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« L’idéal du communisme revit d’une nouvelle flamme dans nos intelligences ; mais cet idéal n’est plus une réminiscence, il sort des entrailles de la réalité, il est le reflet du monde économique. Nous ne sommes pas des utopistes, des rêveurs, comme les lollards d’Angleterre et comme les plébéiens de la Grèce, nous sommes des hommes de science, qui n’inventons pas des sociétés, mais qui les dégagerons du milieu capitaliste. Si nous sommes communistes, c’est que nous sommes convaincus que les forces économiques de la production capitaliste entraînent fatalement la société au communisme. »

 

Paul Lafargue (L’idéalisme de l’histoire, réponse à Jean Jaurès, 12 janvier 1896)

 

"Le maximalisme ne connaitra sa première victoire qu'avec la conquête de tout le pouvoir par le prolétariat. Avant cela il n'y a rien d'autre à proposer que l'organisation toujours plus vaste, toujours plus consciente de la classe prolétarienne sur le terrain politique".

 

BORDIGA (1920 in Il Soviet, source Le Prolétaire n° 497, octobre 2010).

 

 

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« Les contradictions capitalistes provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés de travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront, « par la violence », le capitalisme à un niveau d’où  il pourra reprendre son cours. Les contradictions créent des explosions, des crises, au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps, tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force à un point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive. Cependant ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se répètent à une échelle toujours plus vaste, et elles finiront par provoquer son renversement violent » 

Marx, 1858, Grundrisse, Tome IV.

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ÊTRE GOUVERNÉ...

 

    

C'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu ...

 

Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre révolte, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

 

Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la Présidence de la République !

 

Pierre-Joseph PROUDHON (idée générale de la révolution du XIXe siècle)

 

 

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PUBLICITE POUR LE LIVRE « LES TROTSKIENS »

 (1968-2002) éditions du pavé

   Surgis du début d’usure du stalinisme au milieu des années 1960 et de petits cénacles de vieux gardiens de la pensée dogmatisée de Trotsky, les groupes trotskistes se sont fait passer pour révolutionnaires au cours des années qui ont suivies mai 1968. Les mots « révolution », « rouge », « internationalisme », « soutien aux peuples opprimés » faisaient florès. Ils tinrent longtemps le haut du pavé parmi la jeunesse estudiantine transformant les Universités en bases de recrutement activiste. Eclipsant peu à peu l’influence des dits staliniens, les trotskiens se fixèrent, en théorie, le gagner le pouvoir sur les « masses travailleuses », lesquelles restèrent rétives à l’idée de s’embrigader dans ces petits partis « léninistes » qui leur promettaient le Grand Soir avec des icônes moscovites, non plus au bout des piques mais des kalachnikov.

   Après la fin de l’agitation mondiale autour de la guerre du Vietnam, où nos manifestants « anti-impérialistes » ne protestèrent jamais autant contre les actions de l’impérialisme russe que contre l’impérialisme U.S., et avec le reflux des espoirs universels dans la signification de mai 1968, les trotskiens se sont en quelque sorte « rangés des voitures. » Ils ont fini par s’insérer dans la politique classique de leur pays, en concurrence avec les partis officiels. Après avoir agité les idéaux révolutionnaires jusqu’à la caricature, et non sans soubresauts face à la déformation qu’ils leur firent subir pour les jeunes générations, ils ont participé pleinement à l’endiguement de la théorie révolutionnaire (il faut changer le monde) en se vautrant dans la collaboration syndicale et en s’incrustant, pour une poignée, dans l’élite des élus de la nation aux basques de la gauche de la bourgeoisie. La lutte des places avait remplacé la lutte des classes.

   Leur soutien « critique », mais indubitable aux gouvernements de gauche des vingt dernières années ne laisseront un goût amer, dans l’Histoire de France, que pour ceux qu’ils avaient mystifiés. De leur période estudiantine agitée à leur dérisoire consécration électorale, les trotskiens de la fin du XXe siècle ont montré qu’ils n’étaient que des révolutionnaires en peau de lapin. L’histoire fut cruelle pour leur croyance. Sur l’autel de leurs illusions s’effondra en 1989 la vieille bougie de l’Etat ouvrier dégénéré. Impossible de rallumer une bougie fondue. Les pélerins trotskiens avancent désormais sans foi autre que la loi « démocratoque » dans le désert du capitalisme mondialisé depuis plus d’un siècle. Les fidèles de l’église de lambertologie, ceux de la secte d’Arlette et les vieux moines-militants derrière Krivine errent même sans plus se voir, avec les fadaises sur « le nouvel internationalisme profane des résistances à la mondialisation marchande ». Cet ouvrage sera le récit d’une trajectoire faillie, le livre auburn d’un dogme stérile.

 

 

Jean-Louis Roche est né à Marseille en 1950. Embauché à Boulogne-Billancourt en 1969 à I.D.F.O. (EDF-Ile de France Ouest, Puteaux). Il fût technicien d’intervention clientèle électricité et gaz pendant 35 ans au centre EDF-GDF de Bagneux.

 

 

 

 

 

 


Du même auteur

Sous le pseudonyme de Pierre Hempel

 

Histoire de la Gauche Marxiste (les derniers enfants de Socialisme ou Barbarie, 1977) (chez l’auteur)

Quel bilan des luttes de libération nationale dans le tiers-monde ? (publication interne du C.C.I. 1980)

Mai 68 et la question de la révolution (presses de l’Ecole nationale supérieure de Fontenay aux Roses, 1988, 245 pages) (épuisé)

A bas la guerre (Presses J.M. Saint Denis, 1989, 385 pages) (épuisé)

Programmes et perspective communiste (presses du  Centre National de Télé-Enseignement, Vanves, 1991, 262 pages) (épuisé)

Première traduction française d’extraits choisis du IIème Congrès du P.O.S.D.R. (parti ouvrier social démocrate de Russie) en 1903 (publication interne du C.C.I. 1995)

Le développement de la conscience dans la classe ouvrière aux XIXe et XXe siècles, obstacles et continuité (1992, projet d’étude historique, chez l’auteur)

Marc Laverne et la Gauche Communiste de France (1993, Tome I, années 1920 à 1970,  Châtillon, 492 pages) (épuisé)

Marc Laverne et le Courant Communiste International, une conception classique de l’organisation révolutionnaire (1998, Châtillon, Tome II, années 1970 à 1990, 497 pages) (épuisé)

 

Jean-Louis Roche

L’organisation eggregore (des sectes révolutionnaires en politique, Châtillon 1998)

Le nazisme, son ombre sur le siècle (éditions Spartacus 2001)

 

Ouvrages biographiques de Jean-Louis Roche

 

L’animadversion (Vanves 1970) (non publié)

Les cartons d’Albi (Roman gothique, Vanves 1994)

Les montagnes ne se rencontent pas (Châtillon 1996)

Le cahier de la douleur (le cancer et la mort, Châtillon 1998)

 

A paraître

 

L’histoire d’EDF de sa naissance à sa liquidation, vue d’en bas par un Schtroumpf.

La machine à reproduire les inégalités.

 

 

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QUESTIONNAIRE A MARX PAR SA FILLE

"Votre vertu préférée : La simplicité
Votre vertu préférée chez un homme : La force
Votre vertu préférée chez une femme : La faiblesse
Votre trait caractéristique principale : La ténacité
Votre idée du bonheur : Combattre
Votre idée du malheur : La soumission
Le défaut que vous pardonnez le plus : La crédulité
Le défaut que vous détestez le plus : La servilité
Votre aversion : Martin Tupper  (1)
Occupation favorite : Dévorer des livres
Poète favori : Shakespeare, Eschyle, Goethe
Prosateur favori : Diderot
Héros favori : Spartacus, Kepler
Héroïne favorite : Marguerite
Fleur favorite : Le Daphné
Couleur favorite : Le rouge
Nom favori : Laura, Jenny 
Plat favori : Le poisson
Maxime favorite : Rien de ce qui est humain m’est étranger [Nihil humani a me alienum puto]
Devise favorite : Douter de toute chose [De omnibus dubitandum]"

Vendredi 29 janvier 2010 5 29 /01 /Jan /2010 16:34
PAR MARC CHIRIK (1984)

MARXISME REVOLUTIONNAIRE ET CENTRISME DANS LA REALITE PRESENTE ET LE DEBAT ACTUEL DANS LE CCI (mars 1984)

 

Entre l’Invariance des bordiguistes et la variance au gré du premier petit vent venu, la distance n’est pas aussi grande que cela semble à première vue. Elles ont toutes les deux en commun de ne jamais parvenir à savoir se servir d’une méthode d’investigation vraiment scientifique de la réalité ; les premiers se servent d’un étalon de mesure, faux et fixe, les autres n’ont aucun étalon de mesure. Le résultat est finalement le même : une vision fausse de la réalité.

Naviguer sans boussole qui indique approximativement le nord (comme ces tensiomètres qui mesurent la tension à 3 ou 4 degrés près) peut quand même réussir, dans l’infini des probabilités, à faire parfois une découverte réelle. Cela ne saurait prouver et nous convaincre de la validité de naviguer sans boussole, car la probabilité de se perdre est infiniment plus grande que celle de faire des découvertes.

Il est absolument stupide à l’époque du scanner de nous inviter à recourir de préférence aux rebouteux, ou encore aux procédés qui consistent à promener sur le corps un anneau suspendu à un fil, pour diagnostiquer l’organe malade et la cause de la maladie.

La conscience de classe – c'est-à-dire pour une classe qui n’est pas simplement une donnée socio-économique, mais qui est en même temps une classe qui, à un moment de l’histoire se présente comme le sujet de l’histoire, comme la classe appelée à instaurer un mode de production qui lui soit propre – ne saurait se limiter à la seule connaissance du présent. Cette conscience qu’elle soit limitée ou universelle, plus ou moins aliénée, comporte nécessairement un passé – une connaissance de la société ancienne dans laquelle elle est née, a lutté et a vaincu – et un devenir : la compréhension du sens de l’évolution et du rôle qu’elle est appelée à jouer pour assurer ses intérêts. Ceci est d’autant plus important pour la conscience de classe du prolétariat que, premièrement, celui-ci, pour ce qui concerne le passé, n’a jamais eu d’autre pouvoir matériel dans la société où elle est née que l’expérience de ses luttes et de son organisation, et deuxièmement parce que l’histoire lui a assigné la tâche la plus difficile à ce jour, de faire sortir l’humanité de sa préhistoire ou de son histoire faite de l’aliénation économique et de l’existence des classes, pour transformer la société de l’aliénation en société libre, et en une véritable communauté agissante et assumant consciemment son « destin » et son développement.

Des trois moments de la réalité, indissociable de la conscience : passé, présent et devenir, c’est celui du devenir qui en est l’élément le plus fondamental du point de vue de la réalisation, c'est-à-dire dans le processus passant du potentiel au réel. Le passé est un élément indispensable par les acquis, par les matériaux qu’il laisse, mais qui sont des données, des vécus qu’aucune volonté ne peut empêcher d’avoir été.

Le présent, lui, trouve ses racines dans le passé déjà vécu à partir desquelles il se développe, qu’il assimile en les dépassant par des données nouvelles qu’il produit. Dans la vision dialectique il présente le moment de l’antithèse. Il est la charnière, la transition entre deux moments. Il est et se présente comme le mouvement, le mouvant, et en ce sens le moment le plus éphémère, par définition, le moins stable dans la réalité. Le devenir est, lui, toujours un facteur actif, du fait qu’il se présente comme le projet, le but à atteindre ; il est fondamentalement l’élément conscient de l’action ; il est le stimulant de la volonté ; il est la boussole dans le processus de la prise de conscience ; il est l’étalon permettant de mesurer le chemin parcouru, indique les rectifications nécessaires à faire par une expérience assimilée, et le chemin encore à parcourir ; il est le point de repère et le point de référence pour le maintien de l’orientation générale ; il est la force attractive, et de ce fait, dynamisant du processus.

Sans cet élément qu’est le devenir, le mouvement existera (car rien n’existe qui ne soit en mouvement) mais cela serait un mouvement aveugle, déterminé par des forces incontrôlables et impossibles à diriger, pouvant aboutir à la destruction du sujet et à sa propre destruction ou être condamné à tourner sans cesse sur lui-même.

Le monde humain, le monde social de l’homme, du fait même que l’homme n’est pas un simple prédateur passif mais qu’il produit le nécessaire à sa vie, donc actif, ne saurait subsister sans cet élément qu’est son devenir. C’est pourquoi l’homme depuis son surgissement était dans l’obligation de prendre de plus en plus conscience du monde l’environnant et dans lequel il vit, et de sa propre vie sociale.

La prise de conscience de son devenir, de sa nécessité, de sa possibilité, s’imposent à lui pour le rendre apte à l’action indispensable pour sa réalisation. Elle est la condition de sa réussite.

Dans cette vision globale de la réalité, nous avons évidemment brossé à gros traits les caractéristiques de ses éléments. Il est évident, que le passé n’est pas une chose définitivement morte. Non seulement il continue à agir, à influencer positivement le présent et aussi à peser négativement sur lui, mais de plus, il a également une « histoire », c'est-à-dire, ayant et constituant un mouvement et fortement marqué par le temps. Le sens de son mouvement est de s’éloigner de plus en plus, jusqu’à devenir invisible, et dont l’influence dans et sur la réalité va en diminuant. Et cela, dans la mesure même où le présent devient à son tour un passé, faisant ainsi reculer plus loin le passé ancien. Dans ce sens le passé devient de plus en plus un poids mort. Toute aspiration de retourner au passé est donc réactionnaire.

De son côté, le présent n’est pas que de l’éphémère, sans plus. D’une part il est destiné à devenir passé, et de l’autre il produit de nouvelles contradictions qui sont autant de conditions du devenir. Mais toute aspiration à le maintenir au statu-quo ne relève pas seulement de l’utopie (utopie de vouloir arrêter le mouvement comme Josué a, d’après la Bible, réussi à arrêter la marche du soleil) mais est essentiellement conservatrice.

Et pour ce qui est du devenir, son dynamisme ne fait que s’accentuer et s’accélérer au fur et à mesure que son projet initial s’approche de se réalisation. Son « champ visuel » va toujours en s’agrandissant aussi bien en étendue qu’en distance du temps à venir. Il ne s’agit pas de n’importe quel devenir « libre », c'est-à-dire fantaisiste relevant sans autre déterminisme que celui de l’imagination et de la libre volonté, à l’instar des bavardages estudiantins de mai 68 et autres libertaires, mais d’un devenir historiquement déterminé, tel qu’il se présente comme une nécessité et une possibilité de résoudre et dépasser les contradictions produites dans la réalité du présent. C’est à ce titre qu’il est entièrement dynamique-révolutionnaire.

Sur le plan de l’histoire de l’humanité, il ne suffit pas de parler de « mouvement » en général. Il est encore nécessaire de parler d’accélération du mouvement dans laquelle les trois facteurs déterminants du mouvement : la nature, le développement des forces productives et la conscience accusent des modifications profondes quant à leur poids au cours même du mouvement. Le facteur Nature qui a longtemps dominé l’évolution, a fini par être submergé par celui du développement des forces productives (un monde qui est déjà l’œuvre de l’homme). Aujourd’hui, avec l’apparition du prolétariat, c’est le facteur Conscience qui tend de plus en plus à devenir le facteur primordial dans le développement de la réalité et de la vie de l’humanité. L’avenir appartient à l’humanité.

Traduit en langage politique les trois éléments de la réalité : Passé, Présent et Devenir, prennent la forme et la nomination : Droite-réactionnaire, du Centrisme  (immédiatisme) conservateur et du Marxisme-révolutionnaire. Le centrisme est extrêmement variant, à facettes multiples, et pour cela extrêmement difficile à saisir et à combattre. Il est invertébré, visqueux, coule entre les doigts, et semble disparaître pour réapparaître dans le lieu, et à un moment où on l’attend le moins. Un peu à l’image de l’hydre dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les coupe.

Si le centrisme comme courant est, dans le mouvement ouvrier - le seul qui nous intéresse dans cet article – un phénomène constant, sa figuration politique immédiate n’est pas pour autant toujours identique. Il change constamment de visage, selon les circonstances et les questions en débat, tout en gardant la même nature, la même essence, la même démarche. Le centrisme du centre orthodoxe de Kautsky se situant entre la gauche (de Luxemburg) et la droite révisionniste (de Bernstein) n’a pas exactement le même visage que celui des Indépendants, restés « indifférents » dans la lutte à mort, entre Noske/Ebert et les ouvriers révolutionnaires de Spartacus (nouvellement réorganisés dans le PC d’Allemagne). Le centrisme d’un Martov et de son groupe de la Gauche menchevique, n’a pas le même visage que celui du stalinisme dans la IIIe Internationale entre la droite Boukharine/Brandler et la Gauche de Bordiga et Trotsky (ce dernier d’ailleurs passera, à son tour, à une position centriste entre le POUM et la Gauche communiste autour de ‘Bilan’).

Le conseillisme est une autre variante de centrisme, dans la mesure même où il nie l’importance et l’impact de la volonté et conscience révolutionnaire organisées en tant que facteur actif dans la réalisation du projet révolutionnaire de la classe, sujet de l’histoire.

Là où le marxisme révolutionnaire pose le lien des luttes présentes avec le but historique, le centrisme se réfugie, lui, dans l’immédiatisme ; là où le premier pose la nécessité d’une méthodologie dialectique matérialiste, le second se contente d’un vulgaire pragmatisme ; là où le marxisme d’une théorie cohérente et rigoureuse, le centrisme ne veut connaître que l’activisme pratique au jour le jour ; là où le marxisme pose la nécessité de la conscience comme facteur actif de la praxis révolutionnaire dans la lutte de la classe, le centrisme voit en cela de l’idéalisme à quoi il oppose unilatéralement les luttes immédiates de la classe comme l’unique creuset de la prise de conscience. Si on voulait définir de façon sommaire le centrisme, on pourrait utiliser à bon escient la formulation connue « à chaque jour suffit sa peine », inutile et sans intérêt de vouloir comprendre au-delà de son bout de nez !

Voilà ce que les camarades Raoul Victor et Judith Allen n’ont pas encore compris ou déjà oublié.

 

LES EXPLICATIONS DE VOTE DE LA CAMARADE JUDITH ALLEN

 

D’entrée en matière, Judith Allen commence par situer le débat dans l’ambiguïté. Cela n’est pas un trait de caractère personnel. L’ambiguïté est un trait classique du centrisme. C’est d’ailleurs une chose paradoxale que ce type de démarche se nomme centrisme, qui vient du mot centre et qui devrait signifier ‘aller au centre’, au cœur du débat, alors que, dans la réalité, le centrisme en politique est tout le contraire ; la démarche de celui-ci consiste toujours à ne pas aller au cœur du débat et à tourner en rond, introduisant constamment de nouvelles et nouvelles questions imaginaires ou secondaires, des insinuations et allusions vagues afin d’éviter d’aller au fond du débat.

Pour J.A. donc, la demande, émise par le bureau international plénier, à ce que les camarades qui ont voté avec réserve donnent des explications était : « pour mieux cerner de quoi il s’agit ». Cela laisse entendre que le BI plénier ne savait pas « de quoi il s’agit » et attendait les explications pour pouvoir « mieux cerner » la question afin de pouvoir se prononcer. Cela laisserait entendre que la discussion n’a pas abouti à une conclusion, qu’il n’y a pas eu prise de position, que le BI plénier a laissé ce point comme une question « ouverte » en attendant que, de la discussion qui s’ouvrira viendra ensuite une prise de position de l’organisation. Cette façon de comprendre et présenter les choses est une contre vérité manifeste. Que tel soit le désir de J.A. nous n’en doutons pas. C’est la continuation de la stratégie de torpillage déployée par J.A. au B.I. plénier, pour empêcher par tous les moyens que ce dernier se prononce clairement sur ce sujet.

Non camarade J.A. Pour savoir « de quoi il s’agit » en général, il y a la résolution votée par 2/3 du B.I. plénier et qui est très claire. Ce que le BI plénier a voulu c’est obliger les camarades à expliciter clairement le contenu des réserves, ce que chacun mettait dans « sa » réserve. Il nous importait, premièrement de savoir si les votes avec réserve constituaient une unité de vue. Nous savons aujourd’hui – ce dont nous nous doutions déjà alors – qu’il n’en est rien. Ce n’est qu’une toute petite minorité chez qui les réserves sont franchement un rejet de notre conception du rôle actif du facteur conscience et du rôle de l’organisation des révolutionnaires dans la lutte de la classe. Deuxièmement, nous voulions que la position contraire soit explicitée le plus clairement par écrit, pour éviter des malentendus souvent le produit d’un verbalisme oral. Et troisièmement, en accord avec la lettre et l’esprit de nos statuts, la majorité ne saurait se contenter d’être simplement la majorité mais elle est dans l’obligation d’inciter les camarades qui sont en désaccord à expliciter le plus clairement possible leurs positions (que nous croyons fausses) afin que toute l’organisation puisse les combattre en connaissance de cause. Ce n’est là pas une concession à un « démocratisme » mais la nécessité et la volonté de mieux aguerrir nos convictions.

 

J.A. a « compris » que « selon les termes de la résolution »,  l’approfondissement « serait la conscience de classe » et « l’étendue de cet approfondissement dans la classe » serait la conscience « de la » classe. Nous sommes dans le regret de dire que J.A. a mal compris la résolution. Nous ne parlons pas de la conscience et de sa dimension unique, mais de la conscience et de « ses » dimensions dont font partie l’étendue et l’approfondissement.

La conscience de classe est la connaissance de soi, comportant des acquis de son passé, les problèmes de son existence présente, et de son devenir historique aussi loin qu’il est possible de le prévoir. Et en conséquence, du fait que le devenir est par définition dynamique, sa connaissance est en continuelle expansion.

Pour n’avoir pas compris cela, que « cette formulation » lui paraît être « pas claire » et qu’il lui semble que nous opposons « conscience/approfondissement » à « conscience/étendue », et déduisant de là que cela « frôle de trop près des conceptions qui voient dans la lutte révolutionnaire « deux consciences ».

Le fait qu’il existe des gens qui parlent de l’existence de deux consciences, n’est pas de notre faute et nous n’y pouvons rien, et cela n’a d’ailleurs rien à faire avec notre débat. Que ces craintes, véritables obsessions, existent dans la tête à J.A., sous la forme d’une véritable phobie du « léninisme », n’est pas non plus de notre faute. Ce n’est en tout cas pas une raison pour nous attribuer des idées que nous avons toujours, implicitement et explicitement, rejetées et combattues catégoriquement. J.A. ferait bien de relire les textes du CCI se rapportant à ce sujet, avec un esprit plus calme, pour s’en persuader elle-même.

 

Au lieu de faire cela, J.A. se laisse aller, pour nous confondre, à nous amalgamer dans une longue liste de conceptions aberrantes, depuis celle de la Communiste Workers’Organisation à toutes sortes de conceptions modernistes, en ne manquant pas évidemment de passer par celle du bordiguisme (cette dernière dont elle a appris l’existence… tout récemment dans le dernier BI plénier). Nous avons dit, dans un récent article, que le centrisme a horreur des affrontements francs. Il préfère le silence, « laisser dire, laisser-faire ». Mais s’il se trouve forcé de parler, alors son arme favorite est de faire un nuage de fumée, non pas seulement pour se rendre lui-même invisible mais encore pour empêcher les uns et les autres de pouvoir, dans l’épaisseur de la confusion, se voir et se reconnaître. Les explications de J.A. sur ses « réserves » sont un modèle de ce genre. Tout ce qu’elle ne comprend pas et notamment la dialectique marxiste, lui paraît flou et vain, à jeter aux orties. Cela ne l’empêche pas, au contraire, de jongler avec les mots comme verticale et horizontale et de nous jeter à la face l’idée de la « conscience achevée » et « dont il s’agirait d’en tartiner les masses pour horizontaliser la verticale ». Décidément J.A. a tout compris !

Quand nous écrivons que le processus de pris de conscience ne se fait pas uniquement dans l’organisation des révolutionnaires mais également dans les cerveaux des ouvriers, J.A. lit : « la conscience de classe est là quelque part dans les mains d’une minorité et (que) la contribution de la classe ouvrière, dans son ensemble historiquement, ne serait que de l’accepter, l’assimiler », sans apporter autre chose que « l’étendue quantitative ». Vraiment tout est parfaitement compris et rien, pas une virgule, n’est déformé. J.A. ne connaît que deux couleurs : le blanc et le noir, et ce qui n’est pas blanc est noir, et ce qui n’est pas noir est blanc. Cela lui suffit.

Est-ce si difficile de comprendre la distinction à faire entre un objet et ses dimensions ? Par exemple la chaleur et la quantité de chaleur ? Marx, par exemple, établit dans le Capital la distinction à faire entre la valeur = force de travail dépensée et sa grandeur mesurable en temps, en nombre d’heures de travail socialement nécessaire pour la production d’une marchandise. C’est ce qui permet de changer des valeurs égales entre elles : un pantalon, par exemple, contre deux chemises.

 

 

Entre autres arguments fantaisistes J.A. trouve une place dans ses explications pour m’adresser le reproche d’avoir… insulté tout le BI plénier de janvier 1983. Rien que cela !

a)      d’après elle c’est tout le BI plénier qui se serait prononcé contre la formulation de la maturation souterraine ». Ceci est parfaitement inexact. On ne trouve aucune trace, aucune mention à cette question, ni dans le rapport sur la situation internationale présenté par le secrétariat international, ni dans la résolution finale votée à l’unanimité. Le BI plénier n’avait pas vraiment abordé cette question. On la trouve mentionnée dans le résumé synthétique de la discussion où un camarade a pu certainement aborder cette question, en passant – comme cela arrive souvent – dans son intervention. Si cela avait été autrement, si vraiment il y avait eu un véritable débat, on aurait dû trouver des propositions d’amendement, ou des rectifications de la résolution dans ce sens. C’est ce qui n’est pas le cas.

Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu une vague confusion sur ce point chez certains camarades, l’assimilant à tort à la position défendue par Taly. Mais c’est avec la conférence d’Accion Proletaria de mai 1983 que toute cette confusion trouve son expression achevée dans une démarche franchement conseilliste. Ma réponse aux textes d’Adalen, loin de l’offenser lui a permis de se ressaisir et rejeter franchement cette démarche conseilliste. C’est alors qu’apparaissent ceux qui glissent – non par accident mais par penchant – sur la pente du centrisme, en accourant en défense de la démarche conseilliste, d’abord par une résistance silencieuse et finalement ouverte contre la résolution condamnant cette dernière démarche.

Combattez chers camarades, mais ne cherchez pas à vous abriter derrière le BI plénier de janvier 1983. C’est un mauvais abri.

Quant à se sentir offensé par ma façon de polémiquer, je le regrette infiniment mais que voulez-vous, le style c’est l’homme.

 

b)      cela ne tient pas seulement au faut d’avoir plus ou moins de tempérament, mais aussi de la combativité. L’organisation révolutionnaire n’est pas seulement une réunion de chercheurs mais aussi, et plus encore du fait d’être une organisation de combat.

La combativité ne recoupe pas seulement une question de génération, d’âge, mais de la force des convictions. Il arrive bien souvent que des individus de la génération ancienne soient plus combatifs que ceux pourtant qui sont de la jeune génération. Comme disait Brassens « l’âge ne fait rien à l’affaire ». Il suffit de citer l’exemple des « vieux » Marx et Engels et leur critique mordante du Programme de Gotha élaboré par les « jeunes » Liebknecht et Bebel.

Ceux qui sont tellement choqués de mon « style » dans la polémique et qui ne cessent de me reprocher mon « manque de politesse » doivent attribuer cela à mon « manque d’éducation ». Il est vrai que je n’ai pas usé le fond de mes culottes sur les campus universitaires. Mais ne commettent-ils pas l’erreur de voir une paille dans l’œil d’autrui sans s’apercevoir de la poutre dans les leurs ? Ne se doutent-ils pas vraiment que cela est « peut être » tout simplement dû à la force de conviction ?

 

En règle générale, la violence dans la polémique, chez les révolutionnaires, est directement proportionnelle au degré des convictions. Tel est notamment l’exemple laissé par nos maîtres, de Marx à Rosa et à Lénine. Quand Rhüle, dans sa biographie de Marx explique que la violence de la polémique de Marx contre Bakounine était dûe aux maux d’estomac dont souffrait Marx, il ne fait qu’illustrer sa propre pédanterie et son propre manque de conviction et de fermeté. Les bonnes âmes qui, par vocation, sont toujours prêtes à voler au secours de l’aveugle et de l’orphelin, de l’innocent et de l’offensé, ne peuvent jamais voir dans la polémique autre chose que de la pure méchanceté. Qu’il ait eu mal à l’estomac ou ailleurs peut à la rigueur « expliquer » la virulence de Marx, mais non la justifier, pensent les braves gens. Quand on est méchant c’est parce qu’on est méchant de « nature ». Un point c’est tout. Exemple : regardez ce diable d’homme de Marx. Non seulement il est méchant avec ceux qui l’ont précédé, comme son maître Hegel mais il est encore plus méchant avec ses contemporains et amis de la gauche hégélienne, avec cette « Sainte famille » de Bauer et de ce pauvre Max Stirner. Il ne respecte même pas Feuerbach à qui il doit tant ; regardez son comportement avec ce brave Weitling dont il avait fait un tel éloge deux ans auparavant, pour lui dire maintenant que « l’ignorance n’a jamais servi d’argument à personne ». Voyez ce jeune homme de 28 ans qui se permet de ridiculiser à jamais cet honorable Monsieur Proudhon auteur de « La philosophie de la misère » (après lui avoir rendu un grand hommage pour son livre « La propriété c’est le vol ») ; constatez cette méchanceté déchaînée contre cette grande figure désintéressée du nom de Bakounine, qui de son côté ne cesse de rendre humblement hommage à l’intelligence, à la connaissance et au dévouement à la classe ouvrière de Marx et que ce dernier, avec une ingratitude incroyable ne fait que traîner dans la boue ; et cet autre, cet alter ego qu’est Engels, qui se paie le plaisir de tourner publiquement en bourrique ce « pauvre aveugle », au propre et au figuré, le professeur Dühring qui se veut être un grand penseur socialiste. Et ce n’est pas tout ! Leur méchanceté est à ce point sans bornes qu’elle se tourne également contre leurs propres disciples, contre un Lassalle, contre des disciples aussi dévoués que sont les W.Liebknecht et Bebel, et qui ont tant fait pour le développement du mouvement ouvrier en Allemagne. Personne, ennemi ou ami, n’est épargné par une polémique au vitriol de ces deux hommes, qui – comme le pensent les bonnes âmes phillistines – sous prétexte d’une « critique radicale et rigoureuse » ne font que déverser leur bile. Et pour faire ce travail, ces démons n’hésitent pas à avoir recours à toutes les armes à leur disposition, et dieu sait que l’enfer les a pourvus, en plus de leur intelligence, de connaissance, expérience, conviction, d’une passion, d’un tempérament de combattant, d’une capacité de travail, d’une persévérance, d’une plume affilée comme une lame de rasoir, maniant autant le raisonnement critique que le sarcasme et l’ironie.

Libre aux âmes sensibles de choisir le chuchotement onctueux. Pour ma part, comme pour tout révolutionnaire, je préfère en politique prendre humblement pour modèle le langage rude, franc, tranchant de nos maîtres, langage solidement fondé sur des convictions, quitte à écorcher parfois, en passant, quelque peu les « sensibleries ». C’est le tribut inévitable qu’est appelé à payer chaque militant pour la sincérité de ses convictions.

 

Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de suivre pas à pas le « raisonnement » de J.A. Chaque phrase, chaque mot participe à ce nuage de fumée dont nous avons parlé plus haut. Cependant on ne peut pas ne pas s’arrêter sur la référence que J.A. fait de notre brochure « Organisations communistes et conscience de classe ».

J.A. cite pour nous confondre des passages de la brochure. Elle les cite, de toute évidence, pour les opposer à notre définition de la conscience de classe et la conscience « de la » classe ou dans la classe ou le niveau de conscience dans la classe. Très ingénieusement elle se pose la question, à propos du passage qu’elle cite de la brochure : « Faut-il opposer ces deux conceptions ? Est-ce que l’une représente une déviation ? Ou est-ce que ces deux citations parlent de la même chose en partant de deux angles différents ? ». Dans sa grande bonté d’âme, J.A. veut bien nous concéder un sourire en répondant : « Je pense plutôt que cette dernière hypothèse est la plus juste ».

Si la brochure n’a pas été lue à la va-vite, en diagonale, alors il faudrait croire que sa lecture s’est arrêtée à la page 24. Dommage, si elle avait continué sa lecture elle aurait pu prendre connaissance de passages que nous citons à part, en dehors de cet article. Cela lui aurait évité bien des avatars que nous citons à part, en dehors de cet article. Cela lui aurait évité bien des avatars et des pertes de temps, à nous aussi.

Une des premières choses à savoir, en citant des extraits d’un texte, est de savoir le contexte dans lequel le texte a été écrit, à propos de quoi et contre qui. J.A. ne prend malheureusement pas cette précaution élémentaire. Rappelons donc que cette brochure a directement été écrite contre la tendance Sam-Marc Milants, c'est-à-dire contre des adeptes d’un néo-bordiguisme. Ce qui donne encore plus de poids à son argumentation.

 

Dans les thèses sur Feuerbach, Marx dit que les éducateurs doivent eux-mêmes avoir été éduqués. Ceci est parfaitement vrai mais en aucun cas cela ne peut être interprété dans le sens que l’éducation n’aurait plus aucune importance. Pour revenir à la conscience de classe et de son rôle actif, citons l’extrait suivant :

« Le mérite de Marx et Engels ne consiste donc pas, comme le croient les bourgeois, à avoir imposé leurs idées au prolétariat. Ils ont exprimé ce qui cherchait à parvenir à la conscience de millions de cerveaux, ils ont aidé le prolétariat à prendre conscience de lui-même (…) Mais l’ouvrier n’est pas pour autant de naissance un social-démocrate (communiste), sa conscience de lui-même doit d’abord se développer. Le mode de pensée prolétarien doit d’abord être appris. C’est un travail long et laborieux, non seulement pour les intellectuels, qui par leur situation tendent à avoir des conceptions non prolétariennes, mais aussi pour les ouvriers que tout dispose au socialisme. Et comme on peut d’autant mieux agir en social-démocrate (communiste) qu’on l’est davantage, la tâche première la plus importante du parti est l’agitation, l’éducation des masses. Mais comment engageons-nous le processus de leur prise de conscience, comment faisons-nous de l’agitation ? (…) L’agitateur social-démocrate (communiste) cherche à ramener les ouvriers à eux-mêmes. Il ne cherche pas à leur octroyer quelque chose qui leur est par essence étranger, mais à les faire sortir d’eux-mêmes ce qu’ils ont de plus authentique »[1].

 

N’est pas marxiste celui qui ne souscrit pas à cette démarche, avec toutefois cette correction que là où Strasser parle en termes d’individus, à la première personne du singulier, il faut surtout le voir en terme d’organisation, car seule une organisation peut s’acquitter de cette tâche pour laquelle la classe l’a secrétée : contribuer à la prise de conscience des masses de la classe et même, comme l’écrit Strasser « d’élever la conscience de classe ». Même si Pannekoek devait parfois perdre de vue lui-même la rigueur de la démarche marxiste (voir par exemple la critique faite par Internationalisme en 1947 à propos de sa brochure « Lénine comme philosophe ») il a écrit des pages remarquables sur la théorie de la connaissance de Marx (et de Dietzgen de son côté). Voici une citation tirée de sa brochure « Lutte de classe et nation » écrite en 1912 et parue dans le même livre de 10/18 « Nation et lutte de classe » page 148.

Après avoir réaffirmé que « la volonté des classes bourgeoises montantes « créa les nations modernes », Pannekoek poursuit ainsi : « Non pas en tant que volonté consciente ou arbitraire, mais en tant que vouloir en même temps que devoir, conséquence nécessaire de facteurs économiques ».

Ainsi, même pour la bourgeoisie, comme pour toutes les classes, le « vouloir », la volonté et l’action qui en découlent sont donc liées à un « devoir », à une certaine conscience, coïncidant avec les conditions objectives et de leurs intérêts. Mais cette conscience est limitée et joue un rôle secondaire pour toutes les classes dominantes dans l’histoire – hormis le prolétariat – dans la mesure même où leur pouvoir politique est basé sur un pouvoir économique qu’elles possèdent dans la société, et dont elles ne sont pas les maîtres arbitraires mais au contraire dont elles subissent aveuglément les lois économiques qui s’imposent à elles. Tout autre est la situation du prolétariat qui, par définition, ne peut posséder aucun pouvoir économique. Sa seule force matérielle – mis à part les conditions historiques objectives en sa faveur – est : son organisation et sa conscience. Ce sont ces dernières qui, produits de la « nécessité » objective et de ses luttes, déterminent à leur tour et réciproquement son « vouloir » subjectif, sa combativité et sa capacité d’aller à la victoire finale. C’est la raison pour laquelle, TOUTE TENDANCE A MINIMISER, TANT SOIT PEU, CES FACTEURS SUBJECTIFS, A LES NEGLIGER, SE PRESENTE AU SEIN DE LA CLASSE COMME UNE ENTRAVE EXTREMEMENT GRAVE DANS LE DIFFICILE ET INDISPENSABLE PROCESSUS DE LA PRISE DE CONSCIENCE PAR LE PROLETARIAT DE LA « MISSION » REVOLUTIONNAIRE QUE L’HISTOIRE LUI A ASSIGNE.

 

Confrontés au volontarisme/activisme/idéaliste (type Munis et le mouvement étudiant de 68 et de tant d’autres) et pas moins au plus plat ouvriérisme/économisme/fataliste, nous pouvons à juste raison, nous référer à ce qu’écrivait Trotsky dans « Cours nouveau » (1924) : « L’idéalisme dit : je peux faire ce que je veux. Tout dépend uniquement de notre bon vouloir ; le matérialisme vulgaire dit : quoique l’homme veuille, quoi qu’il fasse, cela n’a et ne peut avoir aucune influence sur les événements. La réalité s’impose à lui comme une fatalité ; le marxisme rejette ces deux démarches, en affirmant que l’homme en prenant conscience des conditions historiques existantes et déterminées devient lui-même un nouveau facteur déterminant de son devenir, un facteur qui peut accélérer ou entraver le mouvement de l’histoire (cité de mémoire). C’est là un b-a ba du marxisme, une idée de base, classique de la démarche marxiste depuis les « thèses sur Feuerbach » écrites par Marx bien avant « la Sainte famille » et « L’idéologie allemande ». Dans le même ordre d’idée, est le discours sur le programme de Rosa au congrès de fondation du parti communiste d’Allemagne : « Le socialisme est devenu une nécessité non seulement parce que le prolétariat ne peut plus vivre dans les conditions matérielles que lui réserve la classe capitaliste, mais aussi parce que nous sommes tous menacés de disparition si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme ». Et c’est pourquoi Rosa dans le même discours peut s’écrier : « ET MAINTENANT, CAMARADES, NOUS AVONS AUJOURD’HUI ATTEINT LE POINT OU NOUS POUVONS DIRE : NOUS SOMMES REVENUS A MARX, NOUS SOMMES REVENUS SOUS SA BANNIERE ».

Le conseillisme est, lui, un idéalisme et un matérialisme vulgaire à la fois. Il est idéaliste dans la mesure où il nie le déterminisme historique, économique de l’effondrement objectif du mode de production capitaliste qui sous le poids de ses contradictions internes devenues insurmontables, plonge le système dans la décadence, et fait de la pédagogie et de « l’intelligence » des ouvriers pris individuellement (et même collectivement) le fondement du socialisme.



[1] Otto Strasser : « L’ouvrier et la nation » 1912, édition 10-18, 1977, page 101.

Par Jean-Louis Roche
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Vendredi 22 janvier 2010 5 22 /01 /Jan /2010 19:39
PAR MARC CHIRIK

SI LE COURS HISTORIQUE SE RENVERSAIT…[1]

(Réponse à Maxime, décembre 1983)

 

Dans l’article ci-dessus, le camarade Max se pose et nous pose la question de savoir quelle serait la position et l’activité du CCI si le cours historique se renversait et au lieu d’aller vers la reprise et le développement de la lutte de classe, c’est le cours de la guerre qui s’imposait. Il lui semble que dans les discussions et polémiques avec d’autres groupes nous éprouvons quelque gêne à répondre clairement à cette question. Peut-être même se demande-t-il, nous nous réfugierions dans l’affirmation de l’existence d’un cours de luttes et dans la vision apocalyptique d’une 3ème guerre pour ne pas avoir à répondre à la question – pour esquiver la réponse. Et même si nous ne le faisons pas consciemment, il reste encore à savoir si la conviction que nous avons du caractère catastrophique d’une 3ème guerre nucléaire, laissant peu d’espoir à la possibilité d’une révolution, n’entraînerait-elle pas – cette conviction – à immobiliser, à paralyser notre volonté d’activité révolutionnaire ?

Sans rentrer dans de longs développements, essayons de donner des réponses aussi précises que possible à ces questionnements qui peuvent tracasser certains camarades.

1)      Le cours des luttes peut se retourne. Nous l’avons toujours affirmé. Pas plus que tous les marxistes – Marx y compris – nous ne sommes « des croyants » en une prédestination. Il n’y a pas d’absolu dans l’histoire. Il n’y a pas de fatalité. Nous fondons nos convictions sur des analyses, des études de l’évolution du capitalisme, du rapport de force entre les classes en présence d’où découlent des probabilités, mais non des croyances. Nous connaissons même les conditions dans lesquelles le cours peut se renverser et nous les avons toujours explicitées : « défaite physique et politique du prolétariat ». C’est pourquoi nous formulons toujours la perspective non en termes de certitude à l’instar de Bordiga, mais en terme d’alternative : socialisme ou barbarie, révolution prolétarienne ou guerre impérialiste avec tout ce que celle-ci implique.

2)      En cas de renversement du cours, allant à la guerre, les révolutionnaires ont pour tâche de poursuivre leur activité révolutionnaire, même si les chances de la révolution s’amenuisent. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe pas de certitude à 100% qu’un tel cataclysme ne soit à son tour irréversible, fatal. La question de 95% et 5% de possibilités de réussite ne se pose pas aux révolutionnaires. C’est là une question de spéculation intellectuelle. Les révolutionnaires n’ont pas le choix. Tant qu’existe la classe, existe la lutte. Et les révolutionnaires font partie intégrante de cette lutte sans exiger au préalable des garanties d’une issue favorable que personne ne peut leur donner. Une classe opprimée, même si elle doit succomber, n’a pas d’autre remède que de lutter. Il en est des révolutionnaires comme il en est des médecins ; tant qu’il subsiste un souffle de vie, ils ne peuvent qu’assister le malade et ne jamais lever les bras au ciel avant que le patient ne soit mort. Cela n’enlève en rien l’importance et l’intérêt de poursuivre l’examen et de se rendre conscient de probabilités et des possibilités.

3)      Tant qu’une possibilité subsiste, même dans de pires conditions, le CCI (s’il est une organisation révolutionnaire) accomplira sa tâche révolutionnaire dans une guerre impérialiste mondiale, à l’instar des révolutionnaires dans la 1ère et la 2ème Guerre mondiale. Il ne peut y avoir de questionnements sur ce point. Le CCI ne sera jamais gêné pour l’affirmer sans aucune réserve. S’il n’y a pas de garanties absolues, si, comme nous l’enseigne l’histoire, bien des organisations autrefois révolutionnaires ont, au moment critique trahi et sont passées du côté de l’ennemi de classe dans la guerre, le CCI présente aujourd’hui – dans tout le milieu révolutionnaire – le maximum de garanties possibles de rester fidèle à la révolution en cas de guerre. Sur ce point, loin de se trouver gêné et dans le flou, comme le pense la camarade Max, le CCI n’a vraiment pas de leçon à recevoir ni de bordiguistes et de leurs épigones, ni des descendants des anarchistes et autres modernistes. Il suffit pour cela de se référer au comportement des organisations dont les uns et les autres se réclament ou cherchent à couvrir leur comportement politique durant la dernière guerre mondiale, et dans les guerres localisées depuis, connues sous le nom de guerres de libération nationale. Leur radicalisme verbal d’aujourd’hui en est d’autant moins rassurant.

4)      La question de ce que sera l’activité du CCI en cas d’un renversement du cours débouchant dans une guerre classique (non nucléaire) n’a donc aucun sens et est ridicule par définition. Quant à la question sur l’activité du CCI en cas de guerre nucléaire, personne ne peut répondre, pour la simple raison que personne ne sait ce qu’il restera encore de l’humanité. D’après un récent colloque de physiciens qui a eu lieu à Londres, 1 milliard 200 millions d’êtres humains seront morts dans le premier quart d’heure, si seulement un tiers du potentiel nucléaire de Russie et des USA était utilisé ! Ce même colloque a examiné sérieusement l’éventualité d’une nouvelle ère glaciaire entraînant la disparition pendant des siècles de toute vie sur terre. Dans de telles conditions, la question posée ne relève que de la pire spéculation, et rien de plus.

5)      Ce qu’il y a à mettre en évidence, ce n’est pas « la gêne » dont souffrirait le CCI, mais l’incapacité de groupes, qui se disent révolutionnaires, de comprendre la gravité de l’enjeu que le prolétariat affronte aujourd’hui. Pour certains groupes comme Battaglia et le CWO, leur déclaration d’internationalisme de demain dans la guerre n’est faite que pour cacher leur pratique de flirt aujourd’hui avec des groupes plus ou moins staliniens et nationalistes.

Si une question se pose à nous, ce n’est pas « notre flou », « notre gêne », mais l’extrême timidité avec laquelle nous dénonçons ce soi-disant « défaitisme » de demain, pour mieux couvrir les hésitations quant à l’activité révolutionnaire de bien des groupes.

 

 (Cf. extrait du tome III des oeuvres complètes de Marc Chirik, "inédits" à paraître en février 2010)

 



[1] Dans les années 1970-1980-1990 le CCI était le seul à défendre la notion de « cours historique » conçu initialement comme cours à la révolution puis « cours aux affrontements de classe » (espérant encore la révolution). Cette notion procédait plutôt d’un choix basé sur l’espoir suscité par les innombrables luttes ouvrières de ces 20 années. D’autres groupes marxistes pensaient plutôt que l’on allait vers la guerre mondiale de toute façon avant toute révolution. De nos jours personne ne sait trop où on en est, tout le monde observe et attend !

Par Jean-Louis Roche
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Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /Déc /2009 10:26

Le concept de « bureaucratie stalinienne » n’a jamais rien expliqué et reste un leurre simpliste pour trotskiste attardé. Il s’agit bien plutôt d’identifier la maturation d’une anarchie stalinienne, sœur jumelle de l’Etat libéral, celui de la « main invisible ». L’institution étatique de l’Etat stalinien qui se renforce dans la seconde partie des années 1920 a ceci de particulier qu’elle recrute des responsables dont le parcours n’est marqué que par un apprentissage de l’allégeance et de la prudence politique dans le parti d’abord, dans les diverses administrations subalternes ensuite. Cette institution est encore obligée de conserver des experts en statistiques de tradition libérale d’avant 1917 ainsi que des intellectuels bolcheviques honnêtes de la première heure de la révolution. Les purges qui se succèdent au niveau des appareils administratifs de l’Etat, dont celle de 1937 sera l’apogée, ont pour fonction de briser avec violence les liens de connaissance et de reconnaissance qui se sont noués entre chercheurs, statisticiens, et mathématiciens et qui étaient à la base du recrutement administratif au début des années 1920. Le principe d’anarchie bureaucratique sous Staline qui visait à supprimer toute solidarité et universalité de chercheurs en même temps que toute intégrité, substitue à une administration civile un nouveau réseau de relations personnelles de type corporatif qui recréent, sous la prétention à une nature socialiste, le même type de fonctionnement que l’Etat bourgeois classique.

La mise en place en Russie, juste après la révolution, d’une direction de la statistique s’inscrivait dans la logique scientiste du XIXe siècle. Les responsables de cette direction administrative seront soumis aux aléas du reflux de la révolution et laminés par le renforcement de l’Etat. Huit directeurs se succèdent de 1917 à 1939. Cinq d’entre eux sont fusillés entre 1937 et 1938. Le premier directeur était resté à la tête de la direction de 1917 à 1926 ; cette stabilité recoupe assez ironiquement la durée de l’effort de l’Etat-parti pour rester internationaliste. C’est Ossinski qui avait été nommé brièvement directeur en 1926. Paradoxalement, et preuve de la continuité de l’Etat, le dernier directeur nommé à la tête de la statistique d’Etat, nommé en 1939, mais présent au service des bolcheviques en 1924, y demeure jusqu’en 1975, date de son départ en retraite.

La rotation avait été plus rapide entre 1926 et 1939 où les directeurs avaient été six à se succéder. Les premiers étaient membres de l’ancienne élite russe et les derniers étaient des rejetons des écoles d’Etat du parti. Ces six directeurs, dont Ossinski, subissent les violences des grandes purges qui précèdent la guerre. Si certains sauvent leur peau, ils sont tout de même écartés quand la production statistique ne correspond pas aux affirmations de Staline.

La sphère des études statistiques ne peut pas tricher avec la réalité de la mystification politique. Les résultats des travaux statistiques établissaient dès le milieu des années 1920 les conséquences catastrophiques de la collectivisation, puis le drame humain du grand tournant de 1928-31 où, entre autres, chercheurs et mathématiciens sont déportés ou exécutés.

L’honnêteté « suicidaire » du travail des statisticiens sous la dictature de l’Etat « ouvrier dégénéré » ne peut être expliquée par une fidélité religieuse au bolchevisme initial comme le ressassèrent les sectes maximalistes de la fin du XXe siècle en Europe occidentale. Les parcours communs professionnels, politiques et scientifiques d’une partie de l’élite bourgeoise hostile à l’autocratie et des premiers acteurs bolcheviques, contenaient déjà le malentendu entre fonction politique et administration de l’Etat. Focalisés par les grandes déclarations des dirigeants politiques, tels Lénine, Boukharine, etc. la plupart des historiens et les militants à leur suite oublient et ignorent les discussions sous-jacentes liées à la question de la construction-reconstruction de l’Etat. Du point de vue de la gestion étatique, le parti bolchevique n’en avait aucune idée précise, comme tous les partis insurrectionnalistes. Lénine n’a pas caché avoir repris le mot de Napoléon : « on s’engage et puis on voit ». Dès le départ les dirigeants bolcheviques, qui veulent tout diriger, apparaissent très utopistes aux yeux des statisticiens. Les divergences portent sur l’interprétation des événements, les choix politiques mais aussi des transformations un peu trop précipitées de la société. L’administration étatique ne fonctionne pas comme un parti politique, elle exige des compétences autres que la simple conviction politique ou la capacité à discourir. Elle nécessite des spécialistes, scientifiques et techniques, qui ne sont pas spécialement d’origine ouvrière. Une évidence et un paradoxe : les nouveaux administrateurs techniques appartiennent aux élites pré-révolutionnaires (des couches intellectuelles libérales actrices ou pas de la révolution) quand les dirigeants politiques bolcheviques sont obligés d’accepter la collaboration d’un personnel constitué non en soi d’ennemis de la transformation sociale mais d’éléments conservateurs plutôt traditionnalistes et carrés comme les mathématiciens dans leur discipline ; or une société en transformation ne peut fonctionner avec des règles mathématiques ni reposer sur les seules vues des statisticiens.

 

Un recrutement ouvriériste

 

C’est lorsque la stalinisation s’affirme – stalinisation comprise comme renforcement de l’Etat et non méchanceté de Staline – que le recrutement administratif est basé sur l’identification des trajectoires individuelles plus que sur les compétences. Les recruteurs du nouvel Etat, qui exigent comme première condition la carte du parti, se livrent à la chasse des « éléments socialement étrangers » au prolétariat. Dès 1924 et jusqu’aux années 1930, on met l’accent sur les « origines douteuses » du personnel étatique. Sont identifiés comme éléments dangereux les enfants de popes, de nobles ou d’officiers de l’armée tsariste. Cette démarche ouvriériste simpliste, tendancielle au début de la révolution, n’est pourtant de plus en plus que le couvercle de la soupière. A la fin des années 1920, les interrogatoires des « personnes douteuses » portent plus sur leur passé politique, leurs prises de position, les relations professionnelles et amicales, que sur l’origine sociale. L’allégeance au nouvel Etat pouvait être obtenue assez rapidement pour les éléments d’ « origine douteuse », par la carte du parti ou l’ancienneté de l’adhésion.

Ceux qui vont être éliminés successivement de la direction de la statistique, seront certes souvent des scientifiques bourgeois qui s’étaient connus avant la révolution, y compris des sympathisants du parti social-démocrate qui, sans être maximalistes, militaient pour une action scientifique dans la gestion de l’Etat moderne. Sous le pouvoir autocratique du tsar, du fait de leur conviction scientifique, ils apparaissaient déjà comme des contestataires dérangeants pour l’ordre dominant. Certains s’étaient exilés, consternés par l’aveuglement et la barbarie de l’Etat tsariste. Ils avaient accueilli la révolution avec soulagement en escomptant naturellement mettre leur savoir au service d’un système de gouvernement plus humain. Lorsque ces spécialistes sont sollicités par le nouveau pouvoir, ils demandent immédiatement qu’on leur accorde ce qu’ils souhaitaient depuis longtemps pour la Russie : la création d’un appareil d’observation scientifiquement fondé de la société, permettant d’orienter les politiques, tout en gardant une indépendance totale par rapport au pouvoir politique. Toute leur formation intellectuelle reposait sur la conviction que la démarche d’étude scientifique devait servir à guider le politique et non l’inverse.

Le premier directeur de la Direction centrale de la statistique, Pavel Illitch Popov, longtemps en exil, avait une longue expérience dans les bureaux de statistiques régionaux dans les années précédant 1917, années aux cours desquelles il sympathisait avec les thèses bolcheviques (il connaissait personnellement Lénine), et ne cachait pas ses faveurs pour un gouvernement moderne et progressiste. La longue trajectoire scientifique ou militante, des Popov et Ossinski, ne les avait point formé à une pensée rigide mais à ne considérer le progrès scientifique que sous forme de débats et de polémiques. Ils admettaient que les catégories dont ils traitaient n’étaient pas neutres et supposaient souvent un parti pris politique violent.

Les classes sociales subsistent immédiatement après la révolution, bien qu’elles soient bouleversées par rapport à la place qui leur était dévolue auparavant. On n’est plus dans le simplisme de deux seules classes, bourgeoisie et prolétariat. L’analyse de la stratification sociale dans les campagnes entraînera un débat ardu. Il ne s’agissait pas d’une simple analyse statistique où des catégories sociales auraient pu être classifiées en laboratoire. L’enjeu était bien politique puisqu’il fallait déterminer la politique bolchevique vis-à-vis des campagnes. Une réflexion réelle est menée même si le clan de Staline s’empare rapidement du problème pour éliminer ses opposants. Le koulak doit-il être qualifié de paysan riche ou d’exploiteur de type capitaliste ? La qualification de koulak appliquée sans distinction à l’ensemble de la paysannerie finalement par statisticiens, agronomes et économistes, donne des armes à Staline pour éliminer ses opposants (plus nuancés) et engager la première campagne de déportation massive à la fin de 1929.

Une régression du même type, ouvrant la voie, à la barbarie étatique, avait été notable lors du recensement de 1926 où les statisticiens avaient eu à débattre des catégories ethniques et nationales. La représentation ethnographique s’inspira de la science ethnographique de l’Empire russe, opposant ethnologues et bureaucrates locaux. Les distinctions opérées entre russes et populations indigènes d’Asie centrale et de Sibérie opèrent dans le cadre des représentations héritées du colonialisme russe. Dix ans plus tard, ces distinctions élevées au rang de nationalités deviendront catégories de classement visant à déporter des populations entières, à une date bien antérieure à la déportation des populations juives par les nazis. Les statisticiens se sont fait complices involontairement des exactions de l’Etat stalinien en réclamant que soit mentionnée l’ethnie dans les bulletins d’état civil. Les populations seront déportées sur ce seul critère par le NKVD. Les statisticiens avaient cru pouvoir maintenir indépendante leur science et toujours guider le politique, répétant que leur chiffrage ne pouvait mentir. Ils sous-estimèrent que suivant l’orientation politique de l’Etat à un moment donné, l’enquête sociologique se transforme inévitablement en interrogatoires judiciaire et policier. Leur croyance en la rationalité et l’impunité de leur « science » restait nettement en deçà de la conscience politique des anciens bolcheviques qui savaient la fragilité du combat sociétal et qu’aucun système de légitimité même dit scientifique ne pouvait sauver en soi la révolution isolée.

De fonctionnaire neutre et compétent, le statisticien des débuts de la révolution s’est mué peu à peu, bien que plus souvent remplacé par un bureaucrate anarchiste, en un exécutant docile dont la compétence administrative était fondée sur l’allégeance personnelle et la fidélité aux chefs des bureaux qui deviennent en même temps les chefs des bourreaux.

 

Le repli corporatif :

 

La vision erronée d’un département statistique neutre, indépendant du pouvoir politique, est avérée dans la trajectoire de Popov. De manière anarchiste (charbonnier maître chez soi) il défend en 1924 son personnel administratif au nom de la légitimité scientifique, alors qu’en ces années, dès avant la mort de Lénine, les termes du débat statistique se sont « russifiés » pour ne pas dire rigidifiés. Son limogeage en 1926 lui donne toute latitude pour se couler dans l’anarchie stalinienne. Même si, en 1937, il se joint à la protestation des statisticiens contre le rejet de leur recensement par les caciques staliniens, il ne remet pas en cause sa croyance en la neutralité de la science statistique. Ossinski qui lui succède défend de la même manière corporative l’administration, bien que vieux militant intègre de longue date, et critique de Lénine. Ossinski se bat cependant sur le plan politique. Comme nombre de ses collègues, non encore criminalisés, aguerri par des nombreuses luttes politiques internes il croit néanmoins aussi à l’honorabilité scientifique comme légitimité capable de contrer l’étau étatique. Kraval qui lui succède tient tête encore au NKVD. Paradoxalement, malgré la série des purges successives, il demeura toujours un certain nombre de chercheurs fidèles aux méthodes d’analyse de la première Direction de la statistique mais définitivement marginalisés.

Les anarchistes des bureaux qui s’installent pour un demi-siècle dans cette administration, avant comme après la mort de Staline ne se penchent plus désormais sur une étude des transformations sociales mais s’adaptent aux logiques gestionnaires du capitalisme d’Etat. Ils travaillent à gérer des relations de type comptable entre les diverses institutions de l’Etat russe. Ils se situent dans une même chaîne administrative basée sur un corpus d’interprétation commune. Nombre d’entre eux proviennent alors du milieu rural sans aucune compétence dans le domaine industriel et ne sont pas en général formé à l’université. Après les arrestations de Kondratiev et Groman – toute une génération de mathématiciens de haut vol a été décapitée – les nouveaux statisticiens sont prévenus des conséquences de se risquer à une interprétation personnelle. Leurs rapports sont descriptifs et éliminent toute dimension sociale. Les chiffres sont truqués et les catastrophes d’un monde de désolation, minimisées. A usage interne, ce n’est pas le cas. L’Etat russe détient les données démographiques de la famine de 1933 où près de six millions de vies humaines sont rayées de la carte en Ukraine, Basse-Volga et Kazakhstan ; sans oublier la surmortalité dans les goulags. En 1937, cependant les chiffres globaux de la population soviétique étant inférieur à ceux souhaités (du fait des six millions en moins), les responsables de la direction statistique sont à leur tour victimes d’une nouvelle grande purge.

Selon certains sociologues il y avait une contradiction entre la tâche noble de statisticien et la fonction propagandiste d’Etat :

« D’un côté, formés à l’université ou dans un institut de statistique à une technique qui affirme son caractère scientifique, ils ne peuvent oublier cela, au risque de perdre toute légitimité et d’ôter tout fondement à leur existence professionnelle. D’un autre côté, ils se restreignent aux tâches strictement associées à leur position dans l’institution, dans une logique bureaucratique puisque étroitement fonctionnelle. La fonction devient l’élément principal de la production, mais du coup limite les possibilités d’adaptation à des conditions inattendues »[1].

 

Or, le défaut fondamental de ce genre de sociologue est de ne pas prendre en compte le fait que scientifiques ou statisticiens sont corruptibles comme le reste de la population, qui plus est sous un régime de terreur. Les purges de statisticiens de 1937 ne s’expliquent pas parce que les statisticiens « faisaient leur boulot », mais parce que les éléments qu’ils fournissaient, de même que la trajectoire « vieux bolchevique » de certains, risquaient de donner de solides arguments de poids aux maximalistes bordiguistes et trotskistes qui combattaient courageusement la contre-révolution. Sinon cela laisse planer le doute sur un aveuglement statistique de l’Etat totalitaire qui aurait pu, contrairement à l’Etat démocratique, se passer des « vrais chiffres ». Or, tout Etat policier moderne a besoin d’une surveillance pointue de la population comme des vrais chiffres, d’autant que ces « données » restent aux mains internes des hautes sphères du gouvernement. Sinon l’Etat capitaliste court à la faillite à la vitesse grand V.



[1] Cf. Alain Blum « Les statisticiens et le stalinisme », in « Pour une histoire des sciences sociales », ed. Fayard, 2004.

Par Jean-Louis Roche
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Mercredi 16 décembre 2009 3 16 /12 /Déc /2009 14:35

FRIEDRICH ENGELS
il y a cent ans disparaissait
un « grand forgeron du socialisme »

 

Par Jean-Louis Roche

 

Publié par la Revue Internationale du CCI le 15 Octobre 2005. Comme sur le blog Le Prolétariat Universel, je vous conseille ici aussi vivement le livre de Tristam Hunt qui vient de sortir chez Flammarion : « Engels un gentleman révolutionnaire », qui m’a appris beaucoup de choses que j’eusse voulu connaître à l’époque. Quand on écrit sur le passé ou sur les grands hommes, on pèche beaucoup par ignorance.

 « Friedrich Engels s'est éteint à Londres le 5 août 1895. Après son ami Karl Marx (mort en 1883), [...] Marx et Engels ont été les premiers à montrer que la classe ouvrière et ses revendications sont un produit nécessaire du régime économique actuel qui crée et organise inéluctablement le prolétariat en même temps que la bourgeoisie ; ils ont montré que ce ne sont pas les tentatives bien intentionnées d'hommes au coeur généreux qui délivreront l'humanité des maux qui l'accablent aujourd'hui, mais la lutte de classe du prolétariat organisé. Marx et Engels ont été les premiers à expliquer, dans leurs oeuvres scientifiques, que le socialisme n'est pas une chimère, mais le but final et le résultat nécessaire du développement des forces productives de la société actuelle. »

C'est par ces lignes que Lénine commençait, un mois après le décès du compagnon de Marx, une courte biographie d'un des meilleurs militants du combat communiste.

Un combattant exemplaire du prolétariat

Engels, né à Barmen en 1820 dans la province rhénane de la Prusse, fut en effet un exemple de militant dévoué toute sa vie au combat de la classe ouvrière. Issu d'une famille d'industriels il aurait pu vivre richement et confortablement sans se soucier du combat politique. Or, comme Marx et beau­coup de jeunes étudiants révoltés par la misère du monde dans lequel ils vivaient, il va très jeune acquérir une maturité politique exceptionnelle au contact de la lutte des ouvriers en Angleterre, en France puis en Allemagne. Il était inévitable que dans la période historique où le prolétariat se constituait en classe, développait son combat politique il attirât un certain nombre d'élé­ments intellectuels dans ses rangs.

Engels fut toujours modeste sur sa trajectoire individuelle, ne manquant jamais de saluer l'apport considérable de son ami Marx. Cependant, à peine âgé de 25 ans, il agit en précurseur. Il est témoin en Angleterre de la marche catastrophique de l'industrialisation et du paupérisme. Il perçoit les promesses, en même temps que les faiblesses, du mouvement ouvrier dans ses balbutiements (le Chartisme). Il prend conscience que « l'énigme de l'histoire » réside dans ce prolétariat méprisé et méconnu, il fréquente les meetings ouvriers à Manchester où il voit les prolétaires s'atta­quer franchement au christianisme et pré­tendre s'occuper de leur avenir.

En 1844, Engels écrit un article, Contribution à la critique de l'économie politique, pour les Annales franco-allemandes, revue publiée en commun à Paris par Arnold Ruge, un jeune démocrate, et par Marx qui, à ce moment-là, se situe encore sur le terrain de la lutte pour la conquête de la démocratie contre l'absolutisme prussien. C'est ce texte qui ouvre véritablement les yeux à Marx sur la nature profonde de l'économie capitaliste. Puis, l'ouvrage d'Engels, La condition de la classe laborieuse en Angleterre, publié en 1845, devient un livre de référence pour toute une génération de révolutionnaires. Comme l'écrit Lénine, Engels fut donc le premier à déclarer que le prolétariat « n'est pas seulement » une classe qui souffre, mais que la situation économi­que intolérable où il se trouve le pousse irrésistiblement en avant et l'oblige à lutter pour son émancipation finale. Deux ans plus tard, c'est aussi Engels qui rédige sous forme de questionnaire Les principes du communisme qui servira de canevas à la rédaction du mondialement connu Manifeste communiste, signé par Marx et Engels.

En fait, l'essentiel de l'immense contribution que Engels a faite au mouvement ouvrier est le fruit d'une étroite collaboration avec Marx, et réciproquement. Ils font véritable­ment connaissance à Paris durant l'été 1844. Dès lors commencera un travail commun pour toute une vie, une confiance réciproque rare, mais qui ne reposera pas simplement sur une amitié hors du commun, mais sur une communion d'idées, une conviction partagée du rôle historique du prolétariat et un combat constant pour l'esprit de parti, pour gagner de plus en plus d'éléments au combat révolutionnaire.

Ensemble, dès leur rencontre, Marx et Engels vont très vite dépasser leurs visions philosophiques du monde pour se consacrer à cet événement sans précédent dans l'histoire, le développement d'une classe, le prolétariat, à la fois exploitée et révolutionnaire. Une classe d'autant plus révolutionnaire qu'elle a cette particularité d'acquérir une claire « conscience de classe » débarrassée des préjugés et des auto-mystifications qui pesaient sur les classes révolutionnaires du passé, telle la bourgeoisie. De cette réflexion commune sortiront deux livres : La Sainte Famille publié en 1844 et L'idéologie allemande écrit entre 1844 et 1846, mais qui ne sera publié qu'au 20e siècle. Dans ces livres, Marx et Engels règlent leur compte aux conceptions philosophiques des « jeunes hégéliens », leurs premiers compagnons de combat, qui n'ont pas su dépasser une vision bourgeoise ou petite bourgeoise du monde. En même temps, ils y font l'exposé d'une vision matérialiste et dialectique de l'histoire, une vision qui rompt avec l'idéalisme (qui considère que « ce sont les idées qui gouvernent le monde ») mais aussi avec le matérialisme vulgaire qui ne reconnaît aucun rôle actif à la conscience. Pour leur part, Marx et Engels considèrent que « quand la théorie s'empare des masses, elle devient force matérielle ». C'est ainsi que les deux amis, totalement convaincus de cette unité entre l'être et la conscience, ne vont jamais séparer le combat théorique du prolétariat de son combat pratique, ni leur propre participation à ces deux formes du combat.

En effet, contrairement à l'image que la bourgeoisie en a souvent donnée, Marx et Engels ne furent jamais des « savants en chambre », coupés des réalités et des combats pratiques. En 1847, le Manifeste qu'ils rédigent ensemble s'appelle en réalité Manifeste du Parti communiste et doit servir de programme à la « Ligue des Communistes », une organisation qui s'apprête à prendre part aux combats qui s'annoncent. En 1848, lorsqu'éclate une série de révolutions bourgeoises sur le continent européen, Marx et Engels y participent activement afin de contribuer à l'éclosion des conditions qui permettront le développement économique et politique du prolétariat. Rentrés en Allemagne, ils publient un quotidien, La Nouvelle Gazette Rhénane qui devient un instrument de combat. Plus concrètement encore, Engels s'engage dans les troupes révolutionnaires qui mènent le combat dans le pays de Bade.

Après l'échec et la défaite de cette vague révolutionnaire européenne, la participation à celle-ci vaudra à Engels, aussi bien qu'à Marx, d'être poursuivis par toutes les polices du continent, ce qui les contraint de s'exiler en Angleterre. Marx s'installe définitivement à Londres alors qu'Engels va travailler jusqu'en 1870 dans l'usine de sa famille à Manchester. L'exil ne paralyse nullement leur participation aux combats de la classe. Ils poursuivent leur activité au sein de la Ligue des communistes jusqu'en 1852, date à laquelle, pour éviter à celle-ci une dégénérescence suite au reflux des luttes, ils se prononcent pour sa dissolution.

En 1864, lorsque se constitue, dans la foulée d'une reprise internationale des combats ouvriers, l'Association internationale des travailleurs, ils y participent activement. Marx devient membre du Conseil général de l'AIT et Engels l'y rejoint en 1870 lorsqu'il peut enfin se libérer de son travail à Manchester. C'est un moment crucial dans la vie de l'AIT et c'est côte à côte que les deux amis vont participer aux combats que mène l'Internationale : la Commune de Paris de 1871, la solidarité aux réfugiés après celle-ci (au Conseil Général, c'est Engels qui anime le service d'aide matérielle aux communards émigrés à Londres) et surtout la défense de l'AIT contre les menées de l'Alliance de la Démocratie socialiste animée par Bakounine. Marx et Engels sont présents, en septembre 1872, au Congrès de La Haye qui barre la route de l'Alliance et c'est Engels qui rédige la plus grande partie du rapport, confié par le Congrès au Conseil général, sur les intrigues des bakouninistes.

L'écrasement de la Commune a porté un coup très brutal au prolétariat européen et l'AIT, la « vieille internationale » comme l'appelleront désormais Marx et Engels, s'éteint en 1876. Les deux compagnons ne cessent pas pour autant le combat politique. Ils suivent de très près les partis socialistes qui se constituent et se développent dans la plupart des pays d'Europe, une activité que Engels poursuivra énergiquement après la mort de Marx en 1883. Ils sont particulièrement attentifs au mouvement qui se déve­loppe en Allemagne et qui devient le phare du prolétariat mondial. Ils y interviennent pour combattre toutes les confusions qui pèsent sur le Parti social-démocrate comme en témoignent la Critique du Programme de Gotha (rédigée par Marx en 1875) et la Critique du Programme d'Erfurt (Engels, 1891).

Ainsi, Engels, tout comme Marx, fut avant tout un militant du prolétariat, partie prenante des différents combats menés par celui-ci. Au soir de sa vie, Engels confia que rien n'avait été plus passionnant que le combat de propagande militante. Il évoquait, en particulier sa joie de collaborer à une presse quotidienne dans l'illégalité, avec La Nouvelle Gazette Rhénane en 1848, puis avec le Sozialdemocrat dans les années 1880, lorsque le parti subissait les rigueurs de la loi de Bismark contre les socialistes.

La collaboration d'Engels et de Marx fut particulièrement féconde ; même éloignés l'un de l'autre, ou lorsque leurs organisations étaient dissoutes, ils continuèrent à lutter, entourés de compagnons fidèles eux aussi au travail de fraction indispensable dans les périodes de reflux, maintenant cette activité de minorité par de multiples correspondances.

C'est à cette collaboration également qu'on doit les ouvrages théoriques majeurs rédigés aussi bien par Engels que par Marx. Ceux écrits par Engels résultaient grandement de l'échange permanent d'idées et de réflexions qu'il avait avec Marx. Il en est ainsi de L'Anti-Dühring (publié en 1878 et qui a constitué un des instruments essentiels de la formation des militants socialistes d'Allemagne) comme de L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (1884) qui expose le plus précisément la conception communiste de l'Etat sur laquelle se baseront par la suite les révolutionnaires (notamment Lénine dans L'Etat et la révo­lution). Même Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, publié après la mort de Marx, n'a pu être écrit qu'à la suite de la réflexion menée en com­mun, depuis leur jeunesse, par les deux amis.

Réciproquement, sans la contribution d'Engels, l'ouvrage majeur de Marx, Le Capital, n'aurait jamais vu le jour. Déjà, c'est Engels, comme on l'a vu, qui en 1844 avait fait comprendre à Marx la nécessité de s'attaquer à une critique de l'économie politique. Par la suite, toutes les avancées, toutes les hypothèses contenues dans Le Capital ont fait l'objet de longues correspondances : c'est ainsi par exemple qu'Engels, directement impliqué dans la fonctionnement d'une entreprise capitaliste, a pu fournir des informations de première main sur ce fonctionnement. De même, les encouragements et les conseils permanents d'Engels ont contribué beaucoup à ce que le premier livre de l'ouvrage soit publié en 1867. Enfin, alors que Marx avait laissé à sa mort une masse considérable de brouillons, c'est Engels qui les a mis en forme pour en faire les livres II et III du Capital (publiés en 1885 et 1894).

Engels et la 2e Internationale

Ainsi, Engels, qui n'a jamais prétendu qu'au rôle de « second violon », a laissé cependant au prolétariat une oeuvre à la fois profonde et d'une grande lisibilité. Mais il a aussi et surtout permis, après la mort de Marx, que soient légués un « esprit de parti », une expérience et des principes organisationnels qui on valeur de continuité et qui ont été transmis jusqu'à la IIIe Internationale.

Engels avait participé à la fondation, en 1847, de la Ligue des Communistes puis de l'AIT en 1864. Après la dissolution de la 1ère Internationale, Engels joua un rôle important dans le maintien des principes lors de la reconstitution d'une deuxième Internationale à laquelle il ne ménagea jamais ses conseils. Il avait estimé prématurée la fondation de cette nouvelle Internationale, mais pour combattre la réapparition d'intrigants comme Lassalle ou la résurgence de l'opportunisme anarchisant, il avait mis tout son poids pour vaincre l'opportunisme au congrès international de fondation à Paris en 1889. En fait, jusqu'à sa mort, Engels s'effrcera de lutter contre l'opportunisme qui ressurgira, notamment dans la social-démocratie allemande, contre la veulerie de l'in­fluence petite-bourgeoise, contre l'élément anarchiste destructeur de toute vie organisa­tionnelle et contre l'aile réformiste de plus en plus séduite par les chants de sirène de la démocratie bourgeoise.

A la fin du siècle dernier, la bourgeoisie avait toléré le développement du suffrage universel. En Allemagne, en particulier, le nombre d'élus socialistes put donner une impression de force dans le cadre de la légalité aux éléments réformistes et opportunistes du parti. L'historiographie bourgeoise et les ennemis du marxisme se sont servis de déclarations d'Engels, en partie justifiées, contre les vieilleries barricadières, pour laisser croire que le vieux militant était devenu un pacifiste réformiste lui aussi ([1]). En particulier, la préface qu'il écrivit, en 1895, au texte de Marx sur Les luttes de classe en France, était invoquée comme démonstration qu'Engels jugeait périmé le temps des révolutions. C'est vrai que cette introduction contenait des formulations fausses (2), mais le texte publié n'avait presque plus rien à voir avec l'original. En effet, ce document avait été tronqué une première fois par Kautsky pour éviter des poursuites judiciaires, puis, une autre fois, le texte avait été vraiment expurgé par Wilhem Liebknecht. Engels écrivit à Kautsky pour exprimer son indignation de trouver dans le Vorwärts un extrait de son introduction qui le faisait « apparaître comme un partisan à tout prix de la légalité » (1er avril 1895). Deux jours après, il se plaignait également à Lafargue : « Liebknecht vient de me jouer un joli tour. Il a pris de mon introduction aux articles de Marx sur la France de 1848-1850 tout ce qui a pu lui servir pour soutenir la tactique à tout prix paisible et antiviolente qu'il lui plaît de prêcher depuis quelques temps. »

Malgré les multiples mises en garde d'Engels, l'inféodation à l'opportunisme des Bernstein, Kautsky et compagnie allait déboucher sur l'éclatement de la deuxième Internationale en 1914 contre la vague social-chauviniste. Mais, cette internationale avait bien été un lieu du combat révolutionnaire contrairement aux dénégations des modernes conteurs d'histoire à la GCI (3). Ses acquis politiques, l'internationalisme qu'elle avait affirmé à ses congrès (notamment ceux de 1907 à Stuttgart et de 1912 à Bâle), les principes organisationnels (défense de la centralisation, combat contre les intrigants et les jeunes arrivistes, etc.) n'étaient pas perdus pour l'aile gauche de l'Internationale d'Engels, puisque les Lénine, Rosa Luxemburg, Pannekoek et Bordiga, parmi tant d'autres, allaient reprendre l'étendard révolutionnaire farouchement défendu par le vieux combattant  jusqu'au bout.

oOo

La fille de Marx, Eleanor, dans un article que lui avait demandé une revue socialiste allemande pour les 70 ans d'Engels, a rendu un hommage mérité à l'homme et au militant : « Il n'y a qu'une chose qu'Engels n'a jamais pardonné - la fausseté. Un homme qui n'est pas vrai envers lui, plus encore celui qui n'est pas fidèle à son parti, ne trouve aucune pitié auprès d'Engels. Ce sont, pour lui, des péchés impardonnables. Engels ne connaît pas d'autres péchés... Engels, qui est l'homme le plus exact du monde, qui a plus que n'importe qui, un sentiment très vif du devoir et surtout de la discipline envers le parti, n'est pas le moins du monde un puritain. Personne, comme lui, n'est capable de tout comprendre, et, partant, personne ne pardonne aussi aisément nos petites faiblesses ». En republiant ce texte, la presse socialiste de l'époque (numéro d'août 1895 du Devenir social), presse socialiste de l'époque salua la mémoire du grand combattant : « Un homme est mort qui s'est volontairement maintenu au second plan, pouvant être au premier. L'idée, son idée, est debout, partout vivante, plus vivante que jamais, et défiant toutes les attaques, grâce aux armes qu'il a, avec Marx, contribué à lui fournir. On n'entendra plus retentir sur l'enclume le marteau de ce vaillant forgeron ; le bon ouvrier est tombé ; le marteau échappé de ses mains puissantes est à terre et y restera peut-être longtemps ; mais les armes qu'il a forgées sont toujours là, solides et brillantes. S'il n'est pas donné à beaucoup d'en pouvoir forger de nouvelles, ce que, du moins, nous pouvons tous faire, ce que nous devons faire, c'est de ne pas laisser rouiller celles qui nous ont été livrées ; et, à cette condition, elles nous gagneront la victoire pour laquelle elles ont été faites ».

F. Médéric (pseudo de Jean-Louis Roche)



(1) L'historiographie bourgeoise n'est pas seule à s'être efforcée de faire croire à un avilissement politique d'Engels à la fin de sa vie. Nos « marxologues » modernes, à la Maximilien Rubel, le traitent à la fois de déformateur et d'idolâtre de Marx. Toutes ces diffamations ont pour résultat, sinon pour but, d'étouffer la voix d'Engels, pour ce qu'elle représente : la fidélité au combat révolutionnaire.

(2) C'est avec raison que Rosa Luxemburg, lors de la fondation du parti communiste d'Allemagne, le 31 décembre 1918, critiquait ces formulations d'Engels et indiquait comment elles avaient été pain béni pour les réformistes dans leur travail d'avilissement du marxisme. Mais en même temps, elle tenait à préciser que : « Engels n'a plus vécu assez longtemps pour voir les résultats, les conséquences pratiques de l'utilisation que l'on fit de sa préface (...) Mais je suis sûre d'une chose : quand on connaît les oeuvres de Marx et d'Engels, quand on connaît l'esprit révolutionnaire vivant, authentique, inaltéré qui se dégage de leurs écrits, de tous leurs enseignements, on est convaincu qu'Engels aurait été le premier à protester contre les excès qui ont résulté du parlementarisme pur et simple (...) Engels et même Marx, s'il avait vécu, auraient été les premiers à s'insurger violemment contre cela, à retenir, à freiner brutalement le véhicule pour empêcher qu'il ne s'enlise dans la boue » (Rosa Luxemburg, « Discours sur le programme »). A ce moment là, Rosa ne savait pas que Engels avait déjà protesté énergiquement à propos de sa préface. Par ailleurs, à ceux qui se plaisent à opposer Engels à Marx, on peut signaler que celui-ci également a émis des jugements qui ont été amplement exploités par les réformistes. C'est ainsi que moins de deux ans après la Commune de Paris il pouvait déclarer : « (...) nous ne nions pas qu'il existe des pays comme l'Amérique, l'Angleterre, et si je connaissais mieux vos institutions, j'ajouterais la Hollande, où les travailleurs peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques (...) » (Discours au meeting de cloture du Congrès de La Haye de l'AIT, 8 septembre 1872). Tous les révolutionnaires, même les plus grands, ont pu commettre des erreurs. S'il est normal que les falsificateurs social-démocrates, staliniens ou trotskystes élèvent en dogme, de façon intéressée, ces erreurs, il appartient aux communistes de savoir les reconnaître en s'inspirant de la globalité de l'oeuvre de leurs prédécesseurs.

(3) Sur la défense du caractère prolétarien de la deuxième internationale, voir notre article « La continuité des organisations politiques du prolétariat : la nature de classe de la social-démocratie », Revue Internationale n° 50.

 

Par Jean-Louis Roche
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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /Déc /2009 11:19

Remarque introductive: Dans cet article d'avril 1937, Camillo Berneri dit ses quatre vérités à la charismatique Federica Montseny. Même avec politesse il lui dit qu'elle a trahi elle aussi la révolution, qu'elle s'est faite complice des criminels staliniens (on notera au passage que les staliniens se partagent le travail, les français félicitent les anars collaborateurs quand les russes les dénoncent comme "fascistes"). Berneri a encore beaucoup d'illusions sur un possible ressourcement de l'anarchisme et sur cette stupidité, la "guerre révolutionnaire", mais il s'est tant rapproché de la position de la Gauche maximaliste "Bilan" en Belgique qu'il a fini par approcher la vérité: ce n'est plus qu'une "vulgaire guerre d'indépendance" nationale". C'est pourquoi il est abattu un mois plus tard par les tueurs staliniens. Les sites anarchistes actuelles se gardent encore de toute analyse et signification de ce meurtre pour n'en garder que l'image du martyr d'un stalinisme soit disant disparu et continuer à frayer avec les staliniens relookés, comme la CNT.
JLR

Lettre à Federica Montseny
par Camillo Berneri

Chère camarade,

J'avais l'intention de m'adresser à vous tous, camarades-ministres, mais une fois la plume en main, je me suis adressé spontanément à toi seule et je n'ai pas voulu contrarier cette impulsion instinctive.

Que je ne sois pas toujours d'accord avec toi, cela ne t'étonne, ni ne t'irrite, et tu t'es montrée cordialement oublieuse des critiques qu'il aurait été presque toujours équitable, parce qu'humain, de considérer comme injustes et excessives. Ceci n'est pas une petite qualité à mes yeux, et elle témoigne de la nature anarchiste de ton esprit. C'est une certitude qui compense efficacement, pour mon amitié bien entendu, les particularités idéologiques que tu as manifestée souvent dans tes articles au style très personnel et dans tes discours d'une éloquence admirable.

Je n'ai pu accepter calmement l'identité affirmée par toi entre l'anarchisme bakouniniste et le républicanisme fédéraliste de Pi y Margall. Je ne te pardonne pas d'avoir écrit "qu'en Russie, ce ne fut pas Lénine le vrai constructeur de la Russie, mais bien Staline, esprit réalisateur, etc." Et j'ai applaudi à la réponse de Voline dans Terre Libre, à tes affirmations complètement inexactes sur la mouvement anarchiste russe.

Mais ce n'est pas de cela que je veux t'entretenir. De ces choses-là et de bien d'autres choses j'espère un jour ou l'autre te parler directement. Si je m'adresse à toi, publiquement, c'est à propos de sujets infiniment plus graves, pour te rappeler tes responsabilités énormes, dont tu ne te rends peut-être pas compte à cause de ta modestie.

Dans ton discours du 3 janvier 1937, tu disais :
Les anarchistes sont entrés au gouvernement pour empêcher que la Révolution déviât et pour la poursuivre au-delà de la guerre, et encore pour s'opposer à toute éventualité de tentative dictatoriale, d'où qu'elle vienne.
Eh bien ! camarade, en avril, après trois mois d'expérience collaborationniste, nous nous trouvons en présence d'une situation au cours de laquelle se produisent des faits graves, tandis que d'autres pires encore se dessinent déjà. Là où, comme au Pays basque, dans le Levant et en Castille, notre mouvement n'est pas imposé par des forces de base, autrement dit par de vastes cadres syndicaux et par l'adhésion prépondérante des masses, la contre-révolution opprime et menace de tout écraser. Le gouvernement est à Valence et c'est de là que partent les gardes d'assaut destinés à désarmer les noyaux révolutionnaires formés pour la défense. On évoque Casas-Viejas en songeant à Vilanesa. (1)

Ce sont les gardes civils et les gardes d'assaut qui conservent les armes; ce sont encore eux qui à l'arrière doivent contrôler les "incontrôlables ", autrement dit désarmer les noyaux révolutionnaires pourvus de quelques fusils et de quelques revolvers. Ceci se passe tandis que le front intérieur n'est pas liquidé. Ceci se produit au cours d'une guerre civile dans laquelle toutes les surprises sont possibles et dans des régions où le front bien proche, extrêmement découpé, n'est pas mathématiquement certain, Ceci, tandis qu'apparaît avec évidence une distribution politique des armes tendant à n'armer que du strict nécessaire (un strict nécessaire qui, souhaitons-le, apparaîtra suffisant) le front d'Aragon, escorte armée de la collectivisation agraire en Aragon et contrefort de la Catalogne, cette Ukraine ibérique. Tu es, dans un gouvernement qui a offert à la France et à l'Angleterre des avantages au Maroc, tandis que, dès juillet 1936, il aurait été nécessaire de proclamer officiellement l'autonomie politique marocaine. Je m'imagine, ce que toi, anarchiste, tu dois penser de cette affaire aussi ignoble que stupide ; mais je crois que l'heure est venue de faire savoir que toi et les autres anarchistes ministres n'êtes pas d'accord quant à la nature et à la teneur de pareilles propositions.

Le 24 octobre 1936, j'écrivais dans Guerre di Classe :
"La base d'opération de l'armée fasciste est le Maroc. Il faut Intensifier la propagande en faveur de l'autonomie marocaine sur tout le secteur de l'influence panislamique. Il faut Imposer à Madrid des déclarations sans équivoque annonçant l'abandon du Maroc et la protection de l'autonomie marocaine. La France envisage avec préoccupation la possibilité de répercussions insurrectionnelles dans l'Afrique du Nord et en Syrie ; l'Angleterre voit se renforcer les agitations autonomistes égyptiennes et celles des Arabes de Palestine. Il faut exploiter pareils soucis à travers une politique qui menace de déchaîner la révolte dans le monde islamique. Pour une pareille politique, il faut de l'argent et il faut d'urgence envoyer des émissaires agitateurs et organisateurs dans tous les centres de l'émigration arabe, dans toutes les zones frontières du Maroc français. Sur les fronts d'Aragon, du Centre, des Asturies et d'Andalousie, quelques Marocains suffisent pour faire fonction de propagandistes (par radio, tracts, etc ... ). "

Il va de soi qu'on ne peut simultanément garantir les Intérêts anglais et français au Maroc et faire couvre d'insurrection. Valence continue la politique de Madrid. Il faut que celle-ci change. Et, pour la changer, Il faut dire clairement et fortement toute sa pensée propre, parce qu'à Valence des influences agissent tendant à pactiser avec Franco.
Jean Zyromski écrivait dans le Populaire du 3 mars : Les manœuvres sont visibles et elles visent à la conclusion d'une paix, qui, en réalité, signifierait non seulement l'arrêt de la Révolution espagnole, mais encore l'annulation des conquêtes sociales réalisées. Ni Caballero, ni Franco, telle serait la formule qui exprimerait sommairement une conception qui existe, et je ne suis pas sûr qu'elle n'ait pas la faveur de certains milieux politiques, diplomatiques et même gouvernementaux en Angleterre et aussi en France.

Ces influences, ces manœuvres expliquent différents points obscurs : par exemple l'inactivité de la flotte de guerre loyaliste. La concentration des forces provenant du Maroc, la piraterie du Canarias et du Baléares, la prise de Malaga sont les conséquences de cette inactivité. Et la guerre n'est pas finie ! Si Prieto est incapable et indolent, pourquoi le tolérer ? Si Prieto est lié par une politique qui lui fait paralyser la flotte, pourquoi ne pas dénoncer cette politique ?
Vous, anarchistes ministres, vous tenez des discours éloquents et vous écrivez des articles brillants, mais ce n'est pas avec des discours et des articles que l'on gagne la guerre et que l'on défend la Révolution. Celle-là se gagne et celle-ci se défend en permettant de passer de la défensive à l'offensive. La stratégie de position ne peut s'éterniser. Le problème ne peut se résoudre en lançant des mots d'ordre : mobilisation générale, des armes au front, commandement unique, armée populaire, etc., etc. Le problème se résout en réalisant immédiatement ce qui peut être réalisé.

La Dépêche de Toulouse du 17 janvier écrivait : La grande préoccupation du ministère de l'Intérieur est de rétablir l'autorité de l'Etat sur celle des groupes et sur celle des incontrôlables de toute provenance.
Il va de soi que, lorsque pendant des mois on cherche à annihiler les "incontrôlables", on ne peut résoudre le problème de la liquidation de la "Cinquième colonne"(2 ). La suppression du front Intérieur a pour condition première une activité d'investigation et de répression qui ne peut être accomplie que par des révolutionnaires éprouvés. Une politique intérieure de collaboration entre les classes et de flatterie envers les classes moyennes conduit inévitablement à la tolérance envers les éléments politiquement équivoques. La Cinquième colonne est constituée non seulement par les éléments appartenant à des formations fascistes, mais aussi par tous les mécontents qui souhaitent une république modérée. Or, ce sont ces derniers éléments qui profitent de la tolérance des chasseurs d'" incontrôlables ".

La liquidation du front intérieur était conditionnée par une activité ample et radicale des comités de défense constitués par la CNT et l'UGT. Nous assistons à la pénétration dans les cadres dirigeants de l'armée populaire d'éléments équivoques n'offrant pas les garanties d'une organisation politique et syndicale. Les comités et les délégués politiques des milices exerçaient un contrôle salutaire qui, aujourd'hui, est affaibli par la prédominance de systèmes d'avancement et de promotion strictement militaires. Il faut renforcer l'autorité de ces comités et de ces délégués.

Nous assistons au fait nouveau, et pouvant entraîner des conséquences désastreuses, fait suivant lequel des bataillons entiers sont commandés par des officiers qui ne jouissent pas de l'estime et de l'affection des miliciens. Ce fait est grave parce que la valeur de la majorité des miliciens espagnols est directement proportionnelle à la confiance dont jouit leur propre commandant. Il est donc nécessaire de rétablir l'éligibilité directe et le droit de destitution par ceux d'en bas.

brigades internationales

 

 



Le bataillon de la mort, composé de camarades italiens et intégré à la Colonne Ascaso.

 

Une grave erreur a été commise en acceptant les formules autoritaires, non pas parce que celles-ci étaient telles au point de vue forme, mais parce qu'elles renfermaient d'énormes erreurs et des buts politiques qui n'avaient rien à faire avec les nécessités de la guerre.

J'ai eu l'occasion de parler à des officiers supérieurs italiens, français et belges et j'ai constaté que ceux-ci démontrent avoir des nécessités réelles de la discipline une conception beaucoup plus moderne et rationnelle que certains néo-généraux qui prétendent être des réalistes.

Je crois que l'heure est venue de constituer l'armée confédérale, comme le parti socialiste a constitué sa propre troupe : le 5è régiment des milices populaires. Je crois que l'heure est venue de résoudre le problème du commandement unique en réalisant effectivement l'unité du commandement qui permette de passer à l'offensive sur le front d'Aragon. Je crois que l'heure est venue d'en finir avec les milliers de gardes civils et de gardes d'assaut qui ne vont pas au front parce qu'ils servent à contrôler les " incontrôlables ". Je crois que l'heure est venue de créer une sérieuse industrie de guerre. Et le crois que l'heure est venue d'en finir avec certaines bizarreries flagrantes : comme celles du respect du repos dominical et de certains " droits aux ouvriers " sabotant la défense de la Révolution.

Il faut, avant tout, maintenir élevé l'esprit des combattants. Louis Bertoni, interprétant les sentiments exprimés par différents camarades italiens combattant sur le front de Huesca, écrivait il n'y a pas longtemps :
" La guerre d'Espagne, dépouillée ainsi de toute foi nouvelle, de toute Idée de transformation sociale, de toute grandeur révolutionnaire, de tout sens universel, n'est plus qu'une vulgaire guerre d'indépendance nationale, qu'il faut mener pour éviter l'extermination que se propose la ploutocratie mondiale. Elle reste une terrible question de vie ou de mort, mais ce n'est plus une guerre d'affirmation d'un nouveau régime et d'une nouvelle humanité. On dira que tout n'est pas encore perdu ; mais, en réalité, tout est menacé et investi ; les nôtres tiennent un langage de renonciateurs, le même que tenait le socialisme italien lors de l'avance du fascisme : Gare aux provocations ! Calme et sérénité ! Ordre et discipline ! Toutes choses qui pratiquement se réduisent au laisser faire. Et comme en Italie le fascisme finit par triompher, en Espagne, l'antisocialisme en habit républicain ne pourra que vaincre, à moins qu'il ne se produise des événements qui échappent à nos prévisions. Il est inutile d'ajouter que nous constatons simplement, sans condamner les nôtres ; nous ne pourrions dire comment la conduite de ceux-ci pourrait être différente et efficace aussi longtemps que la pression italo-allemande grandit sur le front et celle des bolchevicko-bourgeois croit à l'arrière-garde. "

Je n'ai pas la modestie de Louis Bertoni, j'ai la prétention d'affirmer que les anarchistes espagnols pourraient avoir une ligne politique différente de celle qui prévaut ; je prétends pouvoir, en capitalisant ce que je sais des expériences des diverses grandes révolutions récentes et ce que je lis dans la presse libertaire espagnole elle-même, conseiller quelques lignes de conduite. Je crois que tu dois te poser le problème de savoir si tu défends mieux la Révolution, si tu apportes une plus grande contribution à la lutte contre le fascisme en participent au gouvernement, ou si tu ne serais pas infiniment plus utile en portant la flamme de ta parole magnifique parmi les combattants et à l'arrière.

L'heure est venue aussi de clarifier la signification unitaire que peut avoir notre participation au gouvernement. Il faut parler aux masses, les appeler à juger si Marcel Cachin a raison quand il déclare dans l'Humanité du 23 mars : Les responsables anarchistes multiplient leurs efforts unitaires et leurs appels sont de plus en plus entendus. Ou bien si ce sont la Pravda et les Izvestia qui ont raison quand lis calomnient les anarchistes espagnols en les traitent de saboteurs de l'unité. Appeler la masse à juger la complicité morale et politique du silence de la presse anarchiste espagnole quant aux délits dictatoriaux de Staline, aux persécutions contre les anarchistes russes, aux monstrueux procès contre l'opposition léniniste et trotskiste, silence compensé avec mérite par les diffamations des Izvestia contre Solidaridad Obrera.

Appeler les masses à juger si certaines manœuvres de sabotage du ravitaillement ne rentrent pas dans le plan annoncé le 17 décembre 1936 par la Pravda : Quand à la Catalogne, l'épuration des éléments trotskistes et anarchistes syndicalistes est commencée ; cette oeuvre sera conduite avec la même énergie que celle avec laquelle elle a été conduite en URSS.

L'heure est venue de se rendre compte si les anarchistes sont au gouvernement pour être les vestales d'un feu sur le point de s'éteindre, ou bien s'ils y sont désormais seulement pour servir de bonnet phrygien à des politiciens flirtent avec l'ennemi ou avec les forces de restauration de la " République de toutes les classes ". Le problème est posé par l'évidence d'une crise dépassent les hommes qui en sont les personnages représentatifs.
Le dilemme : guerre ou révolution n'a plus de sens. Le seul dilemme est celui-ci : ou la victoire sur Franco grâce à la guerre révolutionnaire ou la défaite.
Le problème pour toi et pour les autres camarades est de choisir entre le Versailles de Thiers et le Paris de la Commune, avant que Thiers et Bismarck ne fassent l'union sacrée. A toi de répondre, car tu es "la lumière sous le boisseau".

Camillo Berneri, 14 avril 1937 in Guerra di Classes



Moins d'un mois plus tard Camillo Berneri fut assassiné par les staliniens.

Notes :
1 Vilanesa, petit village espagnol où plusieurs militants de la CNT furent massacrés après que leur local syndical eût été saccagé. (N d E)
2 Cinquième colonne : nom donné dans la presse espagnole à l'ensemble des organisations fascistes existant à l'arrière du front républicain. (N d E)

Par Jean-Louis Roche
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