchent – même s'ils ne les trouvèrent pas et finirent par entrer avec leurs ministres dans les gouvernements "restaurés" – des voies différentes de celles qui, en Russie, ont débouché dans le despotisme communiste. Les libertaires, bien qu'ils aient eu la force pour le faire, n'ont ni chassé Companys le 21 juillet – ainsi que le rappellera l'anarchiste Abad de Santillán – ni supprimé les autres organisations catalanes, parce que les dictatures ne sont jamais fécondes et qu'elles ne pourront jamais l'être, mais ils ont employé leur force dans la lutte contre Franco et pour chercher à édifier une nouvelle société. Et le P.O.U.M. proclame : « La dictature du prolétariat ne peut pas être exercée par un seul secteur du prolétariat, mais par tous les secteurs sans exception aucune. Aucun parti ouvrier, aucune centrale syndicale, n'a le droit d'exercer la dictature » (4). La survie des deux gouvernements – considérée par beaucoup comme un danger pour la révolution – ouvre la voie, dans le camp antifasciste, à ce que le trotskiste Vereeken appellera la « seconde guerre civile » entre les couches moyennes, qui trouvèrent leur porte-parole chez les modérés et les staliniens, et le prolétariat, qui se reconnaîtra dans une large mesure dans les anarchistes et dans le P.O.U.M..

Les nouvelles des victoires ouvrières et de l'échec du "golpe" – premier coup d'arrêt dans l'ascension du fascisme en Europe – se répandent rapidement au-delà des Pyrénées, suscitant des enthousiasmes extraordinaires chez les exilés italiens (5), et beaucoup d'entre eux (en majorité des anarchistes, des giellistes, des maximalistes et des trotskistes) partent le 23 ou le 24 juillet pour Barcelone et Madrid.

Le 26 juillet, les événements ibériques sont à l'ordre du jour de la réunion de la Commission Exécutive de la Fraction italienne de la gauche communiste qui se tient à Bruxelles. Les bordiguistes excluent qu'il puisse y avoir une révolution sans la destruction de l'État bourgeois et la prise du pouvoir politique par le prolétariat, guidé inévitablement par le parti communiste, et ils considèrent que la démocratie et le fascisme ne sont que des formes différentes de la domination capitaliste, qu'il faut combattre avec la même intensité.

Pour Verdaro, il n'y aucun doute : « Étant donné la situation objective en Espagne, l'absence du parti de classe, l'influence délétère de l'anarcho-syndicalisme, nous devons exclure la possibilité que le prolétariat puisse passer à une intervention directe pour chercher à imposer sa solution… ». Si la présence libertaire est – pour le professeur de Balena – extrêmement négative, l'absence du parti de classe est un obstacle insurmontable au développement de la révolution.

Ce qui se passe en Espagne, dit Perrone, ce n'est pas « un simple coup de mains des militaires », mais c'est un bouleversement plus vaste entre d'une part les fractions de droite et de gauche  de la bourgeoisie, « en vue du triomphe définitif de l'une ou de l'autre », et d'autre part le prolétariat, « unique force capable de résoudre les problèmes sociaux » du pays. « La fraction, en cohérence avec tout son passé, ne peut que revendiquer la seule base de classe, celle qui est à l'opposé de celle sur laquelle les ouvriers espagnols ont été attirés ». Les masses ne doivent pas prendre parti pour l'un ou l'autre des adversaires, mais rester sur le terrain des grèves et des batailles revendicatives, sans se laisser entraîner sur des fronts militaires où – dirigées par des forces ennemies et du fait de leur infériorité technique – elles sont vouées à la défaite.

Enrico Russo conjecture deux phases de lutte : celle qui est en cours, qui pourrait se terminer par la victoire du Front populaire ou par celle des droites; une seconde phase – si les rebelles sont battus – dans laquelle la bourgeoisie de gauche cherchera à désarmer les travailleurs en les noyant dans le sang. Une conclusion qui, elle, n'est pas inévitable si le prolétariat sait profiter « de la circonstance favorable » de son armement pour se placer « sur des positions plus avancées ». L'ex-métallurgiste napolitain propose, à la fin, la rédaction d'un manifeste, l'organisation de formes de solidarité de classe avec les autres partis de l'émigration, l'envoi en Espagne d'une délégation pour « aider les groupes communistes du pays ».

Pour Borsacchi, s'il y avait un parti révolutionnaire en Espagne, celui-ci appellerait, comme en Russie en 1917, les ouvriers aux armes pour combattre la menace fasciste de Franco-Kornilov, en dénonçant le fait qu'elle ait été engendrée par Azaña-Kerenski. Opposé aux blocs interclassistes, Borsacchi est favorable à l'indépendance ferme du prolétariat, laquelle « ne compromet pas le développement ultérieur de la lutte ». Finalement, les propositions de Russo sont approuvées – sans divisions, selon le procès-verbal –, et on décide « de transmettre aux fédérations les procès-verbaux de la réunion » pour une discussion plus ample sur les divergences.

Pendant ce temps, dans l'Espagne anti-franquiste, afin de s'opposer à l'action des rebelles, naissent les milices volontaires sur l'initiative des anarchistes de la F.A.I. et de la C.N.T., de l'"Esquerra" catalane, du P.O.U.M., des communistes staliniens du P.S.U.C. et du P.C.E., des socialistes du P.S.O.E. et de l'U.G.T. et d'autres groupes prolétariens et démocratiques. Font partie de ces colonnes, comme la colonne poumiste qui se prépara le 28 juillet à Sariñena pour se diriger vers Huesca, le poète anarchiste Mario Traverso, Giuseppe Capizzi qui tombera à Siétamo le 1° août, le journaliste di Barga (et représentant de la Ligue des droits de l'homme), Bruno Sereni qui sera blessé quelques heures après dans la même localité, Carlo Dante Pini, Giuseppe Guarneri, Piero Milano et d'autres exilés italiens.

La Fraction bordiguiste revient sur le conflit espagnol – selon les sources fascistes – le 1° août à Bruxelles, lors d'une réunion de la Fédération belge. Russo, Duilio Romanelli, Borsacchi, Fausto Atti et Giovanni Consonni, se déclarent favorables à la proposition des trotskistes italiens (qui ont pris depuis peu le nom de "Bolcheviks-léninistes italiens adhérents à la Quatrième Internationale") d'intervenir militairement dans la péninsule ibérique avec des "légions révolutionnaires", tandis que Verdaro et Perrone repoussent sèchement cette hypothèse. La rupture entre les différentes âmes de la Fraction est, à partir de ce moment, définitive (6).

Le 8 août – tandis que, à Madrid et à Barcelone, les violentes protestations de la C.N.T. et du P.O.U.M. font échouer les efforts des modérés et des staliniens (de plus en plus représentatifs des classes moyennes, frappées et effrayées par la révolution) pour restituer une partie de l'autorité perdue au Gouvernement central et à la Généralité, lesquels ordonnent la mobilisation de trois classes (première tentative de créer un embryon d'armée traditionnelle, alternative aux milices) et forment, sous la présidence d'un autonomiste, une équipe ministérielle qui inclut des membres du P.S.U.C. – les membres de la C.E. bordiguiste, réunis de nouveau à Bruxelles, se mettent d'accord sur les points suivants : le rôle contre-révolutionnaire du Front populaire et l'absence d'une orientation classiste en Espagne, la nécessité de développer une action de solidarité révolutionnaire dans l'émigration, l'envoi dans la péninsule d'une délégation qui rencontrera, d'une part, les opposants de gauche, « pour contribuer à la formation d’un Parti Communiste » et, d'autre part, les forces syndicales, « agissant dans le camp prolétarien », pour donner une autre orientation à la lutte.

Les divergences concernent, en revanche, la possibilité de créer en Espagne un parti révolutionnaire, l'armement du prolétariat et le rôle des anarcho-syndicalistes.

1) Selon Perrone et Verdaro, l'absence du parti de classe exclut la maturation d'une situation révolutionnaire et empêche la poursuite de la lutte de classe, de la part des masses, vers la destruction de l'État bourgeois et la conquête du pouvoir. Le parti révolutionnaire d'ailleurs ne s'improvise pas, pas même quand il existe des conditions favorables (deux voix); pour Russo, si « l’absence du parti de classe » porte préjudice à « n’importe quelle situation favorable aux développements révolutionnaires », la tendance confuse des militants à créer de nouveaux organismes peut fournir les éléments pour l'édifier : le parti de classe peut donc naître durant la lutte, en lui conférant une orientation révolutionnaire et en légitimant l'intervention en Espagne (3 voix).

2) L'armement du prolétariat « sous la direction du Front populaire », dit Perrone, n'est pas une prémisse favorable au développement de la lutte de classe, mais il est – comme les expropriations, les collectivisations, etc. – une concession momentanée de la bourgeoisie pour sauver le capitalisme. Il sert à désarmer politiquement le prolétariat, en attendant d'arriver demain à le désarmer matériellement. Le fait que les ouvriers aient des armes – dira ensuite la majorité – ne représente pas, en l'absence d'une direction de classe, un fait positif, comme l'a démontré la grande guerre dans laquelle des millions de prolétaires se sont mutuellement exterminés (3 voix); pour Russo, l'armement du prolétariat a été imposé au Front populaire par les circonstances. Les masses ne se trouvent donc pas « sous la direction incontrôlée du gouvernement de Front populaire ». Il est même imaginable qu'ils puissent, après la défaite du fascisme, se servir des armes contre la bourgeoisie de gauche, dans la mesure où celle-ci tentera de les désarmer. Pour ce qui concerne le conflit entre les courants capitalistes, il renvoie à la position prise en 1917 par Lénine contre Kornilov et Kerenski (2 voix).

(3) Pour Perrone, la fonction de l'anarcho-syndicalisme, qui nie le parti de classe et ne se pose pas la question du pouvoir, est contre-révolutionnaire (1 voix); pour Russo, l'anarcho-syndicalisme, par son refus du parti, est un facteur négatif pour l'évolution de la lutte. Il pense cependant que « l'œuvre de construction du parti de classe » avancera peut-être mieux « à travers une lutte politique vigoureuse » conduite parmi les masses liées aux anarchistes, plutôt que dans les autres organisations (4 voix).

Au même instant, Tito (presque sûrement De Leone), un camarade de la future minorité, souligne dans un long article – publié par "Prometeo" seulement le 11 octobre – que la décision du Gouvernement démocratique espagnol (« renouvelé … deux fois en quelques heures ») de remettre les armes au prolétariat, « au lieu que … l'on se hâte de négocier un compromis avec les chefs militaires insurgés », a eu « une importance énorme », et que la lutte, bien qu'elle reste « formellement » circonscrite dans les limites d'un conflit « entre groupes bourgeois » et « qu'elle tire parti de la défense de la république démocratique et contre la menace de la dictature fasciste, s’élève maintenant à une signification plus ample, à une valeur de classe plus profonde : elle devient le levain, le ferment, le propulseur, d’une véritable guerre sociale ». Après le 20 juillet – continue "Tito", dont les appréciations des événements se situent aux antipodes de celles de Perrone et de Verdaro – l'autorité de l'État a volé en éclats : le véritable gouvernement dans l'Espagne républicaine est celui des ouvriers, l'autre, « le gouvernement légal, est une coquille vide, un prisonnier inepte de la situation ». Le contrôle des opérations de guerre est passé « dans les mains des milices » et les confiscations de biens, les incendies d'églises, les condamnations et les exécutions sommaires (« y compris d'étrangers »), sont l'expression sensationnelle de ce bouleversement auquel le gouvernement bourgeois ne s'oppose pas, puisqu'il se borne à légaliser les mesures prises par les masses. « On met la main sur les banques et sur la propriété des fabriques et des entreprises abandonnées par leurs patrons, on nationalise les usines qui produisent pour la guerre », on restreint la semaine de travail à 40 heures, on augmente les salaires de 15%, on réduit de moitié les loyers. Le gouvernement existe encore malgré tout et il n'y a pas de doute que, « le danger passé », il essaiera de reprendre désespérément l'autorité qui s'était évaporée. « Une nouvelle phase de lutte commencera pour la classe ouvrière ».

Le conflit espagnol – continue Tito – est né des contradictions entre la droite et la gauche bourgeoises, et le prolétariat, armé par le « gouvernement démocratique … comme moyen extrême de sa défense », s'est aligné sur le courant qui est « dominé par l'idéologie du Front populaire ». Cependant, « l'état de dissolution de l'économie bourgeoise exclut toute possibilité de remise en ordre, aussi bien avec la victoire du fascisme qu'avec la victoire de la démocratie. Seule une intervention autonome à venir du prolétariat pourra résoudre la crise de régime de la société espagnole. Mais même l'issue de cette intervention est conditionnée par la situation internationale. La révolution espagnole est étroitement liée au problème de la révolution mondiale. La victoire d'un groupe ou de l'autre ne peut pas résoudre le problème général qui consiste dans la modification des rapports fondamentaux des classes à l'échelle internationale et dans la désintoxication des masses hypnotisées par le serpent du Front populaire ».

On ne peut pas de toute façon dissimuler – fait le point Tito – que le succès des révoltés aurait des effets très différents de celui de leurs antagonistes. « La victoire des militaires n'aurait pas seulement la signification de la victoire sur la méthode démocratique de la bourgeoisie, mais elle signifierait aussi la victoire sensationnelle … sur la classe ouvrière qui s'est engagée à fond et en tant que telle dans la mêlée. La classe ouvrière serait clouée à la croix de sa défaite de façon irrémédiable et totale », comme c'est arrivé en Italie et en Allemagne, et une « rafale de répression plus violente s'abattra » sur les travailleurs du monde entier. Pour "Tito", l'idée criminelle selon laquelle le triomphe des rebelles accélèrerait la marche des travailleurs vers la révolution ne mérite même pas d'en parler. « Nous ne discutons même pas la conception selon laquelle, après la victoire des réactionnaires, le prolétariat retrouvera sa conscience de classe plus rapidement ». La défaite des militaires au contraire ne renforcerait pas le Gouvernement du Front populaire, parce que « les masses encore armées, pleines de l'orgueil de la victoire douloureuse et contestée, et fortes d’une expérience acquise durant l'ampleur de la bataille, demanderont de faire les comptes avec ce gouvernement ». Et le temps nécessaire à la formation du parti de classe se raccourcirait. Il est par conséquent totalement impossible de partager les positions de Perrone et de Verdaro : « Notre abstentionnisme dans la question espagnole signifie la liquidation de notre fraction, une espèce de suicide par indigestion de formules doctrinaires. Amoureux de nous-mêmes comme Narcisse, nous nous noyons dans l'eau des abstractions dans laquelle nous nous mirons, tandis qu'Écho se meurt de langueur et d'amour pour nous ».

Dans les jours qui suivirent, la nature inconciliable des divergences à l'intérieur de la Fraction trouve sa confirmation dans les départs de Russo et de Bruno Zecchini pour Barcelone, et dans les motions opposées sur l'Espagne qui sont présentées par Piero Corradi et Ottorino Perrone lors d'une réunion de la Fédération parisienne. Corradi nie que les événements soient "simplement" réductibles à un conflit inter-bourgeois qui n'intéresse pas le prolétariat, parce que les militaires ont déclenché la lutte contre lui et non contre la bourgeoise démocratique. La riposte des travailleurs, en dépit des succès obtenus, a été mal orientée parce que, en l'absence du parti de classe, elle n'a pas été engagée « immédiatement contre les éléments de gauche au même titre que contre ceux de droite… ». De son côté, le Front populaire, afin d'éviter que les ouvriers ne s'opposent aux rebelles avec des organismes dotés d' « une physionomie nettement de classe », s'est rangé contre la droite et il a permis l'armement des masses, dans l'espoir que leur action ne se tourne pas contre l'ordre capitaliste. La présence d’une force révolutionnaire en Espagne – continue Corradi – pourrait permettre aux travailleurs de prendre la direction de la bataille, et de se débarrasser ainsi de la bourgeoisie démocratique. C’est pourquoi il demande que la Fraction envoie des camarades et des ressources dans la péninsule ibérique, si les camardes qui s’y trouvent déjà les réclament. Quant à l’issue du conflit, la victoire des rebelles signifierait « l'écrasement complet et total du prolétariat espagnol », alors que la bourgeoisie de gauche laisserait à la classe ouvrière une seconde chance(*) de s'opposer aux tentatives du Front populaire de briser « toute velléité révolutionnaire ». Précisant que les positions de la C.E. qui expriment le mieux ses opinions sont celles de Russo et de Borsacchi, Corradi observe avec une certaine préoccupation « que la lutte qui s’engagerait sur le terrain social unirait contre le prolétariat les deux fractions de la bourgeoisie ».

La guerre civile, qui trouve en Espagne la droite et la gauche « solidaires dans l'œuvre de massacre de la classe ouvrière » n'est pas – dit Perrone – une guerre militaire, mais une guerre sociale, et le prolétariat ne pourra la gagner qu'en visant, avec les instruments de classe, à la dislocation de l'organisme économique bourgeois (« même au prix du démantèlement du front militaire ») et à la conquête du pouvoir. Le capitalisme cherche au contraire à transformer la guerre civile en guerre traditionnelle, en faisant passer les travailleurs espagnols et "étrangers" du front de classe « au plan militaire qui est la tombe des revendications sociales du prolétariat ». La Fraction doit s'opposer au départ des ouvriers pour les fronts de guerre et inviter les prolétaires à aider le prolétariat espagnol, en intensifiant les agitations et les grèves dans leur propre pays. "Vercesi" demande ensuite que les camarades déjà partis en Espagne et la délégation qui s'y rendra se chargent d'y favoriser l'"éclatement" de fortes agitations sociales dans les territoires contrôlés par la droite et dans ceux qui dépendent du Front populaire, unique voie pour préparer les bases sur lesquelles pourra naître le parti de classe dans la péninsule ibérique. La motion de Corradi obtient 5 voix, parmi lesquelles celles d'Ernesto Corradi (7) et d'Emilio Martellini originaire de Grosseto, celle de Perrone est soutenue par Bruno Bibbi et par trois autres camarades.

Au cours des jours suivants, alors qu'en Catalogne on forme le Conseil de l'économie (dont font partie le secrétaire général du P.O.U.M., Nin, et l'anarchiste Diego Abad de Santillán), Renato Pace, Salvatore Velotto, Costante Mengoni, Enrico Cesarin, Emilio Lionello, Gildo Belfiore et Francesco Fortini, tous adhérents ou sympathisants de la Fraction (et avec eux Giuseppe Morini et le milanais Ciccio ou Ciccetto, tous deux depuis longtemps à l'extérieur du PCd'I (8)), ayant repoussé « violemment » (9) les analyses de Perrone et de Verdaro, rejoignent – aidés par "Justice et Liberté" – Barcelone où ils s'unissent à Russo et à Zecchini pour s'enrôler dans les milices. Les histoires personnelles de ceux qui, dans la Fraction, soutiennent que l'on doit combattre en Espagne sur le plan militaire contre les insurgés et sur le plan de classe pour démanteler l'État bourgeois, sont assez différentes les unes des autres : Russo provient du syndicat et du maximalisme, les frères Corradi ont vécu l'expérience ouvriériste de "Réveil communiste", Martellini, originaire de Grosseto, et Carlo Mazzucchelli sont avec les "prométéistes" depuis la fondation, tandis que Lionello, Pace, Zecchini et Romanelli, ont souffert en Italie de la prison et de la relégation, avant l'émigration clandestine en France et en Belgique (10). L'un d'eux, Renato Pace, se souviendra que le "Centre" (Perrone et Verdaro), bien que n'ayant encore aucune information précise sur les événements espagnols, avait décidé « que c'était un mouvement qui ne nous concernait pas parce que c'était une lutte entre les couches de la bourgeoisie. Au contraire, et particulièrement à Paris, dans la base ouvrière, on commença à discuter sur ce sujet… Il y a eu des réunions assez tumultueuses… C'est à Paris qu'il y avait le groupe  le plus important [de la Fraction]…, les nouvelles plus exactes, plus précises, commencent à arriver, et elles prennent … de plus en plus un caractère révolutionnaire parce que, si la sédition a été étouffée, là où elle a été étouffée, elle a été étouffée par la classe ouvrière. Nous avons décidé de partir et il a fallu finalement quelques jours pour en avoir les possibilités financières, parce que nous devions traverser toute la France. Nous sommes partis de Paris… Nous n'étions pas nombreux, nous étions une dizaine, 10 ou 12 au maximum. Nous sommes arrivés à Perpignan…., la police nous a arrêtés, et ensuite elle nous a laissé continuer. Nous sommes entrés du côté de Port Bou, il y avait un tunnel qui divise la France de l'Espagne, et nous sommes entrés en passant sous ce tunnel… en chantant l'Internationale. Bref, il semblait que c'était le commencement de la fin pour le capitalisme…, il y avait tant d'enthousiasme, tant de volonté de se battre, nous sommes restés quelques heures à Port Bou et ensuite, après avoir pris le train, nous sommes arrivés à Barcelone au matin… Barcelone présentait un spectacle extraordinaire… Une situation chaotique, désordonnée, mais on sentait palpiter la révolution…, les trams étaient peints en rouge et noir [les couleurs des anarchistes] et l'on voyait partout les signes de la lutte. Dans les casernes, les signes de la lutte étaient formidables… ».

Les nouveaux arrivants fondent la Fédération barcelonaise de la Fraction et ils adhèrent, dans la caserne de Pedralbes, à une colonne libertaire : « Nous avons vu ensuite que l'on n'était pas d'accord, et alors nous avons pris contact avec ceux du P.O.U.M. et nous sommes allés dans … une caserne de cavalerie… », le "Cuartel Lenin". Mais tous les volontaires ne quittèrent pas Pedralbes : Fortini reste avec les anarchistes italiens (Marzocchi, Pio Turroni, Renato Castagnoli, Celso Persici, etc.), les "giellistes" et les républicains (Rosselli, Angeloni, Enrico Giussani, Angelo Monti, Antonio Zanchini, etc.), avec lesquels il combattra, le 28 août, à Monte Pelato. Les volontaires, qui se sont rendus au "Cuartel Lenin", s'enrôlent – Virginia Gervasini les enregistrera – dans le "Groupe international" de la colonne Lénine qui comprend un certain nombre de trotskistes (Cristofano Salvini, Guido Lionello, Piero Milano, Giuseppe Guarnieri, Placido Mangraviti, Domenico Sedran) et de maximalistes (Giuseppe Bogoni, Francesco Martini, Anteo Luzzatto, Etrusco Benci, Goliardo Consani, Pietro Fancelli ("Castello"), Giuseppe Fusero, Vincenzo Plutino, Renzo Picedi, Umberto Cirella, Rafaele Serra et plus tard Marino Roasino), quelques antifascistes d'origine gielliste ou socialiste (parmi lesquels Bruno Sereni), le stalinien Costa, les anarchistes Pasquale Fioravanti et Mario Traverso et quelques réfugiés sans parti (Giuseppe Borgo, Paolo Psalidi, Aldo Gambedotti).

Le 17 août, la Fédération marseillaise de la Fraction charge De Leone de se rendre comme observateur en Catalogne. Le 19, l'exilé se rend à Barcelone, où il rencontre Bruno Sereni, encore convalescent d'une blessure subie à Siètamo le 1° août. « Au mois d'août, arriva à Barcelone en provenance de Marseille – écrira le journaliste(*)  un homme de stature moyenne, vêtu de noir. Il avait les cheveux tout blancs, le visage pâle, le sourire las, et, derrière ses lunettes, un regard résigné. Nous demandâmes qui il était, d'où il venait, ce qu'il était venu faire. On nous dit qu'il s'appelait Mario De Leone, qu'il était comptable à Naples, antifasciste, qu'il était venu étudier sur place la révolution ».

Le départ de De Leone de Marseille coïncide avec le virage qui, le 17 août, se produit à Bruxelles dans la Commission Exécutive de la Fraction. Au terme d'une réunion, la motion, vainement présentée par Perrone quelques jours auparavant à Paris, est approuvée quasi à l'unanimité (seul Borsacchi réaffirme la validité des délibérations du 8 août) : la nouvelle majorité, bien qu'elle assure que les « positions publiques » de l'organisation « devront surtout tenir compte des éléments communs aux deux tendances », ne garantira aucune visibilité politique à la minorité jusqu'au 20 septembre, ni dans "Prometeo", ni dans "Bilan", ni par d'autres moyens. « On n'imprime pas des manifestes – polémiquera à juste titre Mazzucchelli – sans tenir compte de la pensée d’une moitié de la Fédération ». De Leone est lui aussi opposé au tournant. « Le fait important et prééminent – écrira-t-il le 23 septembre, en revenant  sur ce qui s'était passé – n'est pas l'attitude de la C.E. à l'intérieur de la Fraction, qui peut se définir comme du linge sale qui se lavera en famille, mais la position politique despotiquement prise en public par la C.E. et qui peut avoir liquidé pour toujours notre mouvement ».

Le manifeste, daté du 18 août (que l'exilé napolitain sera justement chargé de présenter à Nin à Barcelone), reflète en effet le point de vue de la nouvelle majorité, en ignorant les dissensions internes. Le 18 juillet – y lit-on – la bourgeoisie espagnole avait l'intention, pour résoudre les contradictions sociales, de passer le pouvoir de la gauche à la droite, comme elle l'avait fait à d'autres reprises de 1931 à 1936. Mais l'opération a échoué parce que les travailleurs sont entrés en lutte. Le capitalisme, ne pouvant « vaincre par une attaque frontale et uniforme », a alors chargé les courants bourgeois de droite et de gauche de combattre simultanément le prolétariat. Dans les régions agraires, les militaires ont écrasé les paysans avec une terreur sauvage; dans les centres industriels, les ouvriers ont "dompté" les rebelles, avec des armes rudimentaires et leur très grand courage, mais, tandis qu'ils étaient sur le point de se lancer sur les « bastions du capitalisme pour détruire la machine étatique de l'oppression », le Front populaire, réapparaissant sur le terrain, les a détournés de la lutte de classe pour les orienter – ce qui a été facilité par l'absence du parti de classe – sur les fronts de guerre, afin de combattre d'autres travailleurs dans un conflit inter-bourgeois entre la démocratie antifasciste et la droite réactionnaire, où ils n'ont, de par leur infériorité technique, aucune chance de vaincre des militaires de métier. Après avoir permis aux généraux d'organiser la révolte dans l'armée républicaine, le Front Populaire a évité, sous le prétexte de battre Franco, la destruction de l'appareil "économique et politique" capitaliste, il a obtenu la cessation de la grève générale et de toutes les luttes revendicatives, et il a mobilisé les ouvriers pour qu'ils fassent fonctionner les usines à plein rendement.

En Espagne – poursuit le manifeste – il n'existe pas, contrairement à ce qu'affirment la droite et la gauche, de frontières territoriales ou militaires, mais seulement des frontières de classe. Les militaires et le Front populaire sont, « au même titre », des ennemis des prolétaires et ils jouent des rôles différents parce que ce n'est qu'ainsi que le capitalisme pourra écraser les ouvriers. Plutôt que de vaincre Franco pour se défendre mieux demain de la bourgeoisie démocratique, les masses doivent renverser totalement l'orientation actuelle de la lutte, en abandonnant les tranchées de Teruel et de Huesca, où elles ont été intentionnellement dispersées, pour retourner dans les villes et dans les campagnes afin de se battre pour leurs revendications de classe, unique voie pour créer les prémisses de la défaite des rebelles et du triomphe de la révolution.

Ivre de joie en raison des massacres de paysans en Estrémadure et en Andalousie, le capitalisme tolère, dans l'Espagne antifranquiste, l'armement des prolétaires pour sauver la société bourgeoise, et il les fait se massacrer entre eux sur les cols de Guadarrama et dans les Asturies, comme soldats des armées d'"union sacrée", dans une guerre impérialiste entre fascisme et antifascisme. Le manifeste se termine par la dénonciation de ceux qui invoquent l'aide des gouvernements démocratiques au Front populaire espagnol : ils ne sont que « les porte-parole de la guerre impérialiste au même titre que les fascistes de tous les pays ».

À Barcelone, les miliciens bordiguistes sont encore cantonnés dans la caserne "Lénine" du P.O.U.M., où, le 20 août, se tient un "meeting" auquel assistent Gorkin, Goronella et Marceau Pivert : « C'est en suscitant d'intenses émotions que les camarades italiens chantèrent "Bandiera rossa" et les camarades français "L'Internationale", et ils terminèrent tous par le cri de guerre : "Les soviets partout"(*) ».

Trois jours plus tard, la C.E., après avoir décidé de dépêcher une délégation en Espagne, renvoie la reconnaissance de la Fédération de Barcelone au moment où seront connues les bases politiques qui ont amené à sa formation, tout en demandant « à ses membres de rompre toute entente avec le Poum, de dissoudre la colonne, étant donné que les communistes ne peuvent pas former une "colonne" dans une armée bourgeoise, et qu'ils doivent au contraire se disséminer parmi les prolétaires pour développer en leur sein une action de réveil en correspondance avec les mouvements de classe dans les villes et dans les campagnes ».  Le maintien de la colonne "Lénine" et l'entente avec le P.O.U.M. signifient « admettre la possibilité d'une évolution de l'antifascisme vers la révolution » et « rompre avec les positions fondamentales de la Fraction ». La C.E. n'a pas l'intention de résoudre les divergences internes – et le problème, qui est désormais posé, de la scission – par des mesures disciplinaires, mais grâce à une « évolution ». Pour l'instant, elle se propose de favoriser « une activité uniforme » entre la délégation, qui ira en Espagne, et les camarades qui y sont déjà, en se réservant de déclarer, si la collaboration se révélait impossible, que ceux « qui s'opposent aux directives ci-dessus n'engagent pas la responsabilité de la Fraction ». Le refus « des conceptions fondamentales » de la « révolution actuelle » perdurant, la crise se conclura de façon différente, mais seulement quand les miliciens reviendront de la péninsule ibérique.

Les demandes de la C.E. d'abandonner les fronts militaires et de dissoudre la Colonne Lénine sont antithétiques avec les positions de Russo et de ses camarades qui insistent  sur le fait qu'ils sont entrés à Barcelone dans les milices ouvrières « pour soutenir le prolétariat espagnol dans sa lutte grandiose contre la bourgeoisie. Nous sommes à ses côtés, prêts à tous les sacrifices, pour le triomphe de la révolution ». Se souvenant de la situation désespérée dans laquelle le fascisme a précipité le prolétariat en Italie, et de la dégénérescence stalinienne, les membres de la Fédération considèrent que le parti de classe ne pourra naître en Espagne qu'en soustrayant les masses aux influences de la II° et de la III° Internationales : « Nous faisons confiance au développement des événements actuels qui, par leur dynamique, pourront créer en Espagne et ailleurs le parti de la révolution ». Il s'ensuit une invitation au P.O.U.M. pour que, en en finissant avec les atermoiements et en se refusant à tout soutien à la bourgeoisie, il œuvre, comme les bolcheviks en 1917, à la destruction du capitalisme et à la conquête du pouvoir, ainsi qu'une appréciation très chaleureuse de ses militants extra-ordinaires : « L'avant-garde existante au sein du Poum a devant elle une grande tâche et une responsabilité extrême. Nous partons pour le front de la bataille dans la colonne internationale des miliciens du Poum qui sont poussés par un idéal politique qui est commun à ces ouvriers espagnols héroïques et magnifiques : l'idéal de combattre jusqu'au dernier, non pas pour sauver la bourgeoisie qui est en miettes, mais pour abattre depuis les racines toutes les formes du pouvoir bourgeois et pour faire triompher la révolution prolétarienne. Afin que nos efforts à tous ne soient pas vains, il faut que l'avant-garde révolutionnaire du Poum parvienne à vaincre ses ultimes hésitations et se mette résolument sur la voie de l'Octobre espagnol! Elle doit choisir aujourd'hui entre l'appui à la bourgeoise, même s'il est indirect et involontaire, et l'alliance avec les ouvriers révolutionnaires du monde entier ».

Dans l’imminence du départ pour le front, Russo parle, avec Nin et Hervás, au « Cuartel Lenin », rue Tarragona. « Tous les travailleurs du monde – dit l'ancien syndicaliste qui, parmi « de forts applaudissements, élève un chant à la solidarité internationale » – sont à vos côtés ». Des milliers d'ouvriers « allemands, russes, italiens et français, le fusil à la main, défendront » concrètement la révolution espagnole. Et le 28 août, les miliciens de la Colonne Lénine (« formée sous la discipline du P.O.U.M. ») protestent contre l'exécution à Moscou de 16 vieux bolcheviks, compagnons de Lénine : un crime qui compromet l'unité du prolétariat.

Le 29, un article de "Prometeo", qui reflète les orientations de la C.E., soutenue par Bruno Bibbi(12), Otello Ricceri et Aldo Lecci, parmi les plus convaincus de la nature impérialiste de la guerre menée en Espagne, traite des milices. On s'y demande si les milices antifascistes sont la forme embryonnaire d'une force qui veut construire un ordre nouveau, ou bien si elles sont une fleur à la boutonnière que la bourgeoisie exhibera demain pour sauvegarder ses privilèges : privée de ses instruments répressifs (armée et police), elle s'appuie sur les "bonzes" des organisations syndicales pour inciter les masses à se sacrifier en sa faveur, après les avoir exploitées jusqu'à hier.

Deux conditions sont d'ailleurs indispensables pour que les milices aient un caractère prolétarien : qu'elles naissent non pas de l'"Union sacrée" entre les travailleurs et la bourgeoisie, mais de leur « divorce le plus marqué », et qu'elles servent – sous la conduite des premiers et non « sous le drapeau de l’ennemi de classe » – d'instrument pour décocher le coup décisif au capitalisme, par la reprise de la lutte de classe qui, en juillet à Barcelone, a eu raison en quarante-huit heures des forces réactionnaires et qui pouvait entraîner la mutinerie de l'armée de Franco.

La "manchette"(*) – polémique à l'encontre de la minorité – qui flanque le titre du journal est sur la même ligne : « Les prolétaires qui partent pour l’Espagne ont le devoir de considérer que leur geste politique a une importance exceptionnelle pour les luttes du prolétariat espagnol. Y aller sous le contrôle – même technique – des forces de la contre-révolution du Front populaire et de « Justice et Liberté » signifie s’enchaîner au char capitaliste. Pour pouvoir développer un travail prolétarien, il faut partir en dehors de tout contrôle ennemi ».

Sur la première page du journal, dominée par un titre, qui est également un mot d'ordre : « Contre le courant qui conduit au massacre prolétarien ! », la majorité se pose la question de savoir si la situation espagnole est révolutionnaire, ou si elle n'est pas plutôt, comme elle le considère, un « sursaut désespéré des masses dans un cercle clos » duquel elles ne tireront aucun avantage. Il ne faut pas, de toutes façons, se laisser fourvoyer par les "formes" de la bataille qui ne coïncident pas du tout avec ses objectifs. Le prolétariat espagnol, bien qu'il soit armé, est en fait victime d'une terrible contradiction puisque, commandé par les forces capitalistes qui se sont nichées en lui, il ne vise pas à ses objectifs de classe, mais il se dirige vers une « nouvelle et féroce défaite ». La guerre n'oppose pas le fascisme à la démocratie, mais le prolétariat à la bourgeoisie, et c'est « un artifice grossier et criminel » de considérer, sur la base des « conquêtes obtenues par le prolétariat à Barcelone ou dans d'autres centres » que l'on puisse avancer « sur la voie de la révolution, sans rompre brutalement avec toute l'orientation … de la lutte ». Les conquêtes que la classe ouvrière « croit obtenir ici et là » n'ont aucune valeur positive et « elles représentent en réalité la forme extrême du plan ennemi, le maillon extrême de sa domination, une concession formelle d'un instant contre une abdication totale du prolétariat sur les problèmes fondamentaux de sa classe, en Espagne et dans les autres États ». Le "mélange" entre le Front populaire et les généraux insurgés, pour passer à une « réorganisation plus cruelle de sa domination », ayant échoué le 18 juillet, le capitalisme a changé de tactique, en chargeant ses deux courants « d'un rôle … apparemment opposé », mais qui tend, avec le soutien des deux, à « l'étranglement des masses ». Et que l'on ne se fasse pas d'illusions sur l'éclipse momentanée du gouvernement de Front populaire : elle était nécessaire pour éviter « l'attaque prolétarienne contre la machine de l'oppression capitaliste », qui continue malgré tout de fonctionner à plein régime, même si ce sont les anarchistes qui dirigent la vie économique et politique. Et, n'ayant pas détruit cette machine, les ouvriers sont appelés à la soutenir, « pour empêcher la victoire de Franco », lequel ne peut être battu qu'en balayant le capitalisme qui l'a engendré. Il ne s'agit donc pas de promouvoir l'"union sacrée" avec le Front populaire pour combattre d'abord Franco et passer ensuite à l'attaque contre Azaña, mais d'opposer la directive du « déclenchement de la lutte de classe dans les villes et dans les campagnes » à la guerre impérialiste qui vise au massacre des travailleurs sur les fronts militaires afin de préserver l'esclavage capitaliste.

Un autre article examine les manœuvres du capitalisme mondial, « démocratique, fasciste ou soviétique », destinées à coincer les ouvriers espagnols dans la fausse antithèse démocratie-fascisme, pour éviter, avec « le massacre fratricide des prolétaires sur les champs de bataille » « autour des drapeaux bourgeois », que la lutte des travailleurs ne débouche en Espagne sur la voie révolutionnaire « et ne devienne ainsi le signal d’une bataille mondiale et de classe des exploités ». À ce front qui va de la Grande-Bretagne à l'Allemagne, à l'U.R.S.S., le prolétariat international doit répondre par l'arme des grèves – des grèves de plus en plus étendues – dans les différents pays : unique forme incisive de solidarité avec les masses espagnoles qui doivent abandonner la défense des collines de Guadarrama et celle de Saint Sébastien afin de reprendre, dans les villes et dans les campagnes, la lutte de classe contre la bourgeoisie du Front populaire et contre la bourgeoisie fasciste.

Piero Corradi répond à "Prometeo" : le prolétariat espagnol ne se bat pas pour la défense de la république bourgeoise mais pour celle de sa vie et de ses organisations de classe. La lutte contre Franco, « c'est la lutte pour son émancipation, c'est la lutte pour la révolution sociale ». Et il n'est pas encore dit qu'Azaña, Largo Caballero et les staliniens, réussiront à maintenir le combat « dans l'orbite de la légalité bourgeoise et de la défense de la propriété privée ». Corradi précise que la lutte sur les deux fronts ne signifie pas qu'il faille attaquer en même temps Franco et Azaña-Caballero, mais prendre la direction de la bataille contre Franco au cours de son évolution, de façon à éliminer – quand la situation sera plus favorable – la bourgeoise de gauche, « en lui substituant les organismes de classe, les conseils ouvriers, les comités révolutionnaires, syndicaux, etc. » et en procédant à la transformation socialiste. Les travailleurs espagnols sont rassemblés dans le P.O.U.M., dans la C.N.T., dans la F.A.I., qui « sont les uniques organisations révolutionnaires du prolétariat espagnol,  … même si elles sont insuffisantes du point de vue révolutionnaire. C'est en raison de ces considérations qu'un groupe de camarades est parti en Espagne pour apporter sa contribution, non pas comme simples critiques, mais comme combattants convaincus que les critiques ont plus de poids si elles sont accompagnées de la critique des armes ».

La « lutte antifasciste doit être la lutte pour la révolution sociale : c'est au cours de cette lutte que l'on peut influer dans cette direction. Si l'on dit au contraire qu'il s'agit de deux fractions de la bourgeoisie qui se battent et que cette lutte n'intéresse pas le prolétariat, l'on se situe sur une position négative qui permettra l'écrasement du prolétariat. LA VICTOIRE DE FRANCO, C'EST LA DÉFAITE DU PROLÉTARIAT, et il n'est pas certain que sa défaite soit la victoire d'Azaña. Elle pourrait être la défaite de tous les deux et la victoire du prolétariat ». Arracher les travailleurs à l'influence des « forces de la conservation sociale » et les orienter dans la direction juste, cela dépendra des anarchistes et du P.O.U.M.. Après s'être solidarisé avec les camarades qui luttent sur le front de Saragosse, Corradi déclare : « Je me désolidarise avec le dernier numéro du journal et je ne partage pas du tout la manchette qui dit que ceux qui vont en Espagne « même sous le contrôle technique de "Justice et Liberté" » s'enchaînent « au char capitaliste ». « Je ne veux certainement pas me solidariser avec J.L. ni la défendre, mais je ne peux pas admettre que ces camardes, ces révolutionnaires, qui sont partis avec J.L. se soient enchaînés à la bourgeoise. Le journal aurait dû s'élever contre la spéculation nationaliste que cet organe fait en affirmant que la Colonne Internationale (la Colonne giélliste-anarchiste, ndr) veut sauver l'honneur de l'Italie. Cet honneur que l'Italie aurait perdu en Abyssinie. Démasquer cette immonde spéculation est notre devoir ».

À la fin d'août, un essai non signé rappelle dans "Bilan", la revue théorique de la Fraction, que la présence du parti de classe et son influence sur les masses ont toujours été considérées par les marxistes comme une condition "sine qua non" pour la victoire du prolétariat. Par ailleurs, le parti ne s'invente pas, ne s'improvise pas et ne s'importe pas, et son absence en Espagne, qui est à attribuer à l'arriération du pays, exclut toute possibilité d'issue révolutionnaire. Le résultat des événements apparaît donc comme établi, et l'armement général des prolétaires n'implique pas du tout que, encadrés comme ils le sont sous les drapeaux ennemis du Front populaire, ils reprennent la démolition du système capitaliste et de l'État bourgeois, et même cette éventualité est désormais exclue parce qu'ils ne se battent plus pour leur propre cause, mais pour la cause antifasciste, pour un objectif qui n'est plus l'objectif de classe, lequel les conduira à la défaite. Et de plus, les grèves et les luttes revendicatives ont cessé ou se sont raréfiées à l'extrême, tandis que s'élèvent continuellement les appels des anarchistes et des socialistes pour que les ouvriers intensifient la production, de façon à assurer la victoire de l'antifascisme. Aux militants qui, ayant connu la répression féroce du fascisme, craignent que le triomphe des rebelles en Espagne ait des conséquences identiques pour le mouvement ouvrier ibérique, le dilemme "pour ou contre" le Front populaire et la crainte obsessionnelle de la victoire de la droite ne doivent pas faire oublier que le prolétariat ne peut pas se poser le problème en ces termes, parce que c'est le capitalisme qui est le seul arbitre de ses formes (démocratiques ou fascistes) de gouvernement. Les ouvriers ont une seule voie de sauvetage : celle qui consiste à se réorganiser sur des bases de classe pour sa défense, dans l'attente que mûrissent les conditions pour s'insurger. Et si des choix de cette nature diminuent les possibilités de succès du Front populaire, la victoire des droites – selon le représentant de la majorité – n'aura pas d'avenir, parce que les masses s'organiseront pour briser une fois pour toutes les forces de la réaction capitaliste, en évitant, comme cela s'est produit en Italie et encore plus en Allemagne, que les sociaux-centristes « ne préparent le lit à la répression sanglante de la droite ».


 

 à suivre

Par Jean-Louis Roche
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