MARXISME REVOLUTIONNAIRE ET CENTRISME DANS LA REALITE PRESENTE ET LE DEBAT ACTUEL DANS LE CCI (mars 1984)
Entre l’Invariance des bordiguistes et la variance au gré du premier petit vent venu, la distance n’est pas aussi grande que cela semble à première vue. Elles ont toutes les deux en commun de ne jamais parvenir à savoir se servir d’une méthode d’investigation vraiment scientifique de la réalité ; les premiers se servent d’un étalon de mesure, faux et fixe, les autres n’ont aucun étalon de mesure. Le résultat est finalement le même : une vision fausse de la réalité.
Naviguer sans boussole qui indique approximativement le nord (comme ces tensiomètres qui mesurent la tension à 3 ou 4 degrés près) peut quand même réussir, dans l’infini des probabilités, à faire parfois une découverte réelle. Cela ne saurait prouver et nous convaincre de la validité de naviguer sans boussole, car la probabilité de se perdre est infiniment plus grande que celle de faire des découvertes.
Il est absolument stupide à l’époque du scanner de nous inviter à recourir de préférence aux rebouteux, ou encore aux procédés qui consistent à promener sur le corps un anneau suspendu à un fil, pour diagnostiquer l’organe malade et la cause de la maladie.
La conscience de classe – c'est-à-dire pour une classe qui n’est pas simplement une donnée socio-économique, mais qui est en même temps une classe qui, à un moment de l’histoire se présente comme le sujet de l’histoire, comme la classe appelée à instaurer un mode de production qui lui soit propre – ne saurait se limiter à la seule connaissance du présent. Cette conscience qu’elle soit limitée ou universelle, plus ou moins aliénée, comporte nécessairement un passé – une connaissance de la société ancienne dans laquelle elle est née, a lutté et a vaincu – et un devenir : la compréhension du sens de l’évolution et du rôle qu’elle est appelée à jouer pour assurer ses intérêts. Ceci est d’autant plus important pour la conscience de classe du prolétariat que, premièrement, celui-ci, pour ce qui concerne le passé, n’a jamais eu d’autre pouvoir matériel dans la société où elle est née que l’expérience de ses luttes et de son organisation, et deuxièmement parce que l’histoire lui a assigné la tâche la plus difficile à ce jour, de faire sortir l’humanité de sa préhistoire ou de son histoire faite de l’aliénation économique et de l’existence des classes, pour transformer la société de l’aliénation en société libre, et en une véritable communauté agissante et assumant consciemment son « destin » et son développement.
Des trois moments de la réalité, indissociable de la conscience : passé, présent et devenir, c’est celui du devenir qui en est l’élément le plus fondamental du point de vue de la réalisation, c'est-à-dire dans le processus passant du potentiel au réel. Le passé est un élément indispensable par les acquis, par les matériaux qu’il laisse, mais qui sont des données, des vécus qu’aucune volonté ne peut empêcher d’avoir été.
Le présent, lui, trouve ses racines dans le passé déjà vécu à partir desquelles il se développe, qu’il assimile en les dépassant par des données nouvelles qu’il produit. Dans la vision dialectique il présente le moment de l’antithèse. Il est la charnière, la transition entre deux moments. Il est et se présente comme le mouvement, le mouvant, et en ce sens le moment le plus éphémère, par définition, le moins stable dans la réalité. Le devenir est, lui, toujours un facteur actif, du fait qu’il se présente comme le projet, le but à atteindre ; il est fondamentalement l’élément conscient de l’action ; il est le stimulant de la volonté ; il est la boussole dans le processus de la prise de conscience ; il est l’étalon permettant de mesurer le chemin parcouru, indique les rectifications nécessaires à faire par une expérience assimilée, et le chemin encore à parcourir ; il est le point de repère et le point de référence pour le maintien de l’orientation générale ; il est la force attractive, et de ce fait, dynamisant du processus.
Sans cet élément qu’est le devenir, le mouvement existera (car rien n’existe qui ne soit en mouvement) mais cela serait un mouvement aveugle, déterminé par des forces incontrôlables et impossibles à diriger, pouvant aboutir à la destruction du sujet et à sa propre destruction ou être condamné à tourner sans cesse sur lui-même.
Le monde humain, le monde social de l’homme, du fait même que l’homme n’est pas un simple prédateur passif mais qu’il produit le nécessaire à sa vie, donc actif, ne saurait subsister sans cet élément qu’est son devenir. C’est pourquoi l’homme depuis son surgissement était dans l’obligation de prendre de plus en plus conscience du monde l’environnant et dans lequel il vit, et de sa propre vie sociale.
La prise de conscience de son devenir, de sa nécessité, de sa possibilité, s’imposent à lui pour le rendre apte à l’action indispensable pour sa réalisation. Elle est la condition de sa réussite.
Dans cette vision globale de la réalité, nous avons évidemment brossé à gros traits les caractéristiques de ses éléments. Il est évident, que le passé n’est pas une chose définitivement morte. Non seulement il continue à agir, à influencer positivement le présent et aussi à peser négativement sur lui, mais de plus, il a également une « histoire », c'est-à-dire, ayant et constituant un mouvement et fortement marqué par le temps. Le sens de son mouvement est de s’éloigner de plus en plus, jusqu’à devenir invisible, et dont l’influence dans et sur la réalité va en diminuant. Et cela, dans la mesure même où le présent devient à son tour un passé, faisant ainsi reculer plus loin le passé ancien. Dans ce sens le passé devient de plus en plus un poids mort. Toute aspiration de retourner au passé est donc réactionnaire.
De son côté, le présent n’est pas que de l’éphémère, sans plus. D’une part il est destiné à devenir passé, et de l’autre il produit de nouvelles contradictions qui sont autant de conditions du devenir. Mais toute aspiration à le maintenir au statu-quo ne relève pas seulement de l’utopie (utopie de vouloir arrêter le mouvement comme Josué a, d’après la Bible, réussi à arrêter la marche du soleil) mais est essentiellement conservatrice.
Et pour ce qui est du devenir, son dynamisme ne fait que s’accentuer et s’accélérer au fur et à mesure que son projet initial s’approche de se réalisation. Son « champ visuel » va toujours en s’agrandissant aussi bien en étendue qu’en distance du temps à venir. Il ne s’agit pas de n’importe quel devenir « libre », c'est-à-dire fantaisiste relevant sans autre déterminisme que celui de l’imagination et de la libre volonté, à l’instar des bavardages estudiantins de mai 68 et autres libertaires, mais d’un devenir historiquement déterminé, tel qu’il se présente comme une nécessité et une possibilité de résoudre et dépasser les contradictions produites dans la réalité du présent. C’est à ce titre qu’il est entièrement dynamique-révolutionnaire.
Sur le plan de l’histoire de l’humanité, il ne suffit pas de parler de « mouvement » en général. Il est encore nécessaire de parler d’accélération du mouvement dans laquelle les trois facteurs déterminants du mouvement : la nature, le développement des forces productives et la conscience accusent des modifications profondes quant à leur poids au cours même du mouvement. Le facteur Nature qui a longtemps dominé l’évolution, a fini par être submergé par celui du développement des forces productives (un monde qui est déjà l’œuvre de l’homme). Aujourd’hui, avec l’apparition du prolétariat, c’est le facteur Conscience qui tend de plus en plus à devenir le facteur primordial dans le développement de la réalité et de la vie de l’humanité. L’avenir appartient à l’humanité.
Traduit en langage politique les trois éléments de la réalité : Passé, Présent et Devenir, prennent la forme et la nomination : Droite-réactionnaire, du Centrisme (immédiatisme) conservateur et du Marxisme-révolutionnaire. Le centrisme est extrêmement variant, à facettes multiples, et pour cela extrêmement difficile à saisir et à combattre. Il est invertébré, visqueux, coule entre les doigts, et semble disparaître pour réapparaître dans le lieu, et à un moment où on l’attend le moins. Un peu à l’image de l’hydre dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les coupe.
Si le centrisme comme courant est, dans le mouvement ouvrier - le seul qui nous intéresse dans cet article – un phénomène constant, sa figuration politique immédiate n’est pas pour autant toujours identique. Il change constamment de visage, selon les circonstances et les questions en débat, tout en gardant la même nature, la même essence, la même démarche. Le centrisme du centre orthodoxe de Kautsky se situant entre la gauche (de Luxemburg) et la droite révisionniste (de Bernstein) n’a pas exactement le même visage que celui des Indépendants, restés « indifférents » dans la lutte à mort, entre Noske/Ebert et les ouvriers révolutionnaires de Spartacus (nouvellement réorganisés dans le PC d’Allemagne). Le centrisme d’un Martov et de son groupe de la Gauche menchevique, n’a pas le même visage que celui du stalinisme dans la IIIe Internationale entre la droite Boukharine/Brandler et la Gauche de Bordiga et Trotsky (ce dernier d’ailleurs passera, à son tour, à une position centriste entre le POUM et la Gauche communiste autour de ‘Bilan’).
Le conseillisme est une autre variante de centrisme, dans la mesure même où il nie l’importance et l’impact de la volonté et conscience révolutionnaire organisées en tant que facteur actif dans la réalisation du projet révolutionnaire de la classe, sujet de l’histoire.
Là où le marxisme révolutionnaire pose le lien des luttes présentes avec le but historique, le centrisme se réfugie, lui, dans l’immédiatisme ; là où le premier pose la nécessité d’une méthodologie dialectique matérialiste, le second se contente d’un vulgaire pragmatisme ; là où le marxisme d’une théorie cohérente et rigoureuse, le centrisme ne veut connaître que l’activisme pratique au jour le jour ; là où le marxisme pose la nécessité de la conscience comme facteur actif de la praxis révolutionnaire dans la lutte de la classe, le centrisme voit en cela de l’idéalisme à quoi il oppose unilatéralement les luttes immédiates de la classe comme l’unique creuset de la prise de conscience. Si on voulait définir de façon sommaire le centrisme, on pourrait utiliser à bon escient la formulation connue « à chaque jour suffit sa peine », inutile et sans intérêt de vouloir comprendre au-delà de son bout de nez !
Voilà ce que les camarades Raoul Victor et Judith Allen n’ont pas encore compris ou déjà oublié.
LES EXPLICATIONS DE VOTE DE LA CAMARADE JUDITH ALLEN
D’entrée en matière, Judith Allen commence par situer le débat dans l’ambiguïté. Cela n’est pas un trait de caractère personnel. L’ambiguïté est un trait classique du centrisme. C’est d’ailleurs une chose paradoxale que ce type de démarche se nomme centrisme, qui vient du mot centre et qui devrait signifier ‘aller au centre’, au cœur du débat, alors que, dans la réalité, le centrisme en politique est tout le contraire ; la démarche de celui-ci consiste toujours à ne pas aller au cœur du débat et à tourner en rond, introduisant constamment de nouvelles et nouvelles questions imaginaires ou secondaires, des insinuations et allusions vagues afin d’éviter d’aller au fond du débat.
Pour J.A. donc, la demande, émise par le bureau international plénier, à ce que les camarades qui ont voté avec réserve donnent des explications était : « pour mieux cerner de quoi il s’agit ». Cela laisse entendre que le BI plénier ne savait pas « de quoi il s’agit » et attendait les explications pour pouvoir « mieux cerner » la question afin de pouvoir se prononcer. Cela laisserait entendre que la discussion n’a pas abouti à une conclusion, qu’il n’y a pas eu prise de position, que le BI plénier a laissé ce point comme une question « ouverte » en attendant que, de la discussion qui s’ouvrira viendra ensuite une prise de position de l’organisation. Cette façon de comprendre et présenter les choses est une contre vérité manifeste. Que tel soit le désir de J.A. nous n’en doutons pas. C’est la continuation de la stratégie de torpillage déployée par J.A. au B.I. plénier, pour empêcher par tous les moyens que ce dernier se prononce clairement sur ce sujet.
Non camarade J.A. Pour savoir « de quoi il s’agit » en général, il y a la résolution votée par 2/3 du B.I. plénier et qui est très claire. Ce que le BI plénier a voulu c’est obliger les camarades à expliciter clairement le contenu des réserves, ce que chacun mettait dans « sa » réserve. Il nous importait, premièrement de savoir si les votes avec réserve constituaient une unité de vue. Nous savons aujourd’hui – ce dont nous nous doutions déjà alors – qu’il n’en est rien. Ce n’est qu’une toute petite minorité chez qui les réserves sont franchement un rejet de notre conception du rôle actif du facteur conscience et du rôle de l’organisation des révolutionnaires dans la lutte de la classe. Deuxièmement, nous voulions que la position contraire soit explicitée le plus clairement par écrit, pour éviter des malentendus souvent le produit d’un verbalisme oral. Et troisièmement, en accord avec la lettre et l’esprit de nos statuts, la majorité ne saurait se contenter d’être simplement la majorité mais elle est dans l’obligation d’inciter les camarades qui sont en désaccord à expliciter le plus clairement possible leurs positions (que nous croyons fausses) afin que toute l’organisation puisse les combattre en connaissance de cause. Ce n’est là pas une concession à un « démocratisme » mais la nécessité et la volonté de mieux aguerrir nos convictions.
J.A. a « compris » que « selon les termes de la résolution », l’approfondissement « serait la conscience de classe » et « l’étendue de cet approfondissement dans la classe » serait la conscience « de la » classe. Nous sommes dans le regret de dire que J.A. a mal compris la résolution. Nous ne parlons pas de la conscience et de sa dimension unique, mais de la conscience et de « ses » dimensions dont font partie l’étendue et l’approfondissement.
La conscience de classe est la connaissance de soi, comportant des acquis de son passé, les problèmes de son existence présente, et de son devenir historique aussi loin qu’il est possible de le prévoir. Et en conséquence, du fait que le devenir est par définition dynamique, sa connaissance est en continuelle expansion.
Pour n’avoir pas compris cela, que « cette formulation » lui paraît être « pas claire » et qu’il lui semble que nous opposons « conscience/approfondissement » à « conscience/étendue », et déduisant de là que cela « frôle de trop près des conceptions qui voient dans la lutte révolutionnaire « deux consciences ».
Le fait qu’il existe des gens qui parlent de l’existence de deux consciences, n’est pas de notre faute et nous n’y pouvons rien, et cela n’a d’ailleurs rien à faire avec notre débat. Que ces craintes, véritables obsessions, existent dans la tête à J.A., sous la forme d’une véritable phobie du « léninisme », n’est pas non plus de notre faute. Ce n’est en tout cas pas une raison pour nous attribuer des idées que nous avons toujours, implicitement et explicitement, rejetées et combattues catégoriquement. J.A. ferait bien de relire les textes du CCI se rapportant à ce sujet, avec un esprit plus calme, pour s’en persuader elle-même.
Au lieu de faire cela, J.A. se laisse aller, pour nous confondre, à nous amalgamer dans une longue liste de conceptions aberrantes, depuis celle de la Communiste Workers’Organisation à toutes sortes de conceptions modernistes, en ne manquant pas évidemment de passer par celle du bordiguisme (cette dernière dont elle a appris l’existence… tout récemment dans le dernier BI plénier). Nous avons dit, dans un récent article, que le centrisme a horreur des affrontements francs. Il préfère le silence, « laisser dire, laisser-faire ». Mais s’il se trouve forcé de parler, alors son arme favorite est de faire un nuage de fumée, non pas seulement pour se rendre lui-même invisible mais encore pour empêcher les uns et les autres de pouvoir, dans l’épaisseur de la confusion, se voir et se reconnaître. Les explications de J.A. sur ses « réserves » sont un modèle de ce genre. Tout ce qu’elle ne comprend pas et notamment la dialectique marxiste, lui paraît flou et vain, à jeter aux orties. Cela ne l’empêche pas, au contraire, de jongler avec les mots comme verticale et horizontale et de nous jeter à la face l’idée de la « conscience achevée » et « dont il s’agirait d’en tartiner les masses pour horizontaliser la verticale ». Décidément J.A. a tout compris !
Quand nous écrivons que le processus de pris de conscience ne se fait pas uniquement dans l’organisation des révolutionnaires mais également dans les cerveaux des ouvriers, J.A. lit : « la conscience de classe est là quelque part dans les mains d’une minorité et (que) la contribution de la classe ouvrière, dans son ensemble historiquement, ne serait que de l’accepter, l’assimiler », sans apporter autre chose que « l’étendue quantitative ». Vraiment tout est parfaitement compris et rien, pas une virgule, n’est déformé. J.A. ne connaît que deux couleurs : le blanc et le noir, et ce qui n’est pas blanc est noir, et ce qui n’est pas noir est blanc. Cela lui suffit.
Est-ce si difficile de comprendre la distinction à faire entre un objet et ses dimensions ? Par exemple la chaleur et la quantité de chaleur ? Marx, par exemple, établit dans le Capital la distinction à faire entre la valeur = force de travail dépensée et sa grandeur mesurable en temps, en nombre d’heures de travail socialement nécessaire pour la production d’une marchandise. C’est ce qui permet de changer des valeurs égales entre elles : un pantalon, par exemple, contre deux chemises.
Entre autres arguments fantaisistes J.A. trouve une place dans ses explications pour m’adresser le reproche d’avoir… insulté tout le BI plénier de janvier 1983. Rien que cela !
a) d’après elle c’est tout le BI plénier qui se serait prononcé contre la formulation de la maturation souterraine ». Ceci est parfaitement inexact. On ne trouve aucune trace, aucune mention à cette question, ni dans le rapport sur la situation internationale présenté par le secrétariat international, ni dans la résolution finale votée à l’unanimité. Le BI plénier n’avait pas vraiment abordé cette question. On la trouve mentionnée dans le résumé synthétique de la discussion où un camarade a pu certainement aborder cette question, en passant – comme cela arrive souvent – dans son intervention. Si cela avait été autrement, si vraiment il y avait eu un véritable débat, on aurait dû trouver des propositions d’amendement, ou des rectifications de la résolution dans ce sens. C’est ce qui n’est pas le cas.
Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu une vague confusion sur ce point chez certains camarades, l’assimilant à tort à la position défendue par Taly. Mais c’est avec la conférence d’Accion Proletaria de mai 1983 que toute cette confusion trouve son expression achevée dans une démarche franchement conseilliste. Ma réponse aux textes d’Adalen, loin de l’offenser lui a permis de se ressaisir et rejeter franchement cette démarche conseilliste. C’est alors qu’apparaissent ceux qui glissent – non par accident mais par penchant – sur la pente du centrisme, en accourant en défense de la démarche conseilliste, d’abord par une résistance silencieuse et finalement ouverte contre la résolution condamnant cette dernière démarche.
Combattez chers camarades, mais ne cherchez pas à vous abriter derrière le BI plénier de janvier 1983. C’est un mauvais abri.
Quant à se sentir offensé par ma façon de polémiquer, je le regrette infiniment mais que voulez-vous, le style c’est l’homme.
b) cela ne tient pas seulement au faut d’avoir plus ou moins de tempérament, mais aussi de la combativité. L’organisation révolutionnaire n’est pas seulement une réunion de chercheurs mais aussi, et plus encore du fait d’être une organisation de combat.
La combativité ne recoupe pas seulement une question de génération, d’âge, mais de la force des convictions. Il arrive bien souvent que des individus de la génération ancienne soient plus combatifs que ceux pourtant qui sont de la jeune génération. Comme disait Brassens « l’âge ne fait rien à l’affaire ». Il suffit de citer l’exemple des « vieux » Marx et Engels et leur critique mordante du Programme de Gotha élaboré par les « jeunes » Liebknecht et Bebel.
Ceux qui sont tellement choqués de mon « style » dans la polémique et qui ne cessent de me reprocher mon « manque de politesse » doivent attribuer cela à mon « manque d’éducation ». Il est vrai que je n’ai pas usé le fond de mes culottes sur les campus universitaires. Mais ne commettent-ils pas l’erreur de voir une paille dans l’œil d’autrui sans s’apercevoir de la poutre dans les leurs ? Ne se doutent-ils pas vraiment que cela est « peut être » tout simplement dû à la force de conviction ?
En règle générale, la violence dans la polémique, chez les révolutionnaires, est directement proportionnelle au degré des convictions. Tel est notamment l’exemple laissé par nos maîtres, de Marx à Rosa et à Lénine. Quand Rhüle, dans sa biographie de Marx explique que la violence de la polémique de Marx contre Bakounine était dûe aux maux d’estomac dont souffrait Marx, il ne fait qu’illustrer sa propre pédanterie et son propre manque de conviction et de fermeté. Les bonnes âmes qui, par vocation, sont toujours prêtes à voler au secours de l’aveugle et de l’orphelin, de l’innocent et de l’offensé, ne peuvent jamais voir dans la polémique autre chose que de la pure méchanceté. Qu’il ait eu mal à l’estomac ou ailleurs peut à la rigueur « expliquer » la virulence de Marx, mais non la justifier, pensent les braves gens. Quand on est méchant c’est parce qu’on est méchant de « nature ». Un point c’est tout. Exemple : regardez ce diable d’homme de Marx. Non seulement il est méchant avec ceux qui l’ont précédé, comme son maître Hegel mais il est encore plus méchant avec ses contemporains et amis de la gauche hégélienne, avec cette « Sainte famille » de Bauer et de ce pauvre Max Stirner. Il ne respecte même pas Feuerbach à qui il doit tant ; regardez son comportement avec ce brave Weitling dont il avait fait un tel éloge deux ans auparavant, pour lui dire maintenant que « l’ignorance n’a jamais servi d’argument à personne ». Voyez ce jeune homme de 28 ans qui se permet de ridiculiser à jamais cet honorable Monsieur Proudhon auteur de « La philosophie de la misère » (après lui avoir rendu un grand hommage pour son livre « La propriété c’est le vol ») ; constatez cette méchanceté déchaînée contre cette grande figure désintéressée du nom de Bakounine, qui de son côté ne cesse de rendre humblement hommage à l’intelligence, à la connaissance et au dévouement à la classe ouvrière de Marx et que ce dernier, avec une ingratitude incroyable ne fait que traîner dans la boue ; et cet autre, cet alter ego qu’est Engels, qui se paie le plaisir de tourner publiquement en bourrique ce « pauvre aveugle », au propre et au figuré, le professeur Dühring qui se veut être un grand penseur socialiste. Et ce n’est pas tout ! Leur méchanceté est à ce point sans bornes qu’elle se tourne également contre leurs propres disciples, contre un Lassalle, contre des disciples aussi dévoués que sont les W.Liebknecht et Bebel, et qui ont tant fait pour le développement du mouvement ouvrier en Allemagne. Personne, ennemi ou ami, n’est épargné par une polémique au vitriol de ces deux hommes, qui – comme le pensent les bonnes âmes phillistines – sous prétexte d’une « critique radicale et rigoureuse » ne font que déverser leur bile. Et pour faire ce travail, ces démons n’hésitent pas à avoir recours à toutes les armes à leur disposition, et dieu sait que l’enfer les a pourvus, en plus de leur intelligence, de connaissance, expérience, conviction, d’une passion, d’un tempérament de combattant, d’une capacité de travail, d’une persévérance, d’une plume affilée comme une lame de rasoir, maniant autant le raisonnement critique que le sarcasme et l’ironie.
Libre aux âmes sensibles de choisir le chuchotement onctueux. Pour ma part, comme pour tout révolutionnaire, je préfère en politique prendre humblement pour modèle le langage rude, franc, tranchant de nos maîtres, langage solidement fondé sur des convictions, quitte à écorcher parfois, en passant, quelque peu les « sensibleries ». C’est le tribut inévitable qu’est appelé à payer chaque militant pour la sincérité de ses convictions.
Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de suivre pas à pas le « raisonnement » de J.A. Chaque phrase, chaque mot participe à ce nuage de fumée dont nous avons parlé plus haut. Cependant on ne peut pas ne pas s’arrêter sur la référence que J.A. fait de notre brochure « Organisations communistes et conscience de classe ».
J.A. cite pour nous confondre des passages de la brochure. Elle les cite, de toute évidence, pour les opposer à notre définition de la conscience de classe et la conscience « de la » classe ou dans la classe ou le niveau de conscience dans la classe. Très ingénieusement elle se pose la question, à propos du passage qu’elle cite de la brochure : « Faut-il opposer ces deux conceptions ? Est-ce que l’une représente une déviation ? Ou est-ce que ces deux citations parlent de la même chose en partant de deux angles différents ? ». Dans sa grande bonté d’âme, J.A. veut bien nous concéder un sourire en répondant : « Je pense plutôt que cette dernière hypothèse est la plus juste ».
Si la brochure n’a pas été lue à la va-vite, en diagonale, alors il faudrait croire que sa lecture s’est arrêtée à la page 24. Dommage, si elle avait continué sa lecture elle aurait pu prendre connaissance de passages que nous citons à part, en dehors de cet article. Cela lui aurait évité bien des avatars que nous citons à part, en dehors de cet article. Cela lui aurait évité bien des avatars et des pertes de temps, à nous aussi.
Une des premières choses à savoir, en citant des extraits d’un texte, est de savoir le contexte dans lequel le texte a été écrit, à propos de quoi et contre qui. J.A. ne prend malheureusement pas cette précaution élémentaire. Rappelons donc que cette brochure a directement été écrite contre la tendance Sam-Marc Milants, c'est-à-dire contre des adeptes d’un néo-bordiguisme. Ce qui donne encore plus de poids à son argumentation.
Dans les thèses sur Feuerbach, Marx dit que les éducateurs doivent eux-mêmes avoir été éduqués. Ceci est parfaitement vrai mais en aucun cas cela ne peut être interprété dans le sens que l’éducation n’aurait plus aucune importance. Pour revenir à la conscience de classe et de son rôle actif, citons l’extrait suivant :
« Le mérite de Marx et Engels ne consiste donc pas, comme le croient les bourgeois, à avoir imposé leurs idées au prolétariat. Ils ont exprimé ce qui cherchait à parvenir à la conscience de millions de cerveaux, ils ont aidé le prolétariat à prendre conscience de lui-même (…) Mais l’ouvrier n’est pas pour autant de naissance un social-démocrate (communiste), sa conscience de lui-même doit d’abord se développer. Le mode de pensée prolétarien doit d’abord être appris. C’est un travail long et laborieux, non seulement pour les intellectuels, qui par leur situation tendent à avoir des conceptions non prolétariennes, mais aussi pour les ouvriers que tout dispose au socialisme. Et comme on peut d’autant mieux agir en social-démocrate (communiste) qu’on l’est davantage, la tâche première la plus importante du parti est l’agitation, l’éducation des masses. Mais comment engageons-nous le processus de leur prise de conscience, comment faisons-nous de l’agitation ? (…) L’agitateur social-démocrate (communiste) cherche à ramener les ouvriers à eux-mêmes. Il ne cherche pas à leur octroyer quelque chose qui leur est par essence étranger, mais à les faire sortir d’eux-mêmes ce qu’ils ont de plus authentique »[1].
N’est pas marxiste celui qui ne souscrit pas à cette démarche, avec toutefois cette correction que là où Strasser parle en termes d’individus, à la première personne du singulier, il faut surtout le voir en terme d’organisation, car seule une organisation peut s’acquitter de cette tâche pour laquelle la classe l’a secrétée : contribuer à la prise de conscience des masses de la classe et même, comme l’écrit Strasser « d’élever la conscience de classe ». Même si Pannekoek devait parfois perdre de vue lui-même la rigueur de la démarche marxiste (voir par exemple la critique faite par Internationalisme en 1947 à propos de sa brochure « Lénine comme philosophe ») il a écrit des pages remarquables sur la théorie de la connaissance de Marx (et de Dietzgen de son côté). Voici une citation tirée de sa brochure « Lutte de classe et nation » écrite en 1912 et parue dans le même livre de 10/18 « Nation et lutte de classe » page 148.
Après avoir réaffirmé que « la volonté des classes bourgeoises montantes « créa les nations modernes », Pannekoek poursuit ainsi : « Non pas en tant que volonté consciente ou arbitraire, mais en tant que vouloir en même temps que devoir, conséquence nécessaire de facteurs économiques ».
Ainsi, même pour la bourgeoisie, comme pour toutes les classes, le « vouloir », la volonté et l’action qui en découlent sont donc liées à un « devoir », à une certaine conscience, coïncidant avec les conditions objectives et de leurs intérêts. Mais cette conscience est limitée et joue un rôle secondaire pour toutes les classes dominantes dans l’histoire – hormis le prolétariat – dans la mesure même où leur pouvoir politique est basé sur un pouvoir économique qu’elles possèdent dans la société, et dont elles ne sont pas les maîtres arbitraires mais au contraire dont elles subissent aveuglément les lois économiques qui s’imposent à elles. Tout autre est la situation du prolétariat qui, par définition, ne peut posséder aucun pouvoir économique. Sa seule force matérielle – mis à part les conditions historiques objectives en sa faveur – est : son organisation et sa conscience. Ce sont ces dernières qui, produits de la « nécessité » objective et de ses luttes, déterminent à leur tour et réciproquement son « vouloir » subjectif, sa combativité et sa capacité d’aller à la victoire finale. C’est la raison pour laquelle, TOUTE TENDANCE A MINIMISER, TANT SOIT PEU, CES FACTEURS SUBJECTIFS, A LES NEGLIGER, SE PRESENTE AU SEIN DE LA CLASSE COMME UNE ENTRAVE EXTREMEMENT GRAVE DANS LE DIFFICILE ET INDISPENSABLE PROCESSUS DE LA PRISE DE CONSCIENCE PAR LE PROLETARIAT DE LA « MISSION » REVOLUTIONNAIRE QUE L’HISTOIRE LUI A ASSIGNE.
Confrontés au volontarisme/activisme/idéaliste (type Munis et le mouvement étudiant de 68 et de tant d’autres) et pas moins au plus plat ouvriérisme/économisme/fataliste, nous pouvons à juste raison, nous référer à ce qu’écrivait Trotsky dans « Cours nouveau » (1924) : « L’idéalisme dit : je peux faire ce que je veux. Tout dépend uniquement de notre bon vouloir ; le matérialisme vulgaire dit : quoique l’homme veuille, quoi qu’il fasse, cela n’a et ne peut avoir aucune influence sur les événements. La réalité s’impose à lui comme une fatalité ; le marxisme rejette ces deux démarches, en affirmant que l’homme en prenant conscience des conditions historiques existantes et déterminées devient lui-même un nouveau facteur déterminant de son devenir, un facteur qui peut accélérer ou entraver le mouvement de l’histoire (cité de mémoire). C’est là un b-a ba du marxisme, une idée de base, classique de la démarche marxiste depuis les « thèses sur Feuerbach » écrites par Marx bien avant « la Sainte famille » et « L’idéologie allemande ». Dans le même ordre d’idée, est le discours sur le programme de Rosa au congrès de fondation du parti communiste d’Allemagne : « Le socialisme est devenu une nécessité non seulement parce que le prolétariat ne peut plus vivre dans les conditions matérielles que lui réserve la classe capitaliste, mais aussi parce que nous sommes tous menacés de disparition si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme ». Et c’est pourquoi Rosa dans le même discours peut s’écrier : « ET MAINTENANT, CAMARADES, NOUS AVONS AUJOURD’HUI ATTEINT LE POINT OU NOUS POUVONS DIRE : NOUS SOMMES REVENUS A MARX, NOUS SOMMES REVENUS SOUS SA BANNIERE ».
Le conseillisme est, lui, un idéalisme et un matérialisme vulgaire à la fois. Il est idéaliste dans la mesure où il nie le déterminisme historique, économique de l’effondrement objectif du mode de production capitaliste qui sous le poids de ses contradictions internes devenues insurmontables, plonge le système dans la décadence, et fait de la pédagogie et de « l’intelligence » des ouvriers pris individuellement (et même collectivement) le fondement du socialisme.

