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« L’idéal du communisme revit d’une nouvelle flamme dans nos intelligences ; mais cet idéal n’est plus une réminiscence, il sort des entrailles de la réalité, il est le reflet du monde économique. Nous ne sommes pas des utopistes, des rêveurs, comme les lollards d’Angleterre et comme les plébéiens de la Grèce, nous sommes des hommes de science, qui n’inventons pas des sociétés, mais qui les dégagerons du milieu capitaliste. Si nous sommes communistes, c’est que nous sommes convaincus que les forces économiques de la production capitaliste entraînent fatalement la société au communisme. »

 

Paul Lafargue (L’idéalisme de l’histoire, réponse à Jean Jaurès, 12 janvier 1896)

 

"Le maximalisme ne connaitra sa première victoire qu'avec la conquête de tout le pouvoir par le prolétariat. Avant cela il n'y a rien d'autre à proposer que l'organisation toujours plus vaste, toujours plus consciente de la classe prolétarienne sur le terrain politique".

 

BORDIGA (1920 in Il Soviet, source Le Prolétaire n° 497, octobre 2010).

 

 

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« Les contradictions capitalistes provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés de travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront, « par la violence », le capitalisme à un niveau d’où  il pourra reprendre son cours. Les contradictions créent des explosions, des crises, au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps, tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force à un point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive. Cependant ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se répètent à une échelle toujours plus vaste, et elles finiront par provoquer son renversement violent » 

Marx, 1858, Grundrisse, Tome IV.

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ÊTRE GOUVERNÉ...

 

    

C'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu ...

 

Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre révolte, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

 

Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la Présidence de la République !

 

Pierre-Joseph PROUDHON (idée générale de la révolution du XIXe siècle)

 

 

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PUBLICITE POUR LE LIVRE « LES TROTSKIENS »

 (1968-2002) éditions du pavé

   Surgis du début d’usure du stalinisme au milieu des années 1960 et de petits cénacles de vieux gardiens de la pensée dogmatisée de Trotsky, les groupes trotskistes se sont fait passer pour révolutionnaires au cours des années qui ont suivies mai 1968. Les mots « révolution », « rouge », « internationalisme », « soutien aux peuples opprimés » faisaient florès. Ils tinrent longtemps le haut du pavé parmi la jeunesse estudiantine transformant les Universités en bases de recrutement activiste. Eclipsant peu à peu l’influence des dits staliniens, les trotskiens se fixèrent, en théorie, le gagner le pouvoir sur les « masses travailleuses », lesquelles restèrent rétives à l’idée de s’embrigader dans ces petits partis « léninistes » qui leur promettaient le Grand Soir avec des icônes moscovites, non plus au bout des piques mais des kalachnikov.

   Après la fin de l’agitation mondiale autour de la guerre du Vietnam, où nos manifestants « anti-impérialistes » ne protestèrent jamais autant contre les actions de l’impérialisme russe que contre l’impérialisme U.S., et avec le reflux des espoirs universels dans la signification de mai 1968, les trotskiens se sont en quelque sorte « rangés des voitures. » Ils ont fini par s’insérer dans la politique classique de leur pays, en concurrence avec les partis officiels. Après avoir agité les idéaux révolutionnaires jusqu’à la caricature, et non sans soubresauts face à la déformation qu’ils leur firent subir pour les jeunes générations, ils ont participé pleinement à l’endiguement de la théorie révolutionnaire (il faut changer le monde) en se vautrant dans la collaboration syndicale et en s’incrustant, pour une poignée, dans l’élite des élus de la nation aux basques de la gauche de la bourgeoisie. La lutte des places avait remplacé la lutte des classes.

   Leur soutien « critique », mais indubitable aux gouvernements de gauche des vingt dernières années ne laisseront un goût amer, dans l’Histoire de France, que pour ceux qu’ils avaient mystifiés. De leur période estudiantine agitée à leur dérisoire consécration électorale, les trotskiens de la fin du XXe siècle ont montré qu’ils n’étaient que des révolutionnaires en peau de lapin. L’histoire fut cruelle pour leur croyance. Sur l’autel de leurs illusions s’effondra en 1989 la vieille bougie de l’Etat ouvrier dégénéré. Impossible de rallumer une bougie fondue. Les pélerins trotskiens avancent désormais sans foi autre que la loi « démocratoque » dans le désert du capitalisme mondialisé depuis plus d’un siècle. Les fidèles de l’église de lambertologie, ceux de la secte d’Arlette et les vieux moines-militants derrière Krivine errent même sans plus se voir, avec les fadaises sur « le nouvel internationalisme profane des résistances à la mondialisation marchande ». Cet ouvrage sera le récit d’une trajectoire faillie, le livre auburn d’un dogme stérile.

 

 

Jean-Louis Roche est né à Marseille en 1950. Embauché à Boulogne-Billancourt en 1969 à I.D.F.O. (EDF-Ile de France Ouest, Puteaux). Il fût technicien d’intervention clientèle électricité et gaz pendant 35 ans au centre EDF-GDF de Bagneux.

 

 

 

 

 

 


Du même auteur

Sous le pseudonyme de Pierre Hempel

 

Histoire de la Gauche Marxiste (les derniers enfants de Socialisme ou Barbarie, 1977) (chez l’auteur)

Quel bilan des luttes de libération nationale dans le tiers-monde ? (publication interne du C.C.I. 1980)

Mai 68 et la question de la révolution (presses de l’Ecole nationale supérieure de Fontenay aux Roses, 1988, 245 pages) (épuisé)

A bas la guerre (Presses J.M. Saint Denis, 1989, 385 pages) (épuisé)

Programmes et perspective communiste (presses du  Centre National de Télé-Enseignement, Vanves, 1991, 262 pages) (épuisé)

Première traduction française d’extraits choisis du IIème Congrès du P.O.S.D.R. (parti ouvrier social démocrate de Russie) en 1903 (publication interne du C.C.I. 1995)

Le développement de la conscience dans la classe ouvrière aux XIXe et XXe siècles, obstacles et continuité (1992, projet d’étude historique, chez l’auteur)

Marc Laverne et la Gauche Communiste de France (1993, Tome I, années 1920 à 1970,  Châtillon, 492 pages) (épuisé)

Marc Laverne et le Courant Communiste International, une conception classique de l’organisation révolutionnaire (1998, Châtillon, Tome II, années 1970 à 1990, 497 pages) (épuisé)

 

Jean-Louis Roche

L’organisation eggregore (des sectes révolutionnaires en politique, Châtillon 1998)

Le nazisme, son ombre sur le siècle (éditions Spartacus 2001)

 

Ouvrages biographiques de Jean-Louis Roche

 

L’animadversion (Vanves 1970) (non publié)

Les cartons d’Albi (Roman gothique, Vanves 1994)

Les montagnes ne se rencontent pas (Châtillon 1996)

Le cahier de la douleur (le cancer et la mort, Châtillon 1998)

 

A paraître

 

L’histoire d’EDF de sa naissance à sa liquidation, vue d’en bas par un Schtroumpf.

La machine à reproduire les inégalités.

 

 

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QUESTIONNAIRE A MARX PAR SA FILLE

"Votre vertu préférée : La simplicité
Votre vertu préférée chez un homme : La force
Votre vertu préférée chez une femme : La faiblesse
Votre trait caractéristique principale : La ténacité
Votre idée du bonheur : Combattre
Votre idée du malheur : La soumission
Le défaut que vous pardonnez le plus : La crédulité
Le défaut que vous détestez le plus : La servilité
Votre aversion : Martin Tupper  (1)
Occupation favorite : Dévorer des livres
Poète favori : Shakespeare, Eschyle, Goethe
Prosateur favori : Diderot
Héros favori : Spartacus, Kepler
Héroïne favorite : Marguerite
Fleur favorite : Le Daphné
Couleur favorite : Le rouge
Nom favori : Laura, Jenny 
Plat favori : Le poisson
Maxime favorite : Rien de ce qui est humain m’est étranger [Nihil humani a me alienum puto]
Devise favorite : Douter de toute chose [De omnibus dubitandum]"

Mercredi 7 septembre 2011 3 07 /09 /Sep /2011 12:03

 

 Mario De Leone et la révolution espagnole

 

 

 

 

de Fausto Bucci et Rossano Quiriconi

en collaboration avec Claudio Carboncini

 

 

 

 

 

 

 

La collection est dédiée à notre amie Virginia Gervasini (1915 – 1993) : petit hommage à son long engagement dans la révolution espagnole, dans la résistance française, et en Sicile après la seconde guerre mondiale – à Portella delle Ginestre et à Palerme –, pour un monde plus libre et plus juste.

 

 

La Ginestra– Comitato pro ex Ilva

Follonica 1997


Préambule

 

 

 

 

Le premier qui parla longuement de Mario De Leone fut, en 1974, l'un de ses vieux amis, le docteur Berardino Fienga, dans sa maison de Naples, tapissée de livres, de journaux et de chemises contenant des notes et des coupures. Répondant à nos demandes, le vieux médecin évoqua les années les plus importantes de sa vie généreuse et aventureuse, son non à la première guerre mondiale, "les deux années rouges" et le fascisme, l'exil à Marseille, l'épopée espagnole, Saint-Domingue et le Mexique, et, en même temps, les vies et les espérances, l'engagement et les rêves, de Gennaro Avolio et de Mario De Leone, d'Armido Abbate et d'Enrico Russo, de "Pacifico" et de Fernando De Rosa, de "Fosco" et de Berneri, de Duilio Balduini et de Rosa Winkler, de "Nathan" et de Barbieri.

Quelques semaines après, le docteur nous faisait parvenir les photocopies de sa correspondance avec De Leone en France et celles relatives au « "Projet" pour la création des "groupes" ouvriers d'action révolutionnaire », rédigé à Barcelone le 25 octobre 1936 par Enrico Russo et ses camarades(1). Deux années plus tard, à Paris, Piero Corradi nous remettait trois plis contenant les lettres écrites par Bordiga à Michelangelo Pappalardi et à Bruno Bibbi en 1925-26, celles envoyées, en 1926-27, par Karl et Hedda Korsch aux "Groupes d'avant-garde communiste"(2) et celles que De Leone avait adressées, du 4 septembre au 1° novembre 1936, à Korsch et à la C.E. de la "Fraction italienne de la Gauche communiste"(3).

Les souvenirs, les papiers et les conseils, du docteur Fienga nous ont aidés, ainsi que d'autres billets et missives retrouvés en France, à tracer le contour d'une des périodes les plus difficiles parmi les vicissitudes humaines qu'a connues De Leone, à apprécier sa capacité à sourire des revers (« … Nous sommes allés à l’encontre des commandements du Seigneur et nous avons été punis… »), et à redécouvrir sa veine poétique qui affleure sans cesse, sa fidélité aux amis, son amour pour la vie :

« Le trône vacille… Mais dehors, le soleil léger inonde les rues. Je repense à Faust. Et je donnerais moi aussi mon âme au diable pour vivre. Jamais la vie ne m'est apparue aussi belle »..

La manière délibérée avec laquelle De Leone se laissa glisser dans la révolution espagnole, sa capacité à "lire" ces événements extraordinaires, uniques, sans se laisser emprisonner par un modèle qui dépendait et découlait d'un parti central et hypertrophique, ressortent de ses articles et de ses lettres à Corradi(4), lesquelles nous ont fourni l'occasion non seulement de reparcourir ses positions sur la guerre civile, mais aussi de revisiter – dans une simple chronique – la polémique déchirante que la question espagnole provoqua dans la fraction bordiguiste.

Et de recomposer, patiemment, les existences de quelques "oubliés", marquées par une pauvreté matérielle harcelante (et de longues persécutions), mais riches d'idéaux et d'enseignements civiques : de Mario Bramati, tombé en combattant pour la libération de Paris, après d'infinies tribulations (les féroces agressions fascistes subies à Monza, la faim à Ivry, l'internement à Barcarès et à Saint-Cyprien…), au juif Feingold ("Michel"), anéanti dans un camp d'extermination nazi, d'Emilio Lionello, qui après un long séjour dans les camps staliniens espagnols passa dans les camps français de Saint-Cyprien et de Peaux pour finir ensuite dans les camps polonais, à Gildo Belfiore, blessé à Huesca, enfermé au Vernet et déporté en Allemagne, et les autres militants de la Colonne Lénine qui, à Monte Aragón et Estrecho Quinto, apportèrent leur contribution à la lutte que les travailleurs espagnols menaient avec un grand courage contre les rebelles.

 Sans en négliger d'autres, non moins tourmentées : celles d'Emilia Buonacosa, de Celso Persici, de Duilio Romanelli et d'Edoardo Magnelli, qui restèrent fidèles, en France, en Belgique et en Espagne, dans les prisons et dans les îles de relégation, aux idéaux qu'ils avaient embrassés dans leur jeunesse.


Des années napolitaines à l'exil en Russie

 

 

Mario De Leone naquit à Naples le 2 juillet 1889 dans une famille de la petite bourgeoisie considérée comme agitée : le père, Tommaso, est un professeur qui travaille pour les chemins de fer de l'État, la mère Giovanna Prodromo, fait la ménagère. Mario fréquente les écoles techniques dans la capitale de la Campanie, et il obtient le diplôme de comptable, puis il est engagé dans la Société napolitaine du gaz. Il cultive cependant une vocation littéraire et le premier juillet 1914, une de ses poésies ("Fornication d'automobiles") trouve place dans "Lacerba", une importante revue florentine : « Collision involontaire, / fornication enragée / de deux automobiles – volonté, / étreinte de deux guerriers / hardis du mouvement, / syncope de deux cœurs – moteurs, / effusion de sang – essence. / Stagnation du va-et-vient, / étang immobile de curiosité, / plaintes. Plaintes de blessés. »

En 1915, un autre de ses poèmes lyriques, "L'équipage", paraît dans l'"Écho de la culture", un périodique napolitain dirigé par Francesco Grieco : « Le long de la plage / dans la plus obscène des gargotes / chaque fois je vous retrouve / vieil équipage aviné. / Vous avez des visages joyeux et hâlés / patinés de couleur brunâtre/ la salinité, la canicule / vous ont tellement tannés. / Que vais-je faire de mon visage / blême, fragile, où la pâleur / délaye toutes ses langueurs? / Que vais-je faire de ce visage?… ».

Durant les mêmes années, il donne à l'impression un ou deux volumes de vers, mais l'engagement politique, qui l'amènera au Parti socialiste et au mouvement syndical, le détourne de la poésie(1). La figure de référence des socialistes napolitains, qui refusent le réformisme et l'entente avec la franc-maçonnerie, est, en cette fin de la "belle époque"(*), quelqu'un qui a le même âge que De Leone, l'ingénieur Amadeo Bordiga, qui, depuis 1912, a fait son apparition sur la scène nationale. C'est Bordiga qui s'est opposé, dans la Fédération de la Jeunesse Socialiste, au "culturisme" de Tasca au nom de la lutte de classe et qui a réclamé l'expulsion du P.S.I. de Podrecca, de même que celle de Bissolati; c'est Bordiga qui combat les dégénérescences "blocardes"(**), et qui développe, entre les travailleurs de la Campanie, une action de prosélytisme « avec un esprit de classe rigide, une base organisationnelle ouvrière et syndicale, une finalité révolutionnaire, une méthode intransigeante, et, si possible le boycottage du parlement ».

C'est Bordiga, avec Gerardo Turi, qui se prononce contre l'intervention avec un non ferme qui est partagé par De Leone(2); un non à ceux qui rêvent de champs de bataille, en se grisant pour Trente et pour Trieste, un non aux hésitations du P.S.I., qui se résolvent dans le mot d'ordre équivoque : « Ni adhérer, ni saboter".

La guerre, qui étouffe les libertés (les feuilles anarchistes sont supprimées, les feuilles socialistes sont caviardées, la distribution de l'"Avanti!" est interdite dans 12 provinces) et qui impose de très lourds sacrifices, n'alimente pas seulement les germes réactionnaires qui déboucheront dans le fascisme, mais elle détermine aussi – au travers des souffrances inhumaines des tranchées – la radicalisation des révolutionnaires. Et à Naples, quand à la fin de 1918 – le conflit étant terminé – on revient en quelque sorte à la "normalité", beaucoup de survivants reprennent immédiatement leur poste de lutte, en s'engageant généreusement dans le parti socialiste et dans les fédérations de métier. « Des hommes comme Angelo Russo – a écrit Colapietra – chez les cheminots, Borracetti et Mutarelli chez les traminots, De Leone chez les employés des services publics, Troiano chez les employés de la poste et du télégraphe, Cipriani chez les ouvriers de la sidérurgie, Ricciotti et Enrico Russo chez les métallurgistes, militaient tous dans les rangs du socialisme de gauche, et ce n'est qu'au cours de la guerre qu'ils se sont affirmés avec une tendance nettement intransigeante et révolutionnaire ».

Un signe important de cette renaissance est la parution dans la capitale de la Campanie, le 22 décembre 1918, d'un nouveau périodique socialiste – dirigé par Bordiga – qui s'appelle "Il soviet" et qui accueille le 19 janvier 1919 un article attribuable à De Leone, "Le prêt aux employés", signé Mario : « … nous écrivons pour tirer la conséquence logique que la classe des employés doit savoir lutter si elle veut vaincre, qu'elle doit savoir s'organiser si elle veut conquérir la place qui lui revient dans le nouvel ordre social… Vous avez entre vos mains l'arme du raisonnement qui persuade, vous avez avec vos organisations l'arme pour battre le monstre. Arrêtez une bonne fois pour toutes de mendier l'aumône! Celui qui travaille doit avoir conscience de son état… ».

Devenu membre de la Commission exécutive de la Bourse du Travail de Naples, De Leone est candidat sur la liste socialiste qui, le 13 juillet 1919, obtient aux élections de l'exécutif de la B.d.T., plus de 5 000 voix, contre à peine 436 pour les socialistes "blocards". Michele Pagliuca, premier des élus, reçoit 5 687 suffrages, et De Leone, qui arrive à la deuxième place, 5 643. Une semaine plus tard, les 20 et 21 juillet, les ouvriers napolitains (conduits par la Bourse confédérale du Travail, dont un représentant a une place permanente au siège de la ruelle Donnaregina) participent à la grève générale internationale en faveur des soviets. Parmi les orateurs officiels (Bordiga, Fobert et Borracetti à Naples, Sanna et Cecchi à Scafati, Schiavone à Nocera), on trouve aussi De Leone, qui parle avec Vellinati et Reale à Barra et Ponticelli, après qu'il a contesté, dans une lettre envoyée le 20 à " Il soviet", la prise de position de la Fédération des services publics contre la cessation du travail : « Cher Soviet, les journaux bourgeois de la ville ont publié, avec une très grande abondance de caractères gras, une motion approuvée par le Conseil de la fédération des services publics, qui refusait l'adhésion à la grève de manifestation des 20 et 21 juillet, sous le prétexte spécieux que les déclarations de Nitti avaient éliminé les causes de la protestation prolétarienne… Je conteste la légitimité de cette délibération, non seulement du fait du manque de sincérité qui la forme, mais aussi du fait que la convocation du conseil fédéral n'a pas été notifiée à plusieurs dirigeants d'associations, parmi lesquelles l'association des gaziers, l'association des employés du gaz et l'association des électriciens de Torre Annunziata. Monsieur Forni, qui est démissionnaire, devrait arrêter avec ce système qui consiste à faire et à défaire capricieusement, sans respect de la volonté et du droit d'autrui ». Le 31 juillet, De Leone nie sèchement, dans la même feuille, appartenir à la franc-maçonnerie : « On me rapporte la rumeur qui circule, à savoir que je serais entré dans le parti socialiste tout en étant un franc-maçon régulier. Je démens cette affirmation parce qu'elle ne correspond pas à la vérité »(3).

Il est plutôt proche de Bordiga – il est, comme lui, abstentionniste – et il soutient en plus d'une occasion "Il soviet" en recueillant (septembre 1919) 75,50 lires de souscriptions et en versant (août 1920) une autre contribution, avec Rodolfo Fobert, Francesco Misiano et Enrico Russo. « Il a été – rappellera "Prometeo" – à la gauche du parti socialiste, il lutta inlassablement contre le réformisme et il en pointa toutes les déviations opportunistes. En 1920, il participa à la formation de la fraction abstentionniste qui [représentait] la saine réaction du prolétariat révolutionnaire au marasme collaborationniste du P.S…. »(4). En novembre 1920, deux mois avant le Congrès de Livourne, il est, au siège socialiste de Borgo S. Antonio Abate, l'un des auteurs de la motion communiste qui s'identifie largement aux positions de la fraction bordiguiste. « Après 30 jours de discussions serrées, les socialistes napolitains – a rappelé Gaetano Marino – votèrent en majorité pour la motion de gauche… ».

De Leone adhéra au Parti Communiste d'Italie en janvier 1921, avec le même Marino, le professeur Ludovico Tarsia in Curia et le journaliste Ugo Arcuno(5), en un moment très tourmenté par l'intensification préoccupante, dans la province napolitaine, des violences fascistes. Tombèrent sous les coups des fascistes armés, l'ouvrier de 54 ans Diodato Bertone, assassiné le 25 février à Torre Annunziata, le jeune employé communiste Giuseppe Spina, blessé à mort à Naples le 1° mai, et le travailleur Gaetano Caruso, tué le  18 mai à San Giorgio a Cremano. Le même mois, les "noirs" dévastèrent le cercle communiste de la via Castellana à Fuorigrotta et le 22 juillet, après les événements de Sarzana(*), ils tentèrent des "représailles" contre l'imprimerie Cozzolino, "coupable" d'imprimer "Il soviet". Enfin, après d'autres bastonnades et purges, les "esclavagistes" commencèrent à agresser jusqu'aux catholiques.

C'est dans ce contexte que le II° Congrès provincial du PCd'I se tient à Naples, en janvier 1922. Le rapporteur principal est Bordiga qui traite largement des problèmes internationaux (et qui polémique, en matière de tactique, avec Radek); il ne parle que vers la conclusion de la question syndicale et « du réseau dense de groupes communistes infiltrés dans les syndicats ». Après lui, Giovanni Sanna et Ludovico Tarsia  prennent la parole, puis, les congressistes, après avoir adressé un vibrant salut à Sacco et Vanzetti, élisent les membres du nouveau Comité provincial, qui sont Carrese, Estrano, Ciampi, Natangelo, Salvi, Vetere, Luigi Carrabba, Angelo Russo et De Leone, « propagandiste actif » et qui fréquente – selon la préfecture napolitaine – « toutes les réunions secrètes » communistes. « Les trois derniers camarades – rapporte le journal de Bordiga – constituèrent l'exécutif ».

 De Leone ne reste que quelques semaines dans l'exécutif parce que, en mars, il part pour l'Autriche et l'Allemagne, avec la mission d'acheter pour la firme "Leonardo da Vinci" une certaine quantité d'accessoires automobiles. Ses compagnons de voyage sont l'ex-capitaine maritime Alfredo Morelli, V. Feola et Ferruccio Virgili, un curieux personnage possédant des notions de mécanique, qui prétend être ingénieur et avoir élaboré un projet aéronautique révolutionnaire. Le groupe, après s'être arrêté à Vienne, rejoint Berlin où De Leone, Virgili et Feola (Morelli restera au contraire pour quelque temps en Allemagne) obtiennent de l'Ambassade des soviets les visas d'entrée en Russie. En mai, tous les trois sont à Moscou où Virgili, qui a été recommandé par Bordiga, cherchera vainement pendant plus de dix ans à donner corps à son invention avec les moyens que les Russes lui ont fournis (6).

Quant à De Leone, il s'établit dans un village des alentours de la capitale où, le 22 juin, on lui confie la gestion d'une coopérative agricole et de consommation. Passé "mécani-quement" – comme tous les communistes étrangers – au parti bolchevick (PCR), il est membre à partir de 1923 de la section italienne du Club international des émigrés. Tout ceci se passe sans que rien ne filtre sur son compte jusqu'à ce que, le 10 juin 1925, Tommaso De Leone demande au Ministère de l'Intérieur que soit délivré à son fils un passeport pour un voyage Moscou-Naples-Moscou.

Quinze jours plus tard, Mario rencontre dans la capitale soviétique l'attaché commercial italien afin d'avoir les adresses des industries principales qui produisent dans notre péninsule les outillages agricoles dont il a besoin pour implanter une fromagerie dans le "sovkhoze" expérimental de 170 hectares qu'il administre au nom de la "Coopérative des émigrés italiens". Il ne cache pas à son interlocuteur qu'il est inscrit au PCd'I et qu'il s'occupe de l'organisation "économique" des réfugiés, ainsi que ce dernier se dépêche d'en référer à l'Ambassade fasciste.

Malgré cela, la validation de son passeport lui est accordée, grâce également au déchiffrage erroné d'un télégramme avec lequel Rome en interdisait le renouvellement. L'erreur porte sur un échange de lettres et de télégrammes transmis par téléphone entre le Ministère de l'Intérieur, la Préfecture de Naples, l'Ambassade en U.R.S.S. et le Ministère des Affaires étrangères qui, le 14 août 1925, suggère de le refouler au cas où il se présenterait à la frontière italienne : « Malgré avis contraire exprimé par Préfecture Naples, a été donné instruction, en date 23 juillet, à Ambassade à Moscou, refuser nouveau passeport communiste italien De Leone Mario, qui avait intention de retourner de Russie dans le Royaume. Par erreur déchiffrage télégramme, Ambassade Moscou ayant renouvelé passeport, je prie V.E. vouloir donner instructions autorités frontalières refuser entrée De Leone… Pour le ministre Paolucci De Calboli ».

Mais le ministre de l'Intérieur n'est pas du même avis : on ne peut pas empêcher un citoyen italien de faire retour dans son pays; à condition qu'on lui retire le document à sa rentrée et qu'on le surveille de manière adéquate. Pendant ce temps, des ordres péremptoires sont donnés afin qu'il soit bloqué à la frontière.

Pendant qu'on discute de cette question à Rome et à Naples, les communistes italiens qui vivent à Moscou apprennent, en juin 1925 (sept mois avant le III° Congrès du PCd'I à Lyon), par un communiqué, que De Leone partage certainement le plaidoyer du Comité d'entente, constitué en Italie par certains représentants de la gauche (Damen, Repossi, Perrone, etc.). Selon les exilés, « la constitution éventuelle d'une fraction pour la préparation du congrès est pleinement justifiée… ». Le groupe « déplore que les organes centraux du parti développent leur campagne contre le Comité d'entente, considéré par eux comme une fraction, avec des méthodes indignes d'insinuations larvées qui empêchent toute sérénité de jugement pour la masse du parti », en diffusant les doutes les plus ignominieux envers les camarades qui l'ont créé à seule fin de renforcer « les capacités révolutionnaires du parti et de l’Internationale ».

Le 24 août, De Leone parvient au poste frontière de Tarvisio où il est fouillé "infructueusement"; puis, après avoir subi la confiscation de son passeport, il poursuit sa route vers Milan et il arrive le 2 septembre à Naples. Le 14 il sollicite la restitution de son document pour retourner en Russie et le 18 il épouse Giuseppina Minieri (ou Miniero). Le même jour, il est fiché par la Préfecture napolitaine. Sur le mod. A – destiné au Ministère de l'Intérieur –, il est noté qu'il mesure 1,65 m., qu'il porte des lunettes, qu'il a les cheveux châtains et le front haut. Ex-employé privé, il demeure en ce moment – récite le "profil" – à la via D. Sorano chez ses parents, mais il est domicilié en Russie; il est capable de faire des conférences et il en a fait parfois. Ayant récupéré son passeport, De Leone quitte Naples le 29 octobre avec sa femme et le 11 novembre, après avoir fait étape à Milan, il traverse la frontière à Tarvisio, en direction de Moscou.

L'année 1926 commence avec la défaite de Bordiga et de la gauche au III° Congrès du PCd'I à Lyon. En février, l'ingénieur napolitain prononce à Moscou un "puissant" discours à la 6° session du Comité exécutif élargi du Komintern et il demande à Staline, qui lui donne des réponses déconcertantes, ce qu'il adviendra de l'U.R.S.S. si la révolution ne se produit pas en Occident. Dans les mois suivants, la lutte entre Staline et Trotski se termine en faveur du premier et le "prophète désarmé", ayant expérimenté les méthodes de bandit de l'appareil, accomplit un repliement qui ne le sauve ni de la défaite ni de l'exclusion du PCR qui s'est ensuivie. L'on ne sait rien de l'action politique de De Leone durant ces mois-là : on ignore si, en février, il a écouté le rapport fait par Bordiga sur la situation italienne, dans la chambre de Verdaro au "Lux" de Moscou(7), et sous quelle forme il aurait participé à la bataille des opposants. Le seul document qui le concerne au cours de cette année, c'est une lettre (du 3 août 1926) du Commissariat pour la province de Naples qui confirme sa présence en Russie. Ensuite, les sources de la police enregistrent que, dans les premiers mois de 1927, il s'est adressé à l'Ambassade italienne pour obtenir la prorogation de son passeport et que le 2 mai le Haut Commissariat de Naples s'est prononcé contre le renouvellement parce que son retour au pays pourrait cacher « des buts inavouables de propagande communiste ».

 

Six mois plus tard, le 5 novembre 1927, le communiste napolitain assiste, avec une délégation du PCd'I aux célébrations du X° anniversaire de la Révolution d'Octobre. L'atmosphère politique est lourde et les opposants à Staline, qui résistent encore (il s'agit en majorité de trotskistes russes), sont déportés dans l'enfer sibérien où ils rejoignent beaucoup de leurs anciennes victimes (libertaires, mencheviks, socialistes révolutionnaires…). Contrairement aux bordiguistes, réfugiés en France et en Belgique qui sont depuis longtemps exclus (comme Perrone, Ludovico Rossi, les frères Pierleoni) ou démissionnaires (comme Pappalardi) du PCd'I, De Leone est encore inscrit au PCR et il fait partie, à Moscou, du groupe nombreux et batailleur des "gauches" qui comprend, entre autres, l'avocat di Cecina, Ersilio Ambrogi, Plinio Trovatelli, le professeur Virgilio Verdaro, Arnaldo Silva et Pio Pizzirani (8).

La position du groupe entier est de plus en plus délicate et difficile : l'intolérance des staliniens ne fait que croître (dans son autobiographie, Trotski, exclu du parti le 14 novembre 1927, parlera, en se référant à cette période, de « terreur monstrueuse ») et les issues sont peu nombreuses, compromettantes et risquées. Précipités, pour échapper au fascisme, dans un univers encore plus sombre et redoutable, profondément déçus par le "paradis soviétique", de nombreux dissidents commencent à caresser l'idée de s'"évader" de cette réalité où l'on peut passer soudainement de la condition de leader à celui de relégué, comme c'est arrivé à Trotski, interné à Alma Ata en janvier 1928, ou de l'état de réfugié à celui de prisonnier (c'est ce qui arrivera aux anarchistes Alfonso Pertini et Francesco Ghezzi). À quelques semaines du transfert forcé de Trotski en Asie, De Leone, conversant avec une personne de confiance de l'Ambassade fasciste, laisse transparaître, en même temps que la nostalgie de ses parents et de sa ville natale, « son découragement en raison de sa vie de réfugié politique » et l'« effondrement » de ses illusions idéologiques en raison de la différence relevée entre « théorie et pratique ». Pour « le remettre sur la bonne voie », le siège diplomatique suggère au Ministère de l'Intérieur de lui renouveler son passeport, ainsi que celui de sa femme, mais en ne le lui remettant qu'au moment du retour au pays qui devrait avoir lieu dans l'été de 1928.

La décision du bordiguiste napolitain de reparaître en Occident semble cependant contredite par l'intensification de son engagement politique et par l'acceptation de la tâche, qui lui est proposée, en avril 1929, par la présidence de la section italienne du Club international des émigrés, de préparer une revue d'articles de la presse antifasciste internationale.

À partir de janvier 1929, la section est dirigée par le communiste originaire de Massa(*), Robusto Biancani, dont la nomination a été imposée par les sommets du Club (9).De Leone est secrétaire du Comité directeur, dont sont membres le bordiguiste Plinio Trovatelli, Andrea Marabini et Romeo Vacchi. Les discussions dans la section sont généralement d'une « âpreté particulière » et les dissidents de gauche ont décidé, « pour protester contre le système agressif de la majorité » qui empêche la libre expression, de prendre une « position de passivité absolue, dans les discussions ou lors des votes, même s'ils assistent aux assemblées du groupe ». En mai 1929, ils participent en silence aux réunions où sont discutés les problèmes de l'économie agricole de l'URSS, les résultats de la 16° Conférence du PCR, la situation du PCd'I et la lutte contre les opportunistes, en se refusant, à la fin, à voter et à s'abstenir. C'est un mutisme qui irrite les staliniens dont les accusations – dans un contexte déjà "empoisonné" par les exclusions très récentes de Verdaro, d'Ambrogi et de Silva (10) – d'avoir « une attitude passive, en ne parlant pas et en ne votant pas », font exploser De Leone : « Nous ne sommes pas des imbéciles, et puisque nous ne pouvons pas manifester nos idées, nous préférons vous écouter tout simplement ». S'ensuit un blâme de la majorité auquel De Leone et Trovatelli repiquent par leurs démissions, qui sont cependant refusées.

À la fin de juin, l'opposant napolitain confirme à l'Ambassade italienne, où il est allé pour faire inscrire au registre de l'état civil de sa ville la naissance de son fils Ovidio, son projet de rentrer au pays. Les diplomates lui garantissent une feuille de route valable pour dix jours, et, après quelques objections, il accepte et il les informe qu'il quittera la Russie d'ici quelques mois. Considérant son retour en Italie imminent, le Haut Commissariat de Naples réclame, le 30 juin 1929, une vigilance plus attentive aux frontières afin de l'intercepter et de le fouiller. Le 29 août, les diplomates fascistes à Moscou, après avoir validé pour douze mois les passeports de De Leone et de sa femme Giuseppina (« avec la Suisse pour destination »), rapportent à leurs supérieurs que l'exilé a l'intention d'ouvrir un commerce d'agrumes à Genève. « Quand on lui a demandé pourquoi il ne retournait pas au pays, il s'est retranché derrière l'excuse selon laquelle il craint des ennuis à cause de son credo politique ». L'Ambassade soupçonne au contraire que l'initiative commerciale puisse masquer des activités subversives. Le 7 septembre, le Ministère de l'Intérieur avertit le Consulat italien à Genève de l'arrivée prochaine de De Leone, et il lui ordonne de le surveiller de près. L'homme – souligne-t-on – est dangereux, ainsi que le montrent les rapports qu'il a avec Marabini, Caroti, Misiano, Ambrogi, Germanetto et Togliatti, et sa venue dans le pays helvétique semble très suspecte « si l'on tient compte que, en même temps, un de ses pays, avec lequel il est lié par des rapports d’amitié et des rapports politiques », Alfredo Morelli, a demandé à quitter l'U.R.S.S.. « La coïncidence de leur départ de Russie avec l'excuse d’être fatigués et déçus, l'entrée au Royaume de l'un et la présence en Suisse de l'autre, c'est-à-dire de De Leone, plus connu comme communiste, donne raison à ce Ministère de soupçonner qu'ils aient une mission à accomplir de la part du parti… ».

Treize jours plus tard, une fonctionnaire russe, la Kroustalova, dissout de son propre chef à Moscou le Comité directeur de la section italienne du Club, en motivant la mesure par l'hétérogénéité de la composition de l'organisme (deux membres proviennent de la gauche, deux sont des "conciliateurs" et un seul est "bolchevik"), l'inactivité des deux derniers mois et la présence, à sa direction, de De Leone et de Trovatelli, qui ont été blâmés en mai : le départ des deux bordiguistes du Comité est un autre pas vers la marginalisation totale de la gauche (11). Entre-temps, désormais convaincus que De Leone est arrivé à Genève, les fascistes lâchent dans la ville leurs espions, parmi lesquels l'un rapporte le 17 octobre (mais c'est une information inventée pour des raisons pécuniaires) l'avoir vu à la Pension de la Plage et au marché des fruits et légumes. Un autre type raconte que l'exilé napolitain aurait fait la demande à la police des étrangers de Berne, par l'intermédiaire de la Croix Rouge, d'un permis de séjour provisoire à Genève, pour des raisons de santé, pour lui et pour sa femme, et que l'autorisation n'aurait pas été accordée. Mais à Genève, ajoute l'espion, De Leone n'est pas connu, et les communistes "officiels" de la rue du Porron ne savent rien de son arrivée prochaine. Ce n'est que le 5 novembre 1929 que le réfugié politique de la Campanie quitte la Russie. Accompagné de sa femme Giuseppina, de ses deux fils tout petits et de Morelli, il traverse la Pologne, passe à Berlin et s'arrête en Suisse, tandis que se répand à Moscou la rumeur de son exclusion – et de celle de Trovatelli – du PCR (12).


De la Suisse à Marseille

 

 

Les routes de Morelli et de De Leone se séparent dans la République helvétique. Le premier reste pour quelque temps à Zurich, le second  est signalé à Lucerne et à Bâle. Puis, le 23 décembre 1929, le Ministère de l'Intérieur renouvelle aux préfets « recommandation vigilance attentive frontière et recherches Royaume » pour qu'ils retrouvent le « dangereux communiste De Leone Mario dont on  a perdu la trace », après l'insertion de sa fiche, le 23 octobre, dans le Bulletin des recherches. L'information selon laquelle il aurait quitté Bâle le 28 décembre pour aller s'établir à Mulhouse avec l'aide de Mario Valerio, un antifasciste de Cesena considéré comme "dangereux" (1), est probablement infondée puisque le 31 décembre De Leone exprime depuis Genève son regret à Ambrogi « parce que ton dévouement, ta fidélité et tes capacités mériteraient un meilleur traitement, surtout du point de vue moral. Si tu parviens à venir ici, tu peux compter sur l'assistance et sur l'aide, y compris financière, aussi bien de moi que de Morelli, dans les limites de nos possibilités. Mais je reste assez sceptique sur la possibilité qu'il te soit permis de t'en aller : l'exemple de Verdaro peut être instructif, bien que qu'il ne corresponde pas exactement à ton cas ».

Afin de faciliter le transfert de son ami à Genève, De Leone a fixé un rendez-vous à un député socialiste « qui pourra me préciser les conditions et m'informer des pratiques qui faudra mettre œuvre… Je ne pense pas que tu fasses des réserves, même s'il s'agit d'un socialiste; si tu penses que l'intérêt d'un socialiste t'est politiquement préjudiciable (je ne le pense pas), écris-moi immédiatement et je m'abstiendrai de lui parler ». Dans ce dernier cas, il pourrait être fait appel à un avocat, bien que cela comporte des dépenses considérables. Morelli s'intéressera aussi à la question, puisqu'en quelques jours il a obtenu la "carte d'identité"(*) à Annemasse où il a acheté un magasin d'alimentation. N'est pas non plus à négliger la possibilité que l'Italie réclame, après qu'Ambrogi se sera installé en Suisse ou en France, son extradition pour des crimes qui, en 1921 à Cecina, entraînèrent la mort du fasciste Leoni : « … il me paraît nécessaire – je ne sais pas si cela te sera demandé – que tu te procures une copie du jugement, peut-être un extrait, ou même des coupures de journaux de l'époque afin de démontrer le caractère politique des événements dont tu fus le protagoniste – ou bien le spectateur, comme il te plaira ».

En ce qui le concerne, il attend que le Gouvernement confédéral s'exprime sur sa demande de séjour en Suisse. Il a reçu – ajoute-t-il – ses bagages en provenance de Russie et il a eu des nouvelles d'Ottorino Perrone qui « … est pressé de toutes parts pour qu'il précise les objectifs et les tâches de la fraction, au moyen d'un document politique; mais il est rétif, du fait de son sens élevé de la responsabilité. Responsabilité qui est plus grave si l'on pense que les camarades de la fraction sont des prolétaires plus riches d'expériences politiques que d'histoire, et qu'ils ont – sans exception – sur la nature de l'État russe une conception qui ne concorde pas avec la nôtre. Si ce document, qui a suscité le scandale de janvier dernier et votre exclusion, pouvait être connu des camarades de la fraction, il mettrait beaucoup de choses en place et il serait utile à tous… ». De Leone voudrait avoir des informations sur Rousakov et Verdaro : « Que dit-on de Verdaro? Alfredo m'a dit qu'il s'était occupé de Voli. Cela peut aussi signifier qu'il ne partira plus ». Et enfin : « Remets les timbres de cette enveloppe à Verdaro. J'enverrai les autres ensuite pour compléter la série… Panait Istrati a lui aussi publié deux livres, que je crois anti-soviétiques; mais je ne les ai pas achetés pour ne pas dépenser d'argent… »(2).

Le 4 janvier 1930, les autorités genevoises confirment au préfet de police de Naples que De Leone est domicilié dans leur ville, puis le Consulat italien de Zurich télégraphie qu'il a été vu, du 8 au 10 janvier, à Lucerne avec Sergio Sassi et d'autres révolutionnaires, et ensuite la Division de la police politique signale sa présence, le 15 mars 1930, à Annemasse, la localité de la Haute-Savoie où il s'établit en mars 1931; il s'aperçoit immédiatement que cette ville grouille d'indicateurs fascistes dont le travail est, assez fréquemment, facilité par des légèretés inconsidérées de certains émigrés : « À ce propos, on doit relever la désinvolture de …, qui s'était entouré d'espions auxquels il accordait une grande confiance en les traitant d'amis, et en les tutoyant, etc. Outre l'incident Piramo, il avait engagé un commis, un certain Medici de Milan, qui aurait fait expulser ou arrêter une douzaine de camarades de la Fraction à Bruxelles (même Ottorino [Perrone] aurait été expulsé si le syndicat dans lequel il travaillait n'était pas intervenu)…, un certain Vittorelli, qui s'est ensuite révélé être un agent du Consulat de Chambéry. Il avait toujours dans les jambes un certain Virzi, un Sicilien, sur lequel j'ai également de graves soupçons. Et un autre encore, Colasanti de Rome, véritable espèce de fasciste armé, chômeur permanent, intime  du président de la Chambre de Commerce. Guerra, ex-chauffeur du consul italien de Genève… Moi aussi je connais ces types et je suis obligé d'avoir avec certains d'inévitables rapports à cause du commerce, mais je les traite avec froideur et défiance… ». Quant à sa correspondance avec Perrone, elle est – dit-il – discontinue. Pourtant, la Fraction s'efforce d'avoir des relations plus régulières avec lui pour éviter qu'il reste isolé, et peu de jours après, "Bianco" (Bruno Bibbi) lui fait savoir qu'il sera relié à la Fédération de Lyon, de laquelle il recevra la collection de "Prometeo". « Donc, cette chose – commente De Leone – qui te tenait tant à cœur, et aussi à moi, c'est-à-dire ma régularisation, est arrangée ». Puis, après avoir de nouveau fait allusion aux « types (et ils ne le sont pas tous) qui font ici de l'espionnage », l'exilé napolitain demande l'envoi des textes politiques de la Fraction et des trotskistes pour pouvoir se former « une opinion qui ne soit pas complètement erronée ». « Ce serait pour moi d'un très grand intérêt d'avoir des documents qui expriment la pensée de l'opposition russe sur les questions générales (non pas tant sur les querelles des groupes qui, à mon avis, ont une importance secondaire), pour me rendre compte s'il existe des différences avec notre Fraction, et quelle importance elles ont. Par exemple, les divergences sur le Projet de résolution pour la conférence européenne sont synthétisées par la différence on ne peut plus terrible : que l'opposition russe veut simplement "redresser" l'Internationale (et cela te paraît-il peu de chose?) en le remettant sur la voie de Lénine, tandis que nous, nous voulons réexaminer toutes les résolutions, y compris celles des premiers congrès, etc. Mais crois-tu vraiment qu'une chose exclue l'autre? "Redresser" les partis, cela ne signifierait-il pas une révision totale de tout le passé afin de comprendre ce qui était bon et ce qui était faux, d'éprouver les décisions passées à la lumière des nouvelles expériences? ». Le 16 avril, il obtient du Consulat d'Italie de Chambéry la délivrance d'un passeport valable pour un an et durant les mêmes jours il achète à Morelli le magasin d'Ambilly-Annemasse. Le mois suivant, il est vu parfois avec l'anarchiste Paolo Bertazzi à Genève, dans l'établissement du communiste Ruffinoni, et les"noirs", immédiatement informés, décident que, en cas de retour dans son pays, il sera arrêté sans faute.

Le 1° novembre 1931, De Leone fait le point, dans une lettre à Ambrogi, sur son activité d'épicier : « Je suis ici depuis le mois de mars, et j'avais perdu tout espoir de rester à Genève. Avec le commerce, mon espoir a été comblé, mais c'est un travail exténuant, qui est non seulement ininterrompu mais qui est même accentué les jours de fêtes… En matière d'argent ça va bien et c'est allé bien, après le départ, pour tous et l'on réussira à économiser quelques sous. Mais je crois que je n'aurai pas la patience pour longtemps encore, et je pense déjà à l'éventualité de tout liquider au printemps et d'aller faire un autre travail, à Nice ou dans quelque centre côtier des colonies françaises d'Afrique ». L'activité, stressante, l'éloigne de tout : « Je n'ai pas non plus écrit à Otto, qui ne sait même pas où je me trouve… ». Et ensuite : « Je suis dans l'ignorance absolue de tout (je lis, quand je peux, l'organe français) : j'ai appris seulement l'exclusion d'Amadeo [Bordiga], mais je ne sais pas ce qu'il pense et ce qu'il fait; et l'existence d'une opposition au CC dirigé par Leonetti… ».

Dans la boutique (qui s'appelle : "Épicerie du Pont d'Ambilly, mercerie, laiterie, primeurs, vins, produits d'Italie"(*) et qui est située dans la rue de l'Hôpital à Ambilly-Annemasse), il se sert de la collaboration d'une commise de Parme que les fascistes approchent afin d'avoir des informations plus précises sur ce qu'il fait, car ils le soupçonnent d'aider les "agents" communistes à franchir clandestinement la frontière. Pendant ce temps, un de ses vieux amis, le médecin Berardino Fienga, autrefois directeur du "Cri" et secrétaire des communistes campaniens, auteur de quelques essais politiques et littéraires, est arrivé à Marseille en provenance de Naples. Le 27 novembre, De Leone lui fait savoir : « Russo, qui est à Bruxelles, m'a demandé ton adresse par l'intermédiaire de Morelli, et je ne crois pas avoir mal fait en la lui envoyant. Tu connais Morelli? Il a fait ses études à Naples, puis il a été en Russie, d'où il est reparti en même temps que moi. Il est expulsé de Suisse et de France où il avait du travail, alors qu'en Belgique il n'a pas encore réussi à trouver d'arrangements. Qui sait si je ne viendrai pas te rejoindre à Marseille! Je suis en effet en tractation avec une fabrique de biscuits d'ici; je voudrais implanter un laboratoire et faire la production pour le Midi et les colonies; le propriétaire de la fabrique voudrait que j'implante un dépôt à Marseille et que je m'occupe de la vente dans le Midi. Cela devrait se décider dans quelques jours… Comme le ciel de Provence me tente! ».

À Annemasse, les fascistes lui sont encore sur le dos et un des leurs, qui est entré dans sa boutique, raconte que « il est toujours le même et ne transige pas : il se proclame trotskiste jusqu'à la moelle parce qu'il dit que c'est la seule chose juste ». Énormités à part (les espions ne font pas la distinction entre les bordiguistes et les trotskistes), De Leone traverse une période très critique, parce que la maladie pulmonaire dont souffre sa femme Giuseppina s'aggrave et qu'il est difficile de déterminer un lieu plus salubre où la faire hospitaliser, pour tenter de ralentir la progression du mal, même s'il ne se lasse pas de chercher en d'adressant à des camarades et des connaissances, ainsi qu'il le fait le 11 janvier 1932 quand il demande à Perrone des informations sur l'altitude, l'humidité et la température, d'une localité qui lui a été indiquée. « L'éventualité d'un tel transfert – ajoute-t-il avec une profonde tristesse – est plus que jamais à l'ordre du jour dans sa situation sans issue… ».  Le billet se termine par une allusion à un autre ami napolitain, Roberto Marvasi, le vieux directeur de l'"Étincelle", qui s'en tire avec peine : « Marvasi – qui vivait à Naples avec une rente de 150 000 lires annuelles – vit maintenant misérablement. J'aimerais bien pouvoir l'aider ». Il est, maintenant plus qu'auparavant, dans l'impossibilité de soutenir comme il faudrait la Fraction, avec laquelle il a des rapports « des plus irréguliers », et de fournir une contribution politique à "Prometeo". Il en découle des incompréhensions avec les camarades et c'est Ambrogi – qui est évidemment dans l'ignorance absolue de ce qui se passe – qui le presse depuis Berlin, le 25 janvier 1932, de mettre son intelligence et ses capacités au service de l'organisation, et qui lui rappelle « l'engagement de solidarité que nous avions tous pris envers Verdaro » : « Tu sais que ce que j'ai écrit à propose de toi à la fraction, et je veux être encore convaincu que cela correspondait à la vérité et que tu te décideras à faire profiter la fraction de tes qualités personnelles… ». Deux jours auparavant, l'avocat di Cecina a assuré à Verdaro, qui est sans travail à Bruxelles, qu'il aurait demandé à De Leone « l’aide financière » qu’il s’était engagé à lui donner (4).

Deux lettres de Perrone (5) ont une teneur qui n’est pas différente, et De Leone y répond le 10 février : « Au cours de ces derniers temps, j'ai reçu différentes lettres de relance de Gatto [Verdaro], puis la tienne et une engueulade menaçante de Massimo auquel j'ai donné une longue réponse claire et exhaustive, plus en hommage à notre solide amitié que pour le fait en lui-même. J'ai fait, entre autres, une proposition d'arrangement provisoire pour Gatto, tant que je serai ici, et Massimo vous en informera s'il juge que cette proposition est convenable. Tu es plus habile que moi pour faire les comptes, mais je ne sais pas si c'est cette comptabilité que tu fais. Je sais seulement que les conditions pénibles dans lesquelles mon modeste commerce se développe actuellement me permettent de contribuer aux besoins de la Fraction dans une proportion beaucoup moindre que celle qui serait, pour moi le premier, désirable. Je te confirme l'engagement que j'ai pris avec Gatto, c'est-à-dire que j'enverrai mensuellement 100 francs pour la Fraction et 50 francs pour Gatto. L'envoi sera fait au début du mois, avec naturellement une marge de quelques jours, étant donné que l'homme propose et … le client dispose. J'expédie, cette fois, 200 francs que tu trouveras joints… Et je ne sais te dire combien je regrette que cette affaire soit liquidée parce que, n'ayant plus de raison de m'écrire pour me réclamer l'envoi d'argent, l'unique lien que j'ai avec la Fraction viendra à disparaître. L'unique, ce n'est pas exact, puisqu'il me reste celui du journal que je reçois avec régularité. »

Huit jours plus tard, il annonce au docteur Fienga qu'il sera à Marseille le 23, à 5 heures du matin, et qu'il se présentera chez lui à 8 heures : « Je resterai une paire de jours. Nous aurons ainsi le loisir de parler un peu du passé et de l'avenir. Fais-moi retrouver un peu de ciel bleu et de chaleur, car ici, du froid, ce n'est pas ce qui manque. ». Le 5 mars, rentré à Ambilly, il remercie son ami de « l'accueil cordial et affectueux que tu m'as réservé. Ces "purpetielli affocati" et ces "vuoccoli arraggiati"(*) ne seront pas facilement oubliés! ». Passant ensuite en revue les affaires qu'ils ont projetées d'entreprendre ensemble, il se dit opposé à la reprise de l'entreprise de représentation d'un certain Pignatel. De même, la question de la fabrique de biscuits d'un certain Vullo, située à Gaillard, près d'Ambilly, lui semble "embrouillée" du fait de la présence d'un autre associé qu'il faudrait indemniser. L'entreprise a pourtant un bon chiffre d'affaires et des bénéfices annuels assez élevés, et c'est pour ça que le 11 mars il en contrôlera le bilan. Quant à la politique, il a « lu dans la "Stampa" l'information relative au suicide de Slutski. Malheureusement, elle est vraie. C'est une autre infamie que l'on doit aux centristes. Je t'envoie une coupure qui concerne la condamnation de quelques communistes napolitains. Il n'y a pas le camarade dont tu as parlé et que j'ai cru par erreur accusé dans ce procès ».

Le 12, il revient sur l'affaire de la biscuiterie de Gaillard, en insistant cette fois auprès de Fienga pour l'acheter, parce que les demandes de Vullo sont très avantageuses. Pour conclure l'opération, il suffit que tous les deux versent cinquante mille francs, chiffre qu'il pourrait retirer de la vente du magasin de Pont d'Ambilly. La structure productive serait ensuite transférée à Marseille. Afin de mieux examiner la question, le docteur Fienga se rend à Ambilly où un compromis de vente est signé avec Vullo concernant la reprise de la fabrique et du terrain sur lequel elle se trouve et dont il faudra se débarrasser au plus vite afin de récupérer une partie des dépenses. Mais trouver un acquéreur en temps de crise est problématique et De Leone hésite parce qu'il craint d'entraîner son ami dans une  aventure risquée. « … je ne voudrais pas que mon optimisme, ou, pour être plus exact, mon pessimisme atténué, te crée des soucis et des ennuis. C'est pourquoi je te fais, tout à fait sérieusement et sans regret, la proposition suivante : si tu parviens à trouver un associé avec un apport supérieur au mien, je lui céderai ma place, bien entendu sans exigence ». Berardino Fienga lui répond : « Pour ce qui concerne ce que tu me dis de faire, à savoir l'affaire avec un tiers, tu dois savoir que cette affaire, ou bien je la fais avec toi, ou bien je ne la fais pas,  bien que te laissant libre de faire prendre ma place par un tiers qui pourrait disposer de davantage de capitaux, si tu le veux et le trouves, et cela naturellement sans aucune prétention de ma part pour la cession de ma place ».

Au cours des semaines suivantes, le contrat est enfin signé et les machines sont transportées à Marseille (la nouvelle adresse de l'affaire est : Savoy – Cakes, rue Montevideo, 21, Marseille), et ensuite la fabrication de friandises est lancée. Et, afin d'augmenter le chiffre d'affaires, De Leone se transforme en commis voyageur à la recherche de nouvelles commandes, sans trop de succès, comme il le reconnaît le 12 septembre : « … j'ai travaillé comme un coolie pour grappiller les commandes ci-jointes. Nîmes offre des possibilités plus grandes; mais ce n'est pas la saison propice. Et puis le prix – hélas! – est notre épée de Damoclès. Demain, je serai à Montpellier ». Et dans le post-scriptum : « Il est 10 heures et je suis dans un café » pour  entendre « le propriétaire qui doit me donner une réponse. Au diable! ». Le magasin d'Ambilly ayant été vendu au socialiste Domenico Pavesi, il habite maintenant à Marseille, au Boulevard Victor Hugo, Beaumont, dans des difficultés considérables, parce que la biscuiterie ne marche pas bien et que son vagabondage, à la "chasse" de clients, donne peu de résultats.

Le plus grand résultat de ses déplacements continuels est peut-être la confusion dans laquelle ils jettent les fascistes qui, privés d'informations précises sur lui, se demandent au début de 1933 si un certain professeur Angelo D'Alberti ou D'Alberto, « à l'accent méridional », qui, après être demeuré pendant dix ans en U.R.S.S., aurait tenu à Lyon deux conférences sur la situation italienne et sur la situation russe, ne serait pas le professeur Virgilio Verdaro ou bien le comptable Mario De Leone. Le premier enseignait le marxisme dans une école de propagande en Russie, et le second – confondu peut-être avec Virgili – était affecté à l'industrie militaire soviétique et travaillait dans une usine de dirigeables. Le 22 mai 1933, De Leone écrit à nouveau à Ambrogi, rappelé entre-temps de Berlin à Moscou : les « principaux problèmes à résoudre actuellement pour moi sont : la santé de ma femme et le pain quotidien. Tous les deux pressants : le premier très urgent… ». N'ayant pas obtenu l'hospitalisation dans un sanatorium, sa femme « est obligée de recourir à la thérapie plus expéditive du pneumothorax… ». De graves difficultés demeurent malgré tout, en particulier celle du « placement des enfants », dont la solution est indispensable pour éviter que sa femme, une fois revenue à la maison, ne soit forcée de reprendre « l'habituelle corvée éreintante du ménage » avec les enfants. Ce serait une imprudence très grave. « Il n'est pas besoin d'ajouter que, malgré mon infinie lassitude d'esprit et de corps, que je vaincs seulement par un effort de volonté que je me croyais incapable de fournir, ma collaboration ne serait pas sans enthousiasme et sans utilité ». Il écrit pourtant le même jour à Virgili, qui est encore en Russie : « … si je ne me trouvais pas sur le plan incliné sur lequel je me trouve … et avec les complications de santé, de travail, etc., je réussirais sans aucun doute à m'en tirer. Parce que, en France, mais tout spécialement à Marseille, il suffit d'un peu d'activité intelligente pour vivre… Puisqu'il n'est possible de conserver ni pudeur ni dignité, je t'invite – indépendamment de l'issue des tractations avec Ersilio – d'intervenir en ma faveur : si tu le veux, si tu le peux, directement ou indirectement. Le trône vacille – disait le fameux orateur Pizzirani. Mon bateau est en danger. Je lance un SOS extrême. Le recueille qui peut. Si mon recours n'est pas accepté, c'est aujourd'hui que doit arriver ma première saisie. Et ceci signifie que d'ici quinze jours je n'aurai plus ni entreprise ni meubles ni logement. Mais dehors, le soleil léger inonde les rues. Je repense à Faust. Et je donnerais moi aussi mon âme au diable pour vivre. Jamais la vie ne m'est apparue aussi belle ».

Un billet adressé au docteur Fienga photographie la situation : « Cher Dino, si tu peux m'envoyer 10 francs pour … ne pas changer un billet de 1000! », puis une lettre du 26 juillet 1933 annonce que la biscuiterie sera liquidée dans peu de temps. Et le 9 septembre : « Cher Dino, nous sommes allés à l'encontre les commandements du Seigneur et nous avons été punis. Toulon est une place imprenable. Comme tu le vois, pratiquement rien question affaires. J'ai fait tous les hôtels, beaucoup de pâtisseries et quelques bars du centre. Ratage pour différentes raisons »(6). Quelques jours plus tard, l'exilé caresse l'idée, avec Ambrogi, de retourner en U.R.S.S. : « … Et je constate avec satisfaction que, malgré la véritable chasse à l'homme que l'on fait ici aux gens de gauche (peut-être ignores-tu les récents épisodes de Bezons, etc.) ce gouvernement [le gouvernement soviétique, NdR], aurait autorisé mon retour. Lequel n'est pas exclu mais est problématique pour les raisons contenues dans la lettre ci-jointe à Ferruccio, qui t'en donnera communication… Si Ferruccio venait en Occident, on pourrait concrétiser avec lui toutes les modalités de mon transfert… ». Quant à la situation économique, « je ne suis pas encore "hors de danger", mais je crois malgré tout avoir dépassé le moment le plus mauvais… ».

Le moment le plus difficile est peut-être celui de la saisie de la fabrique à laquelle il fait allusion le 26 septembre : « Cher Dino, le furoncle est mûr. Demain, mercredi, à 15 heures, un excellent huissier compatissant procèdera à l'opération chirurgicale. Sic transit. Aujourd'hui ma femme entre en clinique et les enfants avec elle. Es-tu toujours un habitant des bords de mer? ». L'entreprise tombée en faillite, De Leone reste à Marseille où il vit en 1934 en exerçant le métier de représentant. Mais le sort s'acharne contre lui et sa famille : sa femme s'éteint à Toulouse, à la clinique des "Trois Lucs", victime de la maladie et des privations subies. Et l'exilé, ne pouvant pas élever seul ses fils, il doit les envoyer à Naples où sa mère et sa belle-sœur Gilda Minieri en prendront soin (7). Quant à lui, il ne quitte pas Marseille où le climat, en tout cas, est plus chaud que celui d'Ambilly, et il commence à participer avec une certaine fréquence aux réunions de la Fédération bordiguiste locale en versant de l'argent de temps en temps ("Topolino" envoie quelques francs…) en faveur de "Prometeo". C'est dans cette grande ville portuaire que le rencontrèrent en 1935-36 le maximaliste Giuseppe Fusero, qui en rappellera l'activisme dans un témoignage, et le jeune Raffaello Fienga : « À l'époque, j'étais étudiant à l'Académie des Beaux Arts de Marseille et je participais activement au mouvement de la jeunesse anti-fasciste, fondé par Henri Barbusse. Mario De Leone était "un révolutionnaire limpide" ».


à suivre

Par Jean-Louis Roche
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Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 17:54

 Par W.Lénine (1904)

 

Cet article de Lénine  a toujours été fort méconnu dans le milieu maximaliste, voire ignoré par messieurs les intellos modernistes et conseillistes. Les éditions staliniennes de Moscou ont contribué à noyer l’intérêt de cet article en le titrant : « Un pas en avant, deux pas en arrière », qui ne semble pas avoir été son titre original, mais simplement : Réponse à l'article de Rosa Luxemburg « Questions d'organisation dans la social-démocratie russe »). L’article fût  envoyé à Kautsky pour être publié dans l'organe de la social-démocratie allemande Die Neue Zeit, mais Kautsky refusa de l'insérer. Écrit dans la deuxième moitié de septembre 1904.  Publié pour la première fois en 1930 dans le Recueil Lénine XV. Œuvres t.7, pp. 465-467, Paris-Moscou.

 

L'article de la camarade Rosa Luxemburg dans les nos 42 et 43 de la Neue Zeit est une analyse critique de mon livre russe sur la crise dans notre Parti. Je ne peux manquer d'exprimer ma reconnaissance aux camarades allemands pour leur attention envers les publications de notre Parti, pour leurs efforts de familiariser avec cette littérature la social-démocratie allemande, mais je dois dire que l'article de Rosa Luxemburg dans la Neue Zeit familiarise les lecteurs non avec mon livre, mais avec quelque chose d'autre. Cela ressort des exemples suivants. La camarade Luxemburg dit, par exemple, que dans mon livre s'est dessinée nettement et fortement la tendance vers « un centralisme ne tenant compte de rien » . La camarade Luxemburg présume, de cette façon, que je défends un certain système d'organisation contre un certain autre. Mais la réalité est différente. Tout au long du livre, de la première à la dernière page, je défends les principes élémentaires de tout système d'organisation du Parti quel qu'il soit. Mon livre analyse non la différence entre tel ou tel système d'organisation, mais la façon dont il faut soutenir, critiquer et corriger tout système, sans contrevenir aux principes du Parti. Rosa Luxemburg dit plus loin que « conformément à sa conception (de Lénine), les pleins pouvoirs sont donnés au Comité central d'organiser tous les comités locaux du Parti ». En réalité, ce n'est pas exact. Mon opinion sur cette question peut être prouvée, pièces à l'appui, par le projet de statuts d'organisation du Parti que j'ai proposé. Dans ce projet, il n'y a pas un mot sur le droit d'organiser les comités locaux. La commission élue au congrès du Parti pour élaborer les statuts du Parti y a inclus ce droit, et le congrès a confirmé le projet de la commission. On a élu à la commission trois représentants de la minorité du congrès, à part moi et un autre partisan de la majorité ; par conséquent, dans cette commission qui a conféré au Comité central le droit d'organiser les comités locaux, c'est justement trois de mes adversaires qui l'ont emporté. La camarade R. Luxemburg a confondu deux faits distincts. D'abord, elle a confondu mon projet d'organisation avec le projet modifié par la commission, d'une part et, d'autre part, avec les statuts d'organisation adoptés par le congrès du Parti ; deuxièmement, elle a confondu la défense d'une revendication déterminée touchant un paragraphe déterminé des statuts (il est absolument faux que dans cette défense je n'aie tenu compte de rien, puisque à l'assemblée plénière je n'ai pas protesté contre l'amendement déposé par la commission) avec la défense de la thèse (authentiquement « ultra-centraliste », n'est-ce pas ?) suivant laquelle les statuts adoptés par le congrès du Parti doivent être appliqués jusqu'à ce que le prochain congrès les modifie. Cette thèse (« purement blanquiste », comme le lecteur peut facilement le remarquer), je l'ai réellement soutenue dans mon livre « sans tenir compte de rien ». La camarade Luxemburg dit que selon moi « le Comité central est le seul centre actif du Parti ». En réalité, ce n'est pas exact. Je n'ai jamais soutenu cette opinion. Au contraire, mes contradicteurs (la minorité du IIe Congrès du Parti) m'accusaient dans leurs écrits de ne pas suffisamment défendre l'indépendance, l'initiative du Comité central et de trop le subordonner à la rédaction de l'organe central à l'étranger et au Conseil du Parti. J'ai répondu, à cette accusation, dans mon livre, que lorsque la majorité du Parti était prépondérante au Conseil du Parti, elle n'a jamais tenté de limiter l'indépendance du Comité central ; mais cela s'est produit aussitôt que le Conseil est devenu un instrument de lutte entre les mains de la minorité. La camarade Rosa Luxemburg dit que dans la social-démocratie de Russie il n'existe aucun doute quant à la nécessité d'un parti unique et que toute la discussion se concentre sur la question d'une plus ou moins grande centralisation. En réalité, ce n'est pas exact. Si la camarade Luxemburg voulait bien prendre connaissance des résolutions des nombreux comités locaux du Parti qui forment la majorité, elle comprendrait facilement (cela ressort particulièrement de mon livre) que la discussion a surtout porté chez nous sur le fait de savoir si le Comité central et l'organe central devaient représenter l'orientation de la majorité du congrès ou non. L'estimée camarade ne dit mot de cette exigence « purement blanquiste » et « ultra-centraliste », elle préfère déclamer contre la subordination mécanique de la partie au tout, contre la soumission servile, contre l'obéissance aveugle et d'autres horreurs de ce genre. Je suis très reconnaissant à la camarade Luxemburg d'expliquer cette profonde idée que la soumission servile est fatale pour le Parti, mais je voudrais savoir si la camarade trouve normal, si elle peut admettre, si elle a vu dans un parti quelconque que dans les organismes centraux, qui s'intitulent organismes du Parti, la minorité du congrès du Parti prédominât ? La camarade R. Luxemburg m'attribue la pensée qu'en Russie existent déjà toutes les prémisses pour l'organisation d'un grand parti ouvrier fortement centralisé. De nouveau, c'est une inexactitude de fait. Nulle part dans mon livre, non seulement je n'ai soutenu cette idée, mais je ne l'ai même pas exprimée. La thèse que j'ai proposée exprimait et exprime quelque chose de différent. Plus précisément, je soulignais qu'il y avait déjà toutes les prémisses pour que les décisions du congrès du Parti soient respectées, et que le temps où l'on pouvait remplacer un collège du Parti par un cercle privé est révolu depuis longtemps. J'ai prouvé que certains oracles de notre Parti ont révélé leur inconséquence et leur instabilité, et qu'ils n'ont aucun droit de rendre le prolétaire russe responsable de leur manque de discipline. Les ouvriers russes se sont prononcés plus d'une fois déjà, dans diverses circonstances, pour le respect des décisions du congrès du Parti. C'est vraiment ridicule quand la camarade Luxemburg qualifie une telle opinion d'« optimiste » (ne faut-il pas plutôt dire « pessimiste ») sans souffler mot du fond réel de ma thèse. La camarade Luxemburg soutient que j'exalte la valeur éducative de la fabrique. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas moi mais mon adversaire qui affirmait que je me représente le Parti comme une fabrique ; je me suis bien moqué de lui, en démontrant par ses propres expressions qu'il confond deux aspects différents de la discipline à la fabrique, ce qui, malheureusement est arrivé aussi à la camarade Rosa Luxemburg1.

La camarade Luxemburg dit que par ma définition du social-démocrate révolutionnaire comme jacobin lié à une organisation d'ouvriers socialement conscients, j'ai peut-être caractérisé mon point de vue avec plus d'esprit que n'aurait pu le faire aucun de mes adversaires. Encore une fois, il y a erreur de fait. Ce n'est pas moi, mais P. Axelrod qui a parlé le premier de jacobinisme. Le premier, Axelrod a comparé les groupements de notre parti à ceux du temps de la Révolution française. J'ai seulement fait remarquer que cette comparaison n'est admissible que pour autant que la division de la social-démocratie contemporaine en révolutionnaire et opportuniste correspond, dans une certaine mesure, à la division en montagnards et girondins. L'ancienne Iskra, reconnue par le congrès du Parti, faisait souvent cette comparaison. En admettant justement une telle division, l'ancienne Iskra combattait l'aile opportuniste de notre Parti, l'orientation du Rabotchéié Diélo. Rosa Luxemburg confond ici la corrélation entre les deux courants révolutionnaires du XVIIIe et du XXe siècle avec l'identification de ces courants eux-mêmes. Par exemple, si je dis que le Petit Scheidegg par rapport à la Jungfrau, c'est la même chose qu'une maison de deux étages par rapport à une maison de quatre étages, cela ne veut pas encore dire que j'identifie une maison de quatre étages et la Jungfrau. La camarade Luxemburg a laissé échapper entièrement l'analyse concrète des divers courants dans notre Parti. Or, je consacre la majeure partie de mon livre à cette analyse qui se fonde sur les procès-verbaux du congrès de notre Parti, et dans l'introduction je le souligne expressément. Rosa Luxemburg désire parler de la situation actuelle dans notre Parti tout en méconnaissant totalement notre congrès qui, à proprement parler, a posé les fondations réelles de notre Parti. On doit avouer que c'est une entreprise risquée ! D'autant plus risquée que, comme je l'ai indiqué des centaines de fois dans mon livre, mes adversaires méconnaissent le congrès, et c'est justement pourquoi toutes leurs affirmations sont privées de toute base concrète.

C'est précisément cette erreur fondamentale que commet aussi la camarade Rosa Luxemburg. Elle ne fait que répéter des phrases, tout bonnement, sans se donner la peine de démêler leur signification concrète. Elle menace de diverses horreurs, sans avoir étudié le fond réel de la controverse. Elle m'attribue des lieux communs, des principes et des propos rebattus, des vérités absolues, et s'évertue à passer sous silence les vérités relatives, basées sur des faits très précis, et que j'applique exclusivement. Et elle se plaint encore de poncifs, et en appelle à la dialectique de Marx. Or, justement, l'article de l'estimée camarade contient uniquement des poncifs imaginaires, justement son article contredit l'abc de la dialectique. Cet abc enseigne qu'il n'y a aucune vérité abstraite, la vérité est toujours concrète. La camarade Rosa Luxemburg méconnaît superbement les faits concrets de la lutte dans notre Parti et déclame d'un air condescendant à propos de questions qu'on ne peut discuter sérieusement. Je prendrai un dernier exemple dans le deuxième article de la camarade Luxemburg. Elle cite mes paroles suivant lesquelles telle ou telle rédaction des statuts d'organisation peut servir d'arme plus ou moins aiguisée dans la lutte contre l'opportunisme2. Rosa Luxemburg ne dit absolument pas de quelles formulations je parlais dans mon livre et nous parlions tous au congrès du Parti. La camarade n'effleure absolument pas la question de savoir quelle polémique je menais au congrès, contre qui j'avançais mes arguments. Au lieu de cela, elle condescend à me faire toute une conférence sur l'opportunisme... dans les pays à régime parlementaire ! ! Mais, dans son article, nous ne trouvons pas un mot sur toutes les variétés particulières, spécifiques de l'opportunisme, sur les nuances qu'il a prises chez nous en Russie, et dont il est question dans mon livre. La conclusion de tous ces raisonnements hautement ingénieux est la suivante : « Les statuts du Parti ne doivent pas être en eux-mêmes ( ? ? comprends qui peut) une arme contre l'opportunisme mais seulement un moyen extérieur puissant pour imposer l'influence dirigeante de la majorité révolutionnaire et prolétarienne du Parti, qui existe en réalité. » Tout à fait exact. Mais R. Luxemburg passe sous silence la façon dont s'est formée la majorité qui existe en réalité ; or, c'est justement de cela que je parle dans mon livre. Elle ne dit pas non plus quelle influence Plékhanov et moi nous défendions à l'aide de ce puissant moyen extérieur Je peux seulement ajouter que jamais et nulle part je n'ai prononcé pareille absurdité, à savoir que les statuts du Parti sont une arme « en eux-mêmes ».

La réponse la plus juste à une telle interprétation de mes vues serait l'exposé des faits concrets de la lutte dans notre Parti. Alors chacun comprendra clairement à quel point les faits concrets contredisent les lieux communs et les abstractions banales de la camarade Luxemburg.

Notre Parti fut fondé au printemps 1898 en Russie au congrès des représentants de quelques organisations russes. Le Parti reçut le nom de Parti ouvrier social-démocrate de Russie. La Rabotchaïa Gazéta3 fut proclamée organe central du Parti ; l'« Union des social-démocrates russes à l'étranger » représentait le Parti à l'étranger. Peu après le congrès, le Comité central du Parti fut arrêté. La Rabotchaïa Gazéta cessa de paraître après le deuxième numéro. Tout le Parti se transforma en un conglomérat amorphe d'organisations locales (appelées comités). Le seul lien unissant ces comités locaux était un lien idéologique, purement intellectuel. Il devait fatalement arriver une période de divergences, de flottements, de scissions. Les intellectuels, qui constituaient un pourcentage beaucoup plus important dans notre Parti que dans les partis d'Europe occidentale, se sont passionnés pour le marxisme, mode nouvelle. Cet engouement a très rapidement fait place d'une part, à une admiration servile de la critique bourgeoise de Marx et, d'autre part, à un mouvement ouvrier purement professionnel (grévisme, économisme). La divergence entre la tendance opportuniste intellectuelle et la tendance révolutionnaire prolétarienne a amené la scission de l'« Union » à l'étranger. Le journal Rabotchaïa Mysl et la revue Rabotchéié Diélo éditée à l'étranger (cette dernière un peu moins) étaient les porte-parole de l'économisme, minimisaient l'importance de la lutte politique, niaient les éléments de démocratie bourgeoise en Russie. Les critiques « légaux » de Marx, messieurs Strouvé, Tougan-Baranovski, Boulgakov, Berdiaïev, etc., ont carrément tourné à droite. Nous ne découvrirons nul endroit en Europe où le bernsteinisme soit arrivé si vite à sa fin logique, la formation d'une fraction libérale, comme cela s'est passé chez nous en Russie. Chez nous, M. Strouvé a commencé par la « critique », au nom du bernsteinisme, et a terminé par l'organisation de la revue libérale Osvobojdiénié, libérale dans le sens européen de ce mot. Plékhanov et ses amis qui ont quitté l'Union à l'étranger étaient soutenus par les fondateurs de l'Iskra et de la Zaria. Ces deux revues (dont a entendu parler même la camarade Rosa Luxemburg) ont mené une « brillante campagne de trois ans » contre l'aile opportuniste du Parti, une campagne de la « Montagne » social-démocrate contre la « Gironde » social-démocrate (c'est une expression de l'ancienne Iskra), une campagne contre le Rabotchéié Diélo (les camarades Kritchevski, Akimov, Martynov, etc.), contre le Bund juif, contre les organisations de Russie qui s'étaient inspirées de cette orientation (en premier lieu contre l'organisation de Pétersbourg dénommée « organisation ouvrière » et le comité de Voronèje). Il devenait de plus en plus évident qu'un lien purement idéologique entre les comités était insuffisant. On ressentait de plus en plus le besoin d'un Parti vraiment uni, c'est-à-dire l'accomplissement de ce qu'on avait seulement prévu en 1898. Enfin, fin 1902 s'est formé un Comité d'organisation, qui s'était donné pour tâche de convoquer le IIe Congrès du Parti. De ce Comité, composé surtout par l'organisation russe de l'Iskra, faisait également partie un représentant du Bund juif. En automne 1903 s'est tenu, enfin, le IIe Congrès qui s'est terminé, d'une part par l'unification formelle du Parti, d'autre part par sa scission en « majorité » et « minorité ». Cette division n'existait pas avant le congrès du Parti. Seule une analyse approfondie de la lutte qui s'est déroulée au congrès peut expliquer cette division. Malheureusement, les partisans de la minorité (y compris la camarade Luxemburg) évitent prudemment cette analyse.

Dans mon livre, que la camarade Luxemburg présente d'une manière si originale aux lecteurs allemands, je consacre plus de cent pages à une analyse détaillée des procès-verbaux du congrès (qui forment un volume de près de 400 pages). Cette analyse m'a amené à diviser les délégués ou mieux les voix (certains délégués avaient une ou deux voix) en quatre groupes fondamentaux : 1) les iskristes de la majorité (partisans de la tendance de l'ancienne Iskra) -24 voix, 2) les iskristes de la minorité — 9 voix, 3) le centre (appelé aussi par dérision le « marais ») — 10 voix et enfin 4) les anti-iskristes — 8 voix, soit au total 51 voix. J'analyse la participation de ces groupes à tous les votes qui ont eu lieu au congrès et démontre qu'à propos de toutes les questions (programme, tactique et organisation) le congrès a été l'arène de la lutte des iskristes contre les anti-iskristes, le « marais » ayant oscillé dans différents sens. Quiconque connaît un tant soit peu l'histoire de notre Parti doit comprendre clairement qu'il ne pouvait en être autrement. Mais tous les partisans de la minorité (y compris Rosa Luxemburg) ferment modestement les yeux sur cette lutte. Pourquoi ? C'est justement cette lutte qui rend évidente toute la fausseté de l'actuelle position politique de la minorité. Pendant toute cette bataille au congrès du Parti, à l'occasion de dizaines de questions, de dizaines de votes, les iskristes ont combattu les anti-iskristes et le « marais » qui s'alignait d'autant plus résolument aux côtés des anti-iskristes que la question discutée était plus concrète, qu'elle définissait d'une manière plus positive le sens fondamental du travail social-démocrate, qu'elle visait à mettre en pratique plus concrètement les plans inébranlables de l'ancienne Iskra. Les anti-iskristes (surtout le camarade Akimov et le délégué toujours d'accord avec lui, de l'« Organisation ouvrière » de Pétersbourg, le camarade Brucker, presque toujours le camarade Martynov et 5 délégués du Bund juif) étaient contre la reconnaissance de l'orientation de l'ancienne Iskra. Ils défendaient les anciennes organisations privées, votaient contre leur soumission au Parti, contre leur fusion avec le Parti (incident du Comité d'organisation, dissolution du groupe « loujny Rabotchi », le plus important du « marais », etc.). Ils combattaient les statuts d'organisation, rédigés dans l'esprit du centralisme (14e séance du congrès) et accusaient alors tous les iskristes de vouloir introduire « la suspicion organisée », « la loi d'exception » et autres horreurs. Tous les iskristes sans exception en riaient alors ; il est remarquable que la camarade Rosa Luxemburg prenne toutes ces fantaisies pour quelque chose de sérieux. Dans la grande majorité des questions, les iskristes l'ont emporté ; ils prédominaient au congrès, ce qui ressort clairement des chiffres que j'ai rappelés. Mais dans la deuxième période du congrès, quand on tranchait des questions touchant moins aux principes, les anti-iskristes ont gagné : certains iskristes avaient voté avec eux. C'est ce qui est arrivé, par exemple, à propos de l'égalité des langues dans notre programme ; sur cette question, les anti-iskristes ont presque réussi à battre la commission du programme et à imposer leur formulation. C'est ce qui est arrivé aussi pour le paragraphe 1 des statuts, lorsque les anti-iskristes de concert avec le « marais » ont imposé la formulation de Martov. Conformément à cette rédaction, sont considérés comme membres du Parti non seulement les membres d'une organisation du Parti (c'est la formulation que j'ai défendue avec Plékhanov), mais aussi toutes les personnes qui militent sous le contrôle d'une organisation du Parti4.

La même chose s'est produite à propos des élections du Comité central et de la rédaction de l'organe central. 24 iskristes ont formé une majorité compacte ; ils ont fait adopter un plan conçu depuis longtemps de renouvellement de la rédaction : on a élu trois des six anciens rédacteurs ; 9 iskristes, 10 membres du centre et 1 anti-iskriste (les autres : 7 anti-iskristes, les représentants du Bund juif et du Rabotchéié Diélo avaient quitté le congrès auparavant) formaient la minorité. Cette minorité était si mécontente des élections qu'elle a décidé de ne pas participer aux autres élections. Le camarade Kautsky avait parfaitement raison de voir dans le renouvellement de la rédaction la cause principale de la lutte qui suivit. Mais son opinion suivant laquelle c'est moi (sic !) qui aurais « exclu » trois camarades de la rédaction s'explique seulement par sa complète ignorance de notre congrès. D'abord, la non-élection n'est absolument pas une exclusion, et je n'avais naturellement pas le droit au congrès d'exclure qui que ce soit ; d'autre part, le camarade Kautsky ne soupçonne même pas, il me semble, que la coalition des anti-iskristes, du centre et d'une petite partie des partisans de l'Iskra avait aussi une signification politique et ne pouvait manquer d'exercer une influence sur le résultat des élections. Quiconque se refuse à fermer les yeux sur ce qui s'est passé à notre congrès doit comprendre que notre nouvelle division en minorité et majorité est seulement une variante de l'ancienne division en aile prolétarienne, révolutionnaire et en aile intellectuelle, opportuniste de notre Parti. Ce fait, on ne peut l'écarter par aucune interprétation, aucune dérision.

Malheureusement, après le congrès, la signification de principe de cette scission a été obscurcie par les chicanes à propos de la cooptation. Plus précisément, la minorité refusait de travailler sous le contrôle des organismes centraux, si les trois anciens rédacteurs n'étaient pas cooptés à nouveau. Cette lutte a duré deux mois. Les moyens d'action utilisés étaient le boycottage et la désorganisation du Parti. 12 comités (des 14 qui se sont prononcés sur cette question) ont sévèrement condamné ces moyens. La minorité a même refusé d'accepter notre proposition (dont Plékhanov et moi avons été les promoteurs) et d'exprimer leur point de vue dans les colonnes de l'Iskra. Au congrès de la Ligue à l'étranger, on en est arrivé à couvrir les membres des organismes centraux d'injures et d'outrages (autocrates, bureaucrates, gendarmes, menteurs, etc.). On les accusait d'étouffer les initiatives personnelles et de vouloir imposer la soumission inconditionnelle, l'obéissance aveugle, etc. Les tentatives faites par Plékhanov de qualifier d'anarchiste un tel moyen de lutte de la minorité, ne pouvaient atteindre leur but. Après ce congrès, Plékhanov publia un article, qui a fait date, et qui était dirigé contre moi : « Ce qu'il ne faut pas faire » (Iskra, n° 52). Dans cet article, il disait que la lutte contre le révisionnisme ne doit pas signifier nécessairement lutte contre les révisionnistes ; il était clair pour tous qu'il sous-entendait notre minorité. Plus loin, il dit que parfois il ne faut pas combattre l'anarchisme individualiste, si solidement ancré dans l'esprit du révolutionnaire russe ; certaines concessions sont quelquefois le meilleur moyen pour le maîtriser et éviter la scission. J'ai quitté la rédaction, car je ne pouvais partager un tel point de vue, et les rédacteurs de la minorité ont été cooptés. Puis il y a eu la lutte pour la cooptation au Comité central. Ma proposition de conclure la paix à condition que l'organe central reste à la minorité et le Comité central à la majorité a été rejetée. La bataille a continué, on combattait « au nom des principes » le bureaucratisme, l'ultracentralisme, le formalisme, le jacobinisme, le schweitzerisme (c'est moi qu'on appelait le Schweitzer russe) et autres choses horribles. Je me suis moqué de toutes ces accusations dans mon livre, et j'ai souligné que c'était soit une simple chicanerie de cooptation soit (si l'on convient d'y voir « des principes ») rien d'autre que des phrases opportunistes, girondistes. La minorité actuelle répète seulement ce que le camarade Akimov et d'autres opportunistes avérés ont dit à notre congrès contre le centralisme que défendaient tous les partisans de l'ancienne Iskra.

En Russie, les comités étaient indignés de la transformation de l'organe central en un organe d'un cercle privé, celui des chamailleries de cooptation et des ragots du Parti. On a voté plusieurs résolutions qui exprimaient la plus sévère condamnation. Seule la soi-disant « Organisation ouvrière » de Pétersbourg, dont nous avons déjà parlé, et le comité de Voronèje (partisans de la tendance du camarade Akimov) ont exprimé leur satisfaction de principe, de l'orientation de la nouvelle Iskra. Les voix, réclamant la convocation du IIIe Congrès, devenaient de plus en plus nombreuses,

Le lecteur qui se donnera la peine d'étudier les origines de la lutte dans notre Parti comprendra facilement que les propos de la camarade Rosa Luxemburg sur « l'ultra-centralisme », sur la nécessité d'une centralisation progressive, etc., sont concrètement et sur le plan pratique une dérision à l'égard de notre congrès ; abstraitement et sur le plan théorique (si l'on peut ici parler de la théorie), c'est un avilissement manifeste du marxisme, une altération de la véritable dialectique de Marx, etc.

La dernière phase de la lutte a été caractérisée par le fait que les membres de la majorité ont été en partie exclus du Comité central, en partie neutralisés, réduits à néant. (Cela s'est produit à cause des remaniements du Comité central5, etc.) Le Conseil du Parti (qui après la cooptation des anciens rédacteurs est également tombé aux mains de la minorité) et le Comité central actuel ont condamné toute agitation en faveur du IIIe Congrès, et passent à des accords et des pourparlers privés avec certains membres de la minorité. Les organisations, comme par exemple le collège de représentants (mandataires) du Comité central, qui se sont permis de commettre un crime tel que l'agitation pour la convocation d'un congrès, ont été dissoutes6. La lutte du Conseil du Parti et du nouveau Comité central contre la convocation du IIIe Congrès a été déclarée sur toute la ligne. La majorité y a répondu par le mot d'ordre : « A bas le bonapartisme ! » (c'était le titre de la brochure du camarade Galerka7, qui parle au nom de la majorité). Le nombre des résolutions, dans lesquelles les institutions du Parti qui s'opposent à la convocation du congrès sont proclamées antiparti et bonapartistes, grandit. A quel point tous les discours de la minorité contre l'ultra-centralisme et en faveur de l'autonomie étaient hypocrites, c'est ce qui ressort clairement du fait que la nouvelle maison d'éditions de la majorité, que j'ai fondée avec un camarade (où ont été publiées la brochure mentionnée ci-dessus du camarade Galerka et quelques autres), a été déclarée hors-parti8. Les nouvelles éditions donnent à la majorité la seule possibilité de répandre ses vues, puisque les pages de l'Iskra lui sont à peu près interdites. Malgré cela, ou plutôt, justement à cause de cela, le Conseil du Parti a pris la décision, dont je viens de parler, sous le prétexte purement formel que nos éditions ne sont habilitées par aucune organisation du Parti.

A peine est-il besoin de parler de l'abandon dans lequel se trouve le travail positif, de la chute brutale du prestige de la social-démocratie, de dire à quel point tout le Parti est démoralisé parce que toutes les résolutions, toutes les élections du IIe Congrès ont été réduites à néant, et par suite de cette lutte contre la convocation du IIIe Congrès que mènent les organismes du Parti, responsables devant le Parti.

Notes

1 Voir la brochure russe : Nos malentendus, l'article « R. Luxemburg contre Karl Marx ». (Note de Lénine)

2 Voir Un pas en avant, deux pas en arrière (La crise dans notre parti), >chapitre i, note 15.

3 « Rabotchaïa Gazéta », organe illégal du groupe social-démocrate de Kiev. 2 numéros ont paru : le n° 1 en août 1897 et le n° 2 eu décembre (daté de novembre de la même année). Le 1er Congrès du P.O.S.D.R. la reconnut organe officiel du Parti. Après le congrès, à la suite de la destruction de l'imprimerie par la police et l'arrestation des membres du C.C. le journal cessa de paraître. Voir Œuvres, Paris-Moscou, t. 4, pp. 213-215 sur les tentatives de renouveler sa parution en 1899.

4 Le camarade Kautsky s'est prononcé pour la formulation de Martov en invoquant des raisons d'opportunité. D'abord, ce point a été discuté à notre congrès non sous l'angle de l'opportunité, mais du point de vue des principes. La question a été posée sous cet aspect par Axelrod. Deuxièmement, le camarade Kautsky se trompe s'il pense que sous le régime policier russe, il existe une si grande différence entre l'appartenance à une organisation du Parti et un simple travail sous le contrôle d'une telle organisation. Troisièmement, il est particulièrement erroné de comparer la situation actuelle en Russie à la situation en Allemagne lorsqu'était en vigueur la loi d'exception contre les socialistes. (Note de Lénine).

Loi d'exception contre les socialistes, adoptée en Allemagne en 1878. Toutes les organisations du Parti social-démocrate, les organisations ouvrières de niasse, la presse ouvrière furent interdites ; on confisqua les publications socialistes, on commença à déporter les social-démocrates. Sous la pression du mouvement ouvrier de masse la loi fut abolie en 1890.

5 Au IIe Congrès du Parti furent élus au Comité central : Lengnik, Krjijanovski, Noskov. En octobre (nouveau calendrier) 1903 furent cooptés au C.C. Zemliatchka, Krassine, Essen et Goussarov. En novembre, Lénine entra au C.C. et Galpérine fut coopté. Entre juillet et septembre 1904, il y eut de nouveaux changements : Lengnik et Essen, partisans de Lénine, furent arrêtés. Les conciliateurs Krjijanovski et Goussarov donnèrent leur démission. Les conciliateurs Krassine, Noskov et Galpérine, malgré les protestations de Lénine, exclurent illégalement du C.C. Zemliatchka, partisane de la majorité, et cooptèrent 3 conciliateurs : Lioubimov, Karpov et Doubrovinski. A la suite de ces remaniements, les conciliateurs avaient la majorité au C.C.

6 Lénine fait allusion à la résolution du C.C. sur la dissolution du Bureau du Sud du C.C., qui faisait de l'agitation en faveur de la convocation du IIIe Congrès du Parti.

7 Galerka, le bolchevik M. Olminski (Alexandrov).

8 La maison d'éditions du Parti social-démocrate, de V. Bontch-Brouévitch et N. Lénine, fut fondée par les bolcheviks après que la rédaction menchevique de l'Iskra leur eut fermé les colonnes du journal et refusé de publier les déclarations des organisations, et membres du Parti qui défendaient les résolutions du IIe Congrès et réclamaient la convocation du IIIe Congrès. Elle fit paraître plusieurs œuvres dirigées contre les mencheviks et les conciliateurs : N. Lénine, La campagne des zemstvos et le plan de l'« Iskra » ; Galerka, A bas le bonapartisme ; Orlovski, Le Conseil contre le Parti, etc.

 

Par Jean-Louis Roche
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Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 17:28

 

Crise du gaullisme et crise de la « gauche »

 

Article de Jean Delvaux (S ou B n°33, décembre 1961)

 

Etrange pays. Vers la mi-septembre, un attentat bien préparé contre De Gaulle échoue ; réussi, c’est la Vème République qui sautait. Trois semaines après, la troupe De Gaulle en tournée dans les départements les plus misérables fait recette, et le protagoniste se mêle à la foule. Pourtant, ces mêmes paysans qui l’acclament, ou bien leurs frères, bloquaient les routes deux mois auparavant pour protester contre sa politique agricole. A Paris et ailleurs, les explosions de plastic se succèdent ; elles pourraient faire sauter des pâtés de maisons, elles ne cassent que des vitres. En Algérie, le hors-la-loi Salan s’adresse à la population sur les longueurs d’onde de la radio officielle, préalablement sabotée. L’O.A.S.  va-t-elle tenter sa chance ? M. Marçais, député ultra d’Alger, lui dit dans « Carrefour » que « ce serait très inopportun ». Et Le Monde titre, avec un sérieux imperturbable : « Le gouvernement entend parer à un nouveau putsch ». Faut-il donc croire que cela n’allait pas de soi ? Peut-être ; en tout cas, pour y parer, le conseil des ministres se borne à procéder « semaine après semaine, à un examen  critique de la situation en Algérie ».

C’est peut-être aussi tout ce qui est en son pouvoir. L’O.A.S. ne pourrait pas faire ce qu’il fait en Algérie, et même en France, sans des complicités solides dans l’armée, la police, l’administration, les entourages ministériels. A quelle autorité obéissent donc les rouages de l’appareil d’Etat ? Cela dépend. « Depuis deux ans les activistes les plus recherchés sont rarement découverts », s’ils ont la bonté de se livrer eux-mêmes il est difficile de trouver des juges pour les condamner, et envoyés par miracle en prison il leur est plus naturel d’en sortir. Les routes ne sont sûres que pour les évadés, et les frontières sont des passoires ». Ce style admirable est celui de Jacques Fauvet (Le Monde, 1-2 octobre 1961). Seulement, ce qu’il appelle la « mollesse du pouvoir », il faut lui donner son vrai nom : la décomposition de l’appareil d’Etat.

Tout le monde parle de putsch imminent, mais personne n’a l’air de s’en inquiéter outre mesure. Les politiciens professionnels ont déclaré la patrie en danger, proclamé la nécessité de regrouper et d’unir les démocrates et même les républicains – puis sont revenus à leur belote. M.Mendès France convoqua une conférence de presse pour faire savoir que le pays était au bord de la guerre civile, après quoi il partit en Italie. Quant aux français moyens, ils travaillent, se laissent exploiter, regardent la TV et dorment comme si le putsch éventuel ne les regardait absolument pas. Quelques appels à préparer la lutte contre les activistes sont tombés à plat ; on signale la constitution d’un comité anti-fasciste à Saint Brieuc, d’au autre à Albi.

Deux conditions essentielles semblent donc réunies pour qu’un nouveau putsch éclate et même réussisse. Si les généraux et les préfets, les commissaires de police et les juges d’instruction, avant de combattre un coup d’Etat, attendent d’être sûrs que celui-ci ne l’emportera pas ; et si la population refuse absolument de s’y intéresser – alors effectivement une solide organisation de conspirateurs pourrait s’emparer du pouvoir.

Mais qu’y ferait-elle ? La réussite d’un putsch de l’O.A.S. serait, ipso facto, son échec. Soit un quelconque Salan « au pouvoir », à Paris. Renverserait-il la politique algérienne actuelle ? Admettons. Il lui faudrait quand même s’il voulait mener la guerre à outrance, faire marcher, dans tous les sens du mot, la société française. Or, en dehors d’une frange minuscule d’ultras, personne en France ne veut la continuation de la guerre. La bourgeoisie veut en finir car elle ne lui rapporte rien et risque en se prolongeant de perturber gravement la poursuite de ses affaires. Les travailleurs sont restés jusqu’ici apathiques pour beaucoup de raisons, mais aussi parce qu’ils croyaient que De Gaulle ferait la paix. Cette apathie ne se prolongerait pas longtemps si on leur proposait une poursuite indéfinie de la guerre. Le contingent a déjà montré le 22 avril qu’il n’acceptera pas n’importe quel sort. Enfin, tous les gouvernements occidentaux se coaliseraient contre une politique qui pousserait le F.L.N. dans les bras de l’U.R.S.S. et de la Chine.

Salan, ou qui que ce soit, ne pourrait donc pas renverser la politique algérienne, sans être renversé lui-même dans quelques semaines. Le putsch pourrait-il n’être que le point de départ pour l’instauration d’un quasi-fascisme ; les gens de l’O.A.S. viseraient-ils l’instauration d’un nouveau régime en France même, et qu’en Algérie advienne que pourra ? – Cette perspective est aussi peu fondée que la précédente. Ni un régime, ni même un mouvement fasciste ou similaire ne sont possibles actuellement en France, car ils n’auraient ni programme, ni idéologie, ni base dans une section quelconque de la masse, ni enfin et surtout l’appui des couches dominantes qui se trouvent fort bien de la situation actuelle et n’ont aucune raison de s’embarquer dans une aventure qui se terminerait très mal en tout état de cause.

Mais, dira-t-on, tout cela étant admis, les gens de l’O.A.S. ne sont pas obligés de le voir. Après tout, le 22 avril la situation n’était pas tellement différente[1]. En effet, l’on ne peut exclure une tentative des activistes de s’emparer du pouvoir, ou de faire sécession en Algérie. Ce qu’on peut exclure, c’est que les activistes au pouvoir ou non, puissent imposer leur politique ; et ce qui est plus qu’improbable c’est qu’ils arrivent jamais au pouvoir en France. La situation est certes différente en Algérie, mais là encore comme le montre J-F. Lyotard dans l’article que l’on lira plus loin, les perspectives d’une O.A.S.installée au pouvoir sont rigoureusement nulles. Ajoutons qu’en cas de coup limité à l’Algérie, l’O.A.S. aurait à affronter pas seulement et pas tellement la partie « loyaliste » de l’administration et de l’armée, mais le contingent et la masse musulmane dont l’attitude sera déterminée, beaucoup plus par le consignes officielles du F.L.N., par la haine inassouvissable des colons racistes que l’atmosphère et les ratonnades des derniers mois n’ont rien fait pour apaiser.

 

***

Si l’idée d’un putsch prend aux yeux de beaucoup une consistance qu’elle n’aurait pas par elle-même, c’est qu’elle surgit sur le fond d’une autre constatation, infiniment plus sérieuse et irrécusable : la décomposition de l’appareil d’Etat et l’effondrement des institutions politiques du capitalisme, parlement et partis.

Cette décomposition et cet effondrement ne sont pas nouveaux ; ce sont eux qui ont déjà rendu possible le 13 mai, cet autre putsch qui avait à la fois réussi et échoué[2]. Tentative des éléments les plus arriérés de la société française de Dunkerque à Tamanrasset d’imposer la politique utopique et anachronique de l’Algérie française, il n’a réussi à renverser la IVème République qu’en manquant ses objectifs propres ; récupéré par les classes dominantes de la métropole, il a été mis eau service de fins absolument contraires à celles des colons et des officiers activistes d’Alger. Il s’agissait, à court terme, de mettre de l’ordre dans le chaos généralisé créé pendant la dernière période de la IVème république ; à plus long terme de rationaliser les structures économiques, sociales et politiques du capitalisme, de résoudre la contradiction entre la croissance d’une industrie moderne et le poids énorme des éléments archaïques dans l’économie, la politique et l’Etat.

Le bilan du nouveau régime, du point de vue du capitalisme français, n’est pas simple. La situation économique immédiate du capitalisme français, qui au printemps 1958 était au bord de la faillite, a été redressée. Le budget a été équilibré, l’inflation éliminée, la balance des paiements extérieurs devenue excédentaire a permis de rembourser des dettes de presque deux milliards de dollars et de porter les réserves or et dollars de 370 millions de dollars fin 1958 à 2.850 millions fin septembre 1961. Le secret de ce redressement est fort simple : cependant que la rationalisation de la production, les nouveaux investissements et l’accélération du rythme de travail faisaient augmenter la production industrielle de 20% entre 1957 et 1960, les salaires réels des travailleurs après une baisse substantielle en 1958 et surtout 1959, retrouvaient à peine à la fin de 1960 leur niveau de 1957. Ce n’est qu’en 1961 qu’une augmentation des salaires réels en gros parallèle à celle de la productivité a recommencé.

Si rien de positif n’a été fait sur les grands problèmes de structure (agriculture, distribution, éducation, logement et urbanisme) au moins les effets du mouvement « spontané » du capitalisme n’ont pas été entravés comme par le passé ; ils ont même été favorisés par l’accélération du Marché Commun et l’intégration accrue de la production française au marché mondial. L’absorption des paysans par les villes et l’industrie s’est intensifiée, les usines vont chercher la main d’œuvre bon marché et docile au fin fond des provinces, les fusions d’entreprises et les accords de spécialisation ont transformé plusieurs secteurs de l’industrie.

La décolonisation en Afrique noire était inévitable, mais telle qu’elle a été effectuée par De Gaulle elle a abouti à une débandade. Sans rappeler la farce de la « Communauté », il suffit de constater que la « présence française » en Afrique noire est désormais uniquement fonction des subsides versés par Paris aux gouvernements locaux, et durera autant que ces subsides.

Mais chacun constate l’échec du gaullisme en Algérie et son incapacité de reconstituer l’appareil d’Etat. Ce sont là évidemment deux phénomènes qui se sont réciproquement conditionnés, mais dont la cause profonde et commune est finalement la nature même du régime, son mode d’existence social et politique. Le régime est né, et ne pouvait que naître d’une opération au sommet. Il n’a pas été porté au pouvoir, ni n’y a été maintenu, par un mouvement politique véritable, qui aurait entrainé l’adhésion active d’un secteur quelconque de la société. Sa stratégie a donc naturellement consisté en une tentative de restaurer et de consolider l’appareil d’Etat à partir du sommet, profitant du soutien purement passif et plébiscitaire de la grande majorité de la population. Pour ce faire il lui fallait d’abord ramener l’armée d’Algérie sous l’autorité de Paris. Ce processus entamé en septembre 1958, n’a jamais pu aboutir. De Gaulle n’a pas pu sortir de ce cercle vicieux, il s’y est plutôt lamentablement embrouillé : pour liquider les prétentions de l’armée à un rôle politique, il fallait supprimer le fondement des ces prétentions, la guerre d’Algérie ; et pour terminer la guerre, il fallait être capable d’imposer le silence aux officiers. En fait, la prolongation de la guerre renouvelait constamment la dissidence potentielle des officiers activistes et celle-ci rendait encore plus difficile la conclusion d’un accord avec le F.L.N. Il faut reconnaître que les invraisemblables absurdités qui ont caractérisé la conduite de l’affaire algérienne depuis trois ans – les tergiversations, les palinodies, les ajournements, les refus de négocier suivis de l’octroi unilatéral en sans contrepartie de ce qui avait été refusé avec acharnement – ne résultent pas seulement de l’incapacité personnelle et de l’irréalisme de de Gaulle, mais reflètent également cette situation objective.

A cet égard, les plébiscites ne pouvaient être d’aucun secours. Le cercle vicieux n’aurait pu être brisé que par une force politique réelle en métropole, qui aurait animé et impulsé l’appareil d’Etat, entrainé des couches de la population à soutenir la politique gaulliste, fourni les cadres qui l’aurait réalisée. Or, une telle force politique, la bourgeoisie a été et reste incapable de la produire. Rien de plus frappant que le contraste entre l’application que mettent bourgeois et « cadres » français à gérer leurs affaires privées, et ce mélange d’incapacité et d’indifférence qui les caractérise dès qu’il s’agit de « politique » - c'est-à-dire de leurs affaires collectives ; rien de plus éclatant que la contradiction entre l’état économique florissant du capitalisme français, et son délabrement étatique et politique. De l’échec du mendésisme à cette mare aux grenouilles qu’est l’U.N.R., en passant par la ridicule « néo-droite » de Duchet et les pitoyables « gaullistes de gauche », l’histoire des dix dernières années l’illustre suffisamment. L’explication de ce fait doit être recherchée dans l’histoire sociale et politique de la France depuis de longues années[3] mais aussi et surtout dans les traits les plus profonds de la période actuelle. Un mouvement politique nouveau, et essentiellement conservateur, ne saurait se constituer dans un contexte de dépolitisation générale et d’effondrement des valeurs de la société capitaliste. On ne voit pas où pourrait-il trouver les idées, les cadres, l’enthousiasme et le pouvoir de mystifier un secteur tant soit peu notable de la population.

La bourgeoisie a donc appuyé le régime gaulliste, elle n’a pas pu le nourrir et en faire une force capable de régénérer un appareil d’Etat décomposé, encore moins d’imposer de nouvelles orientations là où un effort de création politique  était nécessaire. Le régime a des assises sociales certaines et solides dans toutes les couches privilégiées ou même modestement nanties, qui y voient la seule force capable de sauver le pays du « chaos ». Il n’a pas d’assises politiques ; il repose sur un mélange d’imaginaire et de négatif : le mythe de de Gaulle et l’apathie politique généralisée. Ce serait suffisant, si les temps étaient tranquilles, l’armée disciplinée et la police loyale. Ce n’est pas le cas.

C’est dans ces conditions que le mythe de Gaulle est appelé à remplir une fonction qui enfle au fur et à mesure que se rétrécit l’emprise du pouvoir sur la réalité, c'est-à-dire que s’accumulent les démonstrations d’imprévision, d’incompétence, d’incapacité, d’incohérence, de néant total du régime et  de son chef. Lorsqu’une époque n’a pas ses grands hommes, elle les invente et il est tellement essentiel pour la société française que de Gaulle soit un grand homme d’Etat qu’une sorte de conspiration inconsciente se fait sentir jusque chez les adversaires du régime pour préserver le mythe. Pire que dans le conte d’Andersen, reconnaître que le roi est nul serait insupportable parce que ce serait reconnaître la nullité de tout l’univers politique et de soi-même. Les échecs ont beau s’accumuler[4], par eux et à cause d’eux se constitue une entité de Gaulle à part et au-dessus de tous les actes du régime, qui échappe à la critique et même à l’appréciation. On juge inadéquat, faux, stupide, catastrophique tout ce que de Gaulle fait de particulier – le Général en général est toujours préservé. Et il en sera ainsi aussi longtemps que le mythe gardera son importance vitale pour la survie du système – donc aussi longtemps que de Gaulle restera au pouvoir.

Il n’y a donc pas eu de solution au problème politique du capitalisme français, et cela signifie que le régime actuel reste à la merci d’une crise sérieuse, interne ou externe, d’un changement d’attitude de la population, et même qu’il est suspendu à la survie de de Gaulle (que le sort d’un régime dépende de cet accident qu’est la mort d’un individu n’est nullement accidentel car cela traduit précisément l’incapacité de la société considérée à résoudre le problème de sa direction politique). A ce titre-là, quel que puisse être le degré de modernisation de l’économie dans les années à venir, il subsistera une différence essentielle entre le capitalisme français et les autres pays capitalistes modernes : une fragilité fondamentale du système étatique et politique. Des réformes de la Constitution n’y changeront rien, aussi longtemps que l’institution et la vie de nouvelles organisations politiques de « droite » ou de « gauche » restera impossible.

 

***

Au ridicule du pouvoir fait évidemment pendant le ridicule de l’ « opposition ». Une motion de Censure, déposée au Parlement lorsqu’elle doit être déclarée irrecevable, ne l’est plus lorsqu’elle pourrait être mise aux voix. Une question préalable déposée avec tambours et trompettes est rapidement retirée sur demande du gouvernement. Que cherchent donc les héros de la IVème République ? Rappeler qu’ils existent. Ils agitent la menace du putsch fasciste, visiblement sans y croire eux-mêmes ; les regroupements qu’ils proposent pour y faire face, se limitent à un entretien d’une heure et demie entre Mendès France et Mollet ? On croit rêver. Qui donc a installé Lacoste à Alger, y a maintenu Salan et Massu, rappelé les disponibles, attaqué Suez ? Et qui a été ministre d’Etat de de Gaulle de mai à novembre 1958 ? Ils parlent de regroupement ; mais combien de personnes ces chefs seraient-ils capables de mobiliser pour une action quelconque ? Et que proposent-ils ? Rien ; le plus explicite, Mendès France, demande carte blanche pendant deux mois pour faire la paix en Algérie et proposer au pays « de nouvelles institutions », que celui-ci aurait sans doute à approuver par référendum (il ne faut pas perdre les bonnes habitudes). Quel genre d’institutions ? Aucun doute n’est permis à cet égard, lorsqu’on voit se dessiner la coalition qui devra les préparer ; une resucée de la IVème République est tout ce que ces partis seront capables de produire, si l’occasion leur en est donnée.

 

***

On ne peut donc s’étonner de l’indifférence absolue manifestée par la population à l’égard de ces revenants. La grande majorité des travailleurs ne croit pas à la menace fasciste, en quoi elle n’a pas tort, et ne voit pas comment la compagnie de M.Mollet l’aiderait à la combattre, en quoi elle a raison. Mais il y a évidemment des facteurs beaucoup plus profonds et durables dans cette attitude. Il y a, fruit d’une longue expérience[5], le mépris de la politique et des politiciens traditionnels, vus à juste titre comme des escrocs réunis en cirque ; la conviction qu’en tout état de cause, ces agitations ne changeront rien d’essentiel aux conditions de vie et de travail ; le découragement sur la possibilité de modifier l’organisation de la société ; enfin la déperdition de l’idée que les travailleurs peuvent avoir une action autre, une action autonome qui ne se situe pas sur le terrain de la politique traditionnelle mais vise à la détruire aussi bien que la société dont elle procède. Ce sont là des traits communs à tous les pays capitalistes modernes.

Mais en France les traits négatifs de cette situation ont été encore accusés par un autre facteur : la prostration des travailleurs sur le plan revendicatif. Le prolétariat français a subi sans réagir la réduction du niveau de vie, l’accélération des cadences, les économies de personnel, le durcissement de la « discipline » dans la production qui lui ont été imposés en 1958-59. Renforcée par des facteurs temporaires – les événements politiques, la menace de licenciement en fonction de la récession de 1959 et de la rationalisation de l’entreprise, le discrédit accru des syndicats, l’impression même qu’il s’agissait d’une étape passagère – cette inaction qui fait contraste avec la combativité industrielle du prolétariat anglais ou américain, par exemple, traduit des aspects essentiels de la situation du prolétariat français depuis la guerre. La division politique et syndicale très profonde depuis 1947-48 ; les traits particuliers de la bureaucratie syndicale, en partie inféodée presque directement aux gouvernements, en partie subordonnée, via le P.C. à la politique étrangère russe ; depuis quelques années, la rupture entre les générations et le refus par les jeunes ouvriers des anciennes formes d’organisation[6] ; subsidiairement, l’entrée dans l’industrie d’un nombre important de paysans et l’importation sur une large échelle de travailleurs étrangers, qui accédaient ainsi à un niveau de rémunération substantiellement supérieur – ce sont ces facteurs qui expliquent la faible combativité du prolétariat français depuis treize ans, et ses nombreux échecs. Ce sont eux également qui expliquent la facilité avec laquelle les bureaucraties syndicales ont pu faire disparaître jusqu’au souvenir même des formes de luttes ouvrières, et que les piquets de grève, les actions de solidarité, les collectes pour les grévistes soient devenues si rares en France.

***

Depuis trois ans, les travailleurs ont eu à se débattre contre des conditions d’existence très dures ; à la baisse du niveau de vie s’ajoutait l’insécurité de l’emploi et le durcissement des conditions de travail. Sur le plan collectif, ils ne trouvaient que la division, des organisations usées jusqu’à la corde, des traditions mortes. Maintenant, ils commencent à s’en sortir. La lente réanimation des luttes, commencée il y a plus d’un an, s’accentue comme en témoigne le succès répété des dernières grèves dans le secteur public. Autre fait caractéristique, à côté des demandes de salaire on voit apparaître des revendications concernant les conditions de travail et de vie dans l’entreprise.

Au même moment, les héroïques démonstrations des algériens, protestant contre la vie en ghetto qui est leur lot officiel dans le Paris de 1961, viennent rappeler brutalement à la population française que des milliers d’hommes vivant à côté d’elle sont prêts à affronter le combat et la mort pour en finir avec l’oppression. Elles aussi dévoiler encore une fois l’ineffable ignominie de toutes les organisations « de gauche » qui protestent en paroles contre les traitements infligés aux algériens, mais pas une seconde n’envisageraient une solidarité effective, dans la rue, avec des algériens qui manifestent : pour Thorez et les siens, pas moins que pour M. Robinet, les algériens sont des parias intouchables.

Le futur putsch : ce que de Gaulle pense, et ce qu’il dira à son prochain voyage ; le regroupement du P.S.U. et de la S.F.I.O. ; la succession du régime – ces futilités irréelles, voilà les préoccupations « réalistes » de bon nombre de militants pourtant sincères. La lutte du peuple algérien pour sa liberté là-bas et ici ; les luttes des travailleurs français contre l’exploitation, qui recommencent – voilà ce qui est réel actuellement. C’est à partir de cette réalité qu’un mouvement ouvrier digne de ce nom pourra être reconstruit en France – non pas à partir d’une agitation vide contre un fascisme imaginaire. Et la tâche des militants n’est pas de mystifier les travailleurs et de se mystifier eux-mêmes en appelant à des regroupements à la fois impossibles, stériles et honteux. Elle est de s’atteler patiemment à cette reconstruction du mouvement ouvrier en aidant les travailleurs dans leur lutte, en faisant renaître une conscience socialiste chez le prolétariat, en faisant comprendre la nature de la guerre d’Algérie, en suscitant la solidarité active des travailleurs français avec les algériens en lutte.

La tâche des militants ce n’est pas l’antifascisme confus, ni la préparation de la succession de de Gaulle. C’est la construction d’une organisation révolutionnaire de lutte, avec et pour les travailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] 22 avril 1961 : tentative de putsch des anciens généraux Salan, Challe, Jouhaudet Zeller.(note de JLR)

[2] 13 mai 1958 : prise du gouvernement général par les Européens à Alger. Un Comité de salut public est créé sous la présidence du général Massu et il est fait appel au général de Gaulle.

[3] V., dans le N°25 de cette revue, l’ensemble de textes : La crise française et le gaullisme.

[4] Mentionnons sans choisir : la Constitution bancale de la Vème République ; la « Communauté » en peau de chagrin ; le tour de force consistant à faire de Houphouet-Boigny un ultra-nationaliste ; la pagaille algérienne ; les fissures introduites à la politique occidentale face aux russes ; les pouvoirs dictatoriaux utilisés pendant cinq mois en vue de muter deux sergents et trois gendarmes, etc. etc.

[5] On a donné une analyse de cette expérience dans « Bilan » N°26 de cette revue, pp. 3 à 12.

[6] V. l’article de D.Mothé, Les jeunes générations ouvrières, publié dans ce numéro.

Par Jean-Louis Roche
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Lundi 29 août 2011 1 29 /08 /Août /2011 18:27


De Kommunismen, Danemark (Brochure Thèses de travail parues à l’occasion de la scission dans le Parti Communiste International, sept 1971 – Janvier 1972)

 

I. LES ASSOCIATIONS ECONOMIQUES DANS LE DETERMINISME HISTORIQUE :

1. D’après le marxisme révolutionnaire, toutes les organisations du prolétariat (conseils d’usine, syndicats, comités de grève, soviets, partis politiques, etc.) sont déterminés par leur pratique au cours des luttes et des attaques du prolétariat contre l’Etat capitaliste. C’est cela qui constitue le critère de l’appréciation que les marxistes portent sur ces associations – cette appréciation  ne peuvent en aucun cas reposer su des lois et des statuts formels.

2. Les organisations dites « ouvrières » ont participé à la centralisation de l’économie au cours de la guerre impérialiste ; elles en sont venues à armer directement les prolétaires dans les armées impérialistes, dans les fronts de la Résistance antifasciste et dans les corps francs anti-prolétariens de Noske. Elles ont donc choisi le parti de la contre révolution, le parti de l’Etat capitaliste.

3. Sous la domination de la contre révolution, il n’existe pas d’organisation qui puisse se dire « de classe », « ouvrière », ou « revendicative », c'est-à-dire ‘neutre’ dans le sebs déjà énoncé et combattu par la IIIème Internationale.

4. La fondation de l’Internationale Syndicale Rouge (Profintern) et le mot d’ordre de scission dans l’A.F.L. américaine furent l’expression incomplète du choix inévitable et nécessaire entre révolution et contre révolution, choix devant lequel furent placées toutes les organisations prolétariennes dans les pays impérialistes occidentaux. Ce fut donc en pleine contradiction avec la politique de fondation du Profintern et avec la tactique adoptée vis-à-vis de l’A.F.L. dans la première année de l’Internationale que l’on développa, pour les Unions allemandes le mot d’ordre d’intégration à l’A.D.G.B., et pour les communistes anglais, la tactique opportuniste consistant à faire de l’entrisme parlementariste dans le Labour Party, parti de la IIème Internationale et de la bureaucratie syndicale. Si l’entrisme dans l’A.D.G.B., dans le T.U.C., dans le Labour Party (et dans l’A.F.L. après le IIème congrès de 1920) tout aussi grave fut l’erreur consistant à pratiquer l’entrisme dans les coopératives « ouvrières ». En effet, dans les pays occidentaux ces organismes avaient un caractère uniquement mercantile et complètement aclassiste, et s’adonnaient généralement à des spéculations bancaires dans l’industrie de guerre.

Le mot d’ordre de « conquête » de ces organes de l’Etat bourgeois et de la contre révolution fut donc lancé en contradiction complète avec la conception marxiste de l’action économique et de l’organisation révolutionnaire des prolétaires. Cette tactique avait pour cause les mêmes erreurs démocratiques et illuministes que la Fraction Communiste Abstentionniste du P.S.I. reprocha au « parlementarisme révolutionnaire » de Lénine. En outre, ce mot d’ordre syndical était imprégné de ce trade unionisme (théorisé par De Leon) formaliste et gradualiste, dont la IIIème Internationale avait hérité du mouvement social démocrate du capitalisme réformiste ; trade unionisme qu’il est aussi dangereux de conseiller que le labourisme et l’économisme proudhonien. D’ailleurs ce dernier a également laissé ses traces, quoique dans une modeste mesure, dans les thèses sur le « contrôle ouvrier » de l’Internationale et de ses sections (par exemple, au 3ème congrès du Komintern en 1921 : « L’Internationale communiste et l’Internationale syndicale rouge » ; au 2ème congrès du P.C. d’I. en 1922 : « Le Parti communiste et les syndicats » de Gramsci et Tasca, chapitre « Le problème du contrôle ouvrier ».

5.  Sur le plan de l’organisation et de la lutte, la fondation des Unions allemandes (A.A.U.D., F.A.U. (G), F.A.U.D. (S), la fondation en Angleterre des comités de Shop Stewards  et de la « Confédération des Trois » (Freibund), et la reprise des Unions aux Etats-Unis (I.W.W., One big Union), furent l’expression de la scission politique des vieux syndicats et même de l’attaque révolutionnaire contre eux (Hambourg, Brême, 1919).

6. En conséquence, tirant la leçon apportée par les deux guerres mondiales impérialistes et par la période révolutionnaire 1917-1921/23, le Parti Communiste International, vis-à-vis des organisations soit disant « ouvrières » dans les métropoles impérialistes, se base sur le critère d’appréciation suivant : si ces organisations ne suivent pas une pratique agressive contre le capitalisme, elles sont du côté de la contre révolution et elles doivent être traitées comme des organes étatiques et politiques de la contre révolution.

II. BILAN COMMUNISTE DU ROLE ACTUEL DES SYNDICATS TRADITIONNELS

1. « Le mouvement économique et l’action politique de la classe ouvrière en lutte sont indissociablement liés entre eux » (Association Internationale des Travailleurs, 1871). Il n’y a pas de lutte de défense économique qui ne constitue en même temps une préparation politique. Sous l’impérialisme, toutes les luttes économiques tendent au passage immédiat à la lutte politique. Toute « action économique » compacte et agressive trouve immédiatement en face d’elle les organes « pacifiques » de l’Etat : syndicats, tribunaux du travail, commissions paritaires d’enquête, organismes sociologiques, etc. dont le rôle réel est de saboter et de détruire l’action prolétarienne. Cette confrontation entre les prolétaires et les organes du capital peut conduire à des amendes et peines de prison (Scandinavie, Pays de l’Est) ou à la bataille ouverte contre les organes armés de l’Etat (Stettin, Gdansk, Rosario, Granada, Avols, Battipaglia). La confrontation avec ces organes d’Etat, du syndicat à la police, est une confrontation politique, et sa tendance est la tendance à la révolution qui, à travers la grève générale totale, débouchera sur l’assaut armé contre l’Etat capitaliste.

2. Aujourd’hui donc, le rôle de l’agitation communiste est de montrer aux prolétaires le contenu révolutionnaire leur position antisyndicale et de leur révolte contre la discipline syndicale : destruction de l’Etat capitaliste et de ses syndicats antiprolétariens.

3. En conséquence, il faut combattre les illusions trade unionistes selon lesquelles il existerait encore dans les métropoles impérialistes des syndicats à direction opportuniste susceptibles d’être « conquis » par « la fraction communiste dans le syndicat », et d’être utilisée comme « courroie de transmission » du parti politique de classe.

4. S’il existe encore des associations économiques ouvrières à direction opportuniste, ce ne peut être qu’à la périphérie du capital (comme on en a vu pendant la Première Guerre et l’entre-deux guerres en Russie, Italie, Yougoslavie, Bulgarie, etc.). En fait, aujourd’hui, même dans les pays sous-développés, les « crises nationales », les guerres « locales », les putschs militaires, la répression continuelle contre le prolétariat, tout cela conduit les syndicats de ces pays au choix historique entre révolution et contre révolution, dans une époque où il n’y a pas de lutte révolutionnaire dans les métropoles impérialistes ; et la pratique de ces syndicats les amène à devenir des organes bourgeois, étatiques, souvent même ministériels.

5. En conséquence, le parti communiste dans les métropoles impérialistes doit montrer que le syndicat n’est pas à conquérir ; il doit préparer la classe à suivre sans hésitation sa propre tendance historique dans la période révolutionnaire : c’est la tendance à se donner une direction politique sur le plan du programme et sur le plan de l’organisation (le parti), c’est aussi la tendance à se battre dans une lutte armée internationaliste pour la destruction de tous les organes de l’Etat capitaliste et pour l’instauration de la dictature de classe du prolétariat ; dictature qui reposent sur ses organisations révolutionnaires et qui est dirigée par l’organe-parti, que le prolétariat s’est donné avant et pendant la bataille en rejoignant la ligne historique de son programme communiste.

6. Cette conception de la préparation politique est contenue sans équivoque dans le postulat marxiste, restauré par la Gauche italienne, selon lequel le processus révolutionnaire est fondé sur le rapport entre parti et classe, et n’est pas soumis à des prémices démocratiques qui exigeraient que le parti soit suivi par une majorité numérique d’ouvriers individuels. La revendication tarde-unioniste de la conquête du syndicat équivaut aujourd’hui dans le « meilleur » des cas à une vision démocratique du processus révolutionnaire, et dans le pire des cas, à une propagande traître pour maintenir les ouvriers emprisonnés dans ces organes contre révolutionnaires.

 

III. LES ORGANISATIONS DE LUTTE A VENIR DANS LA PERSPECTIVE COMMUNISTE

1. Dans ces dernières années, les organes de lutte ont sans doute pris un caractère local et limité dans le temps ; c’est là un des effets de la contre révolution, qui fait que l’action prolétarienne est pour l’instant limitée à des explosions brèves et sporadiques. Cependant ces organes de lutte ont eu la tendance à développer des formes qui, dans leur direction, peuvent être mises en parallèle avec les Unions révolutionnaires et les syndicats scissionnistes du passé (cf. France, Suisse, Hollande 1920-21).

2. Ces différentes formes – comités de grève (Suède, Belgique), comités d’usine (Pologne), syndicats scissionnistes (Argentine) – montrent que les vieilles faiblesses dérivant du localisme et de l’autonomisme peuvent se reproduire. La centralisation et l’organisation de l’action sont donc un problème d’aujourd’hui comme d’hier ; mais vouloir le résoudre par la conquête des vieux syndicats pour entrer ainsi en possession  d’une forme centralisée équivaut à vouloir chercher une solution complètement en dehors de l’histoire. La préparation de la coordination nécessaire est donc une tâche qui fait partie de l’agitation et du travail politique général de préparation politique à la charge du parti communiste.

3. C’est l’agressivité prolétarienne du mouvement réel qui constitue le critère pour notre intervention et notre travail, et non pas des analyses et des idéaux formalistes, puisque la révolution n’est pas une question de forme d’organisation. Les communistes travaillent donc dans les mouvements prolétariens en lutte, même si de tels organes sont condamnés à dégénérer, et par conséquent à être détruits par le prolétariat. Une forme quelconque peut par exemple surgir comme un produit mort-né d’un processus qui n’a pu échapper au contrôle complet de l’opportunisme (exemples : la majorité des Conseils d’ouvriers et de soldats en Allemagne en 1918, la C.O. de John Lewis aux USA en 1935/36. D’autre part, un comité de grève combatif au début de la lutte, peut devenir un mois après un frein réactionnaire pour le même mouvement (cf. Kiruna-Malmberget).

4. La dynamique et la violence de la révolution future et la plus grande clarté et précision du programme communiste (après plus de 25 ans de restauration de la doctrine) nous donnent de bonnes raisons de présumer que le mouvement révolutionnaire futur, en ce qui concerne la décision et la direction politique, suivra une ligne de programme et d’action  beaucoup plus clairement tracées, aussi bien par les expériences historiques des luttes grandioses du prolétariat en Russie et en Allemagne, que par la confrontation objective avec un ennemi historiquement dépassé. En effet, la bourgeoise à travers des décennies de contre révolution, de crises, de guerres impérialistes, a pu archi-compléter son rôle historique :

- abattre les rapports de production antérieurs et les classes qui leur correspondaient  (sur le plan national, comme sur le plan international) ;

- transformer pratiquement toute la production humaine en production capitaliste de marchandises ;

- mener à leur terme les rapports de production créés par le capitalisme dans sa phase réformiste et dans la première phase de l’impérialisme. Ce dernier est caractérisé par le rôle croissant de l’Etat comme rapport de production. L’Etat apparait comme une force toujours plus grande comme « das ideale Gesamtcapital » (le capital général en idée) selon l’expression d’Engels(Anti-Dühring), non seulement à cause de son rôle dirigeant de plus en plus prépondérant dans la circulation du capital et des marchandises, mais aussi à travers son contrôle toujours plus important de « l’organisation du capital variable », c'est-à-dire ^son contrôle du marché de la force de travail, facilité par l’intégration des organisations syndicales dans l’Etat.

L’œuvre de la Gauche italienne livre au mouvement prolétarien futur des armes bien plus tranchantes que celles avec lesquelles ont combattu les révolutionnaires du premier après-guerre. Ceci ne signifie pas que nous avons « les papiers en règle » avec le mouvement futur ; nous devons au contraire continuer à approfondir notre tâche de préparation révolutionnaire. Les formes de cette tâche sont :

-  l’agitation directe contre les partis et les syndicats traîtres ;

- la recherche marxiste sur la pratique suivie par la classe aux cours des grandes batailles révolutionnaires (par exemple dans l’Allemagne de 1919/21) ;

- la critique sévère à l’égard de la tactique syndicale parlementariste, entriste et plus tard frontiste appliquée par la IIIème Internationale – qui apparaît comme une fédération de courants révolutionnaires et qui, par conséquent, est l’expression, dans le bien comme dans le mal, de cette révolution internationale manquée.

IV. NOTE GENERALE SUR LES ORGANES PROLETARIENS INTERMEDIAIRES DU FUTUR

1. Les communistes doivent travailler avec la perspective de l’apparition d’organisations de lutte des masses prolétariennes, qui constitueront un dépassement politique des vieilles formes (syndicats professionnels sociaux-démocrates nés sous le capitalisme avec la tâche d’unifier la classe ; syndicats d’industrie établis maintenant par le capitalisme dans de nombreux pays hautement industrialisés).

2. « La tâche du parti dans les périodes défavorables et de passivité de la classe prolétarienne est de prévoir les formes et d’encourager l’apparition d’organisations à bute économique pour la lutte immédiate, qui, dans l’avenir, pourront prendre aussi des aspects entièrement nouveaux, après les types bien connus de ligue de métier, syndicat d’industrie, conseil d’usine et ainsi de suite. Le parti encourage toujours les formes d’organisation qui facilitent le contact et l’action commune entre les travailleurs des diverses localités et des diverses spécialités professionnelles, il rejette les formes fermées » (Thèses caractéristiques du Parti, 1951).

V. CONCLUSION

1. Déjà en 1919, la jeune Internationale a mis les syndicats devant le choix : pour la révolution, la dictature du prolétariat et la IIIème Internationale ou bien pour l’opportunisme, la collaboration de classes et le Bureau jaune et contre révolutionnaire d’Amsterdam. La contre révolution a pu déterminer le développement du passé, et avec la Seconde Guerre Mondiale impérialiste, tout lui a été soumis. La révolution déterminera le mouvement futur qu’on peut commencer à entrevoir dans la tendance des premières attaques prolétariennes.

2. Sur le Programme communiste du prolétariat est donc inscrit ceci :

- que naissent les organes de lutte de la révolution prolétarienne !

- destruction des organes politiques et syndicaux de la contre révolution.

 

COPENHAGUE       1er décembre 1971

Par Jean-Louis Roche
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Samedi 27 août 2011 6 27 /08 /Août /2011 19:27

 

 

Par Jean Malaquais

 

Fils naturel de Louis Andrieux (célèbre préfet de police de Paris) et de Marguerite Toucas, Aragon qui ne porta pas le même nom que ce père super flic a été marqué indélébilement par sa situation de bâtard, qui n’est pas honteuse en soi, car plus honteuse fût sa trajectoire politique d’artiste surréaliste passé au service du stalinisme. Avoir vécu l’humiliation sociale à ses dépens ne garantit pas une conscience de classe prolétarienne. Arriviste invétéré, il sût marcher sur ses rivaux (cf. la narration de ses relations avec Drieu La Rochelle, par Pierre du Bois, Université de Lausanne, 1978).

Le poète Aragon, avec son beau verbe, s’est mis au service le plus bassement du monde pour célébrer le sanguinaire dictateur Staline et chanter le patriotisme réactionnaire. En son temps, Jean Malaquais, ne l’a pas raté. Ce texte de Malaquais je l’avais déjà republié en 2004 dans l’édition papier du Prolétariat Universel, n°62 (JLR).

 

Il est triste que souvent, pour être bon patriote, on soit l’ennemi du reste des homes.  VOLTAIRE

 

Le goût de l’âcre fruit qu’on appelle « patriote » - qu’il soit d’ici ou de là-bas ou d’ailleurs - me vaut la gingivite. Acre et vert fruit en effet, qui fait profession d’aimer « son » pays, et par voie de conséquence n’aime pas le vôtre. Acre et vert et « ratatiné » fruit que notre temps sécrète comme la « limace sa bave », mais dont la morphologie ne doit rien à celle des Jeanne d’Arc, Bolivar ou autres Machabée. Je ne connais pas mélange plus curieux de hargne, de « glande lacrymale » et de « constipation chronique » que cette dame qui se sent toute chose quand sur un manche à balai on hisse les couleurs de « sa » patrie, ce monsieur qui s’étrangle d’émotion quand bat le tambour de « son » régiment.

Bizarre et « corrosive chimie » qui réactionne comme un acide dès lors qu’on ne pense pas le plus grand bien de la vaillance de vos sous-officiers, de l’excellence de vos vertus domestiques, de la supériorité de votre gomme « à chiquer ». Psychologie de dindon qui voit rose au faîte de son tas de fumier, qui voit rouge si le dindon du voisinage y pique le bec.

Psychologie de dindon qui fait la roue et pousse du vent. Mais, du moins, est-il honnête. Le dieu des dindons l’ayant pourvu de la caroncule, il est naturel qu’il la fasse bander. Fidèle à son état, il répondra en gloussant dès qu’on agite la crécelle héroïque. Moldave, il pique une crise si dans un communiqué de presse son nom est précédé de celui de Batave ; Batave, il en tirerait orgueil. Il se gonfle et se dilate à la flatterie : quand on applaudit à son plumage, à ses éperons, à sa crotte ; et prend rouge si on n’applaudit pas assez bruyamment à son gré. Il a tous les mauvais goûts : celui « d’humecter » ses discours de trémolos vibrants, celui d’admirer les statues équestres, celui de préférer les poèmes pompiers.

Remarquablement perméable à la mise en scène, à la fanfreluche officielle, il est de toutes les parades, la claque généreuse et le bonnet approbatif. Mais rien ne le transporte comme le nombre de bombardiers de « notre » aviation, le tonnage de « notre » marine, les boutons de culotte de « notre » infanterie. Non pas qu’il soit indifférent quant aux fromages de « notre » pays, au tour des hanches de « nos » midinettes, tout ce à quoi il peut accoler l’adjectif possessif « notre » ouvre ses vannes patriotiques car c’est un citoyen qui a la fierté facile, mais avant toute chose il est sensible à la trompette et au sabre. Il est martial comme on louche, comme on est sujet aux rhumes de cerveau ; martial naturellement et sans effort. Et plus glorieuse sera la trompette, plus clinquant le sabre sur le pavé, et plus orgueilleux se sentira la Moldave de n’être pas Batave, et le Batave, Moldave.

Mais, du moins, est-il honnête. Pas très intelligent, mais honnête. Patriote par la force des choses, par la force des cataclysmes , il pense sincèrement - pour autant qu’il pense - que « son » pays a inventé ou contribué à inventer la plupart des choses dont parlent les encyclopédies, depuis l’amour romantique jusqu’au fil à couper le beurre. Il gobe comme médecine les lieux communs et les platitudes du jargon patriotard, les rend diminués d’éloquence mais augmentés de volume, et quoiqu’il puisse n’être pas toujours d’accord avec telles lois de « son » pays, telle stratégie de « ses » généraux, il vire au bleu si le patriote de l’autre rive y ose une critique. Il est pour « laver son linge sale en famille », car bien entendu il croit à la famille nationale. Toutefois, son éthique ne procédant pas d’une doctrine mais d’un complexe, pas d’une idéologie mais d’un paquet de sentiments, le Moldave et le Batave patriotes ne sont nullement des professionnels du patriotisme. Ils en sont, au contraire, les tristes victimes.

 

= 

 

Le professionnel du patriotisme, lui, est de complexion toute différente. Il n’a rien des bienheureuses certitudes du dindon, rien non plus de ses suffisances. Encore que gloussant haut et fort, encore que ne méprisant aucune note de la misérable gamme oratoire des démagogues de cirque, il ne souffre pas d’occlusion intestinale : il est conscient de placer une marchandise et en connaît le juste prix. L’un - relativement ancien - remonte aux guerres de libération nationale du dernier siècle, il conjugue et décline patrie-patra à tort et à travers - et en meurt asphyxié ; l’autre - produit de la veille - puise ses accents dans la décadence de l’idée nationale, il y met du style et de la guirlande - et n’en meurt point. Semblable au mangeur de curés qui sur ses vieux jours change en pilier de sacristie, au jeune anarchiste qui en se mariant devient un modèle de petit bourgeois, le professionnel, au départ, n’avait que dégoût pour ce que par la suite il mâchera à pleines babines avides.

La ressemblance, cependant, n’est qu’apparente. Le ci-devant athée, le jeune réfractaire, le non-conformiste en un mot qui finit par rejoindre la grande armée des béni-oui-oui, succombe à l’implacable poids des coerctions sociales ; il a subi une sorte d’évolution à l’envers et s’est liquéfié sous la dissolvante emprise des normes bourgeoises. Par contre, le spécialiste de la patrie, celui du moins dont dans ces lignes j’entends dessiner la figure, est - en règle presque absolue - un transfuge conscient et organisé. Mais ce qui réellement le différencie du patriote bêlant, c’est que les amours de celui-ci sont ancrées à son sol natal, inséparables en quelque sorte d’avec son certificat de naissance, il ne jure que Moldavie - si Moldave, Batavie - si Batave, tandis que celui-là, quelle que soit sa terre d’origine, la langue maternelle, ne professe qu’une exclusive passion : celle de la Russie sous Staline. Ce patriote de métier est, de fait, un apatride. Et, étrangement d’ailleurs, parmi les millions d’apatrides de nos jours, il est l’unique phénomène qui paie allégeance au plus monstrueux des totalitarismes.

 

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Le prototype du patriote professionnel apatride, celui qui a atteint une espèce de grandeur dans le maniement du bénitier stalinien, est le nommé Louis Aragon poète par la grâce des dieux, clarinette par la grâce de saint Joseph ; Louis Aragon, ex-dadaïste, ex-surréaliste, ex-auteur du « Con d’Irène », du « Paysan de Paris », du « Traité du style », ex-lui-même ; Louis Aragon qui écrivait : « … qu’il me soit permis, ici, chez moi, dans ce livre, de dire à l"armée française que je la conchie », (je cite de mémoire) - qui écrivait comme ça quand il avait du génie ; Louis Aragon qui, tel le barde de service de l’Uzbékistan, s’époumonnait : « Hourra Oura !… » - qui s’époumonnait comme ça quand il n’avait plus guère de génie ; Louis Aragon qui, plus cocardier que feu Déroulède, s’égosille de la voix des coqs : « … Jamais éteint renaissant de sa braise perpétuel brûlot de la patrie » - qui s’égosille comme ça quand, en fait de génie, il lui reste des briques.

Mais peut-être suis-je injuste. Peut-être, me laissant aller avec complaisance au franc dégoût que m’inspire la profession du patriote apatride, suis-je trop content d’accabler le nommé Louis Aragon, - l’accabler au point de lui dénier une once de vraie émotion. Peut-être au prix de mon écoeurement a-t-il gagné d’autres adhésions, plus valables, plus désintéressées que la mienne. Peut-être l’effet de noix vomique que sa morale, sa prose, sa rime, exercent sur ceux qui toujours croient à la dignité de l’homme, à l’imprescriptibilité de la vie, quie ne se gavent pas de haine ni ne pensent que le massacre appelle le massacre, peut-être cet effet-là n’est pas une juste mesure pour toiser notre professionnel - Peut-être vraiment ? Car, enfin, il est salué, il est acclamé, il est goûté comme du miel du nougat du nanan par ceux-là même qui l’avaient honni quand son art - alors authentique - les fustigeait en pleine face. Mais aussi est-ce pour eux qu’il travaille, qu’il sue : «… Ah ! parlez-moi d"amour ondes petites ondes » ; pour cette clientèle qu’il méprise tout en piaillant sous ses fenêtres, et qui le lui rend bien tout en l’enterrant sous la louange ; cette clientèle qu’il a ordre de séduire et dont il flatte les bas instincts - comme il est juste pour qui passe dans le camp ennemi et veut s’y faire une assiette.

Et que l’on ne vienne  pas me dire que de nouveau je m’abandonne à mon mal de cœur. Dans « La Nouvelle Relève », revue catholique et bien pensante du prude Canada, on peut lire sous la signature de M. Marcel-Raymond (Vol.III, N°6, août-septembre 1944) : « Au Canada, celui qui aurait essayé, il y a quelques années, d’écrire en bien de livres comme « Les Cloches de Bâle », « Le Mouvement Perpétuel », « Anicet », ou de mettre sur le compte de l’art l’obscénité des « Paramètres » se serait fait montrer du doigt. Il a suffit à ce poète de parler de la France, la main sur le cœur, d’évoquer Dunkerque ou « juin poignardé », pour que tout lui soit pardonné de son passé inquiétant. On le prononce dans les salons ; on lit ses vers à la radio, « avec toutes sortes d’accompagnements séraphiques », on le cite au petit déjeuner en plongeant le couteau jusqu’à la garde dans le pot de marmelade anglaise. « Que tous ceux qui n’ont jamais rien entendu à la poésie, qui ont toujours tenu les « voyants » pour des voyous, des farceurs ou des illuminés s’arrachent maintenant Aragon et en fassent leur vedette, il y a de quoi donner sur le nerf du critique le plus placide. » « Vengeance de la bourgeoisie contre la poésie. » « Que le symbole du désordre devienne celui de l’ordre et la bannière du nationalisme le plus étriot - celui qui veut complètement renier le passé - il y a là quelque chose de gênant… « Leurs étranglements de joie (ceux de la bourgeoisie) et leurs borborygmes d’admiration devant, la plupart du temps, le plus mauvais… gênent le plaisir de l’admirateur de bonne volonté. Il sent à quel point la poésie a toujours été en avance sur le public et comme Aragon peut la desservir en la remettant au pas. »

Mais on se tromperait en pensant qu’Aragon se contente de régler le pas à la poésie seule. Les amours de ce patriote sont si exclusives, si entières ses jalousies, qu’il entend museler sa bien-aimée par le haut, et par le bas il entend lui-même lui mettre la gaïnette de chasteté. Car, tout en rimaillant :

Vous pouvez condamner un poète au silence

Et faire d’un oiseau du ciel un galérien

Mais pour lui refuser le droit d’aimer la France

Il vous faudrait savoir que vous n’y pouvez rien

Il réclame les galères et douze balles dans le ventre pour quiconque s’avise de ne point béer avec lui, de ne point se découvrir au mot France, pardon, je veux dire au mot U.R.S.S.

 

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« Il y a une poésie de la bassesse », écrit en se regardant dans la glace, le nommé Louis Aragon, à propos des « Pages de journal » (1939-1942) d’André Gide ; et, dans le même texte, lequel en fait de bassesse est un chef-d’œuvre, il ajoute : « Je sais… qu’il ne manquera pas des gens pour dire que vraiment on voit un peu trop d’où me vient la dent que je lui conserve. » - Eh bien, Dieu merci non, il ne manquera pas. Trop de gens savent en effet qu’Aragon pâmait d’aise à toute virgule échappée de la plume de Gide quand Gide pensait de l’U.R.S.S. ce qu’Aragon estime obligatoire que l’on en pense, et qu’il ne se lasse pas d’exiger la peau de Gide depuis que Gide ose penser qu’en U.R.S.S. on la crève : trop de gens savent à quels nobles sentiments obéissent les véhémentes protestations d’Aragon contre le retour de Gide « parmi nous qui regardons encore des vides sanglants à nos côtés. » - Trop, trop de gens. Mais si quelque naïf ne le savait point, Aragon en personne se charge de l’apitoyer sur les plaies de son cœur : cette dent, petit naïf, je la lui garde à cause de ses deux livres sur son voyage au pays de ma flamme. Ce mortel péché - Aragon ne dormira pas tranquille, Jeanne d’Arc ne cessera de renifler ses larmes - tant que Gide ne l’expie dans son sang. Les « vides sanglants » que le patriote de métier contemple à ses côtés ne sauraient être comblés ; il y manque le corps du grand vieillard pour que la fosse soit garnie. Aussi, à ce manque à gagner, à ce cadavre manquant à son tableau, Aragon s’empresse d’obvier. Porté sur les ailes de son amour sacré de la patrie, il se laisse descendre en planant sur les « Pages de journal », et, horreur ! ce que tout d’abord et tout de suite il découvre, c’est que dès la fin de 1940 l’auteur de « l’Immortaliste » témoigne un grand intérêt pour la langue allemande, pour Goethe plus précisément, « comme si », note le nommé Louis Aragon, « comme si, devant le succès des armes allemandes, ce fût un véritable devoir de lire « Faust ».

Le véritable devoir eût été, il va sans dire, de se plonger dans une « Vie de Souvaroff », illustrée autant que possible, et à défaut de composer des triolets où Bavard rimerait avec gaillard (ah, si Gide avait le génie lyrique d’Aragon !) , essayer du moins quelques réflexions sur l’insondable perversité du peuple allemand. Goethe en tête. Cependant l’épouvante du patriote apatride frise le cauchemar quand Gide - dont on sait pourtant qu’il pèse ses paroles - quand Gide écrit que plus d’un paysan accepterait « que Descartes ou Watteau fussent Allemands ou n’aient jamais été, si ça pouvait lui faire vendre son blé quelques sous plus cher. » Car, n’est-ce pas, nul n’ignore que Normands et Picards et Lorrains guerroyeraient un siècle au seul nom de Watteau dont ils ont tous lu le « Discours », au seul nom de Descartes dont ils ont tous admiré les « fêtes champêtres ». Aragon est d’autant plus outré qu’il sait que dans un pays policé, libre et socialiste l’encre tournerait en eau dans la plume de l’écrivain qui oserait dire du Kalmouk ou du Cosaque qu’ils se fichent comme de leur première culotte que Pouchkine ait été russe ou cubain. Mais quand, le 14 juillet , Gide notera : « Le sentiment patriotique n’est du reste pas plus constant que nos autres amours… » Aragon, dont le patriotisme aura toute la constance qu’implique une consigne politique, Aragon tout simplement monte sur ses grands chevaux et se met à crier : « à mort les traîtres ! »

« A mort ! » a toujours été le cri de prédilection de notre personnage. Même au plus fier de sa jeunesse il traînait dans son sillon un relent de nécrophilie. L’ombre du gibet se profile tout au long de sa tortueuse carrière, et c’est à cette ombre qu’il aime rêver. J’ai ouï dire qu’un sien parent par alliance - petit agent provocateur au service de G.P.U. qui a joué de malchance - ayant été exécuté en Russie, on le vit se frotter les mains et disant : c’est bien fait ! Personne mieux que lui n’a crié à mort lors des tragiques journées de mai 1937 à Barcelone : personne n’a mieux dénoncé à la police les militants espagnols anti-staliniens réfugiés en France. Aujourd’hui il lui faut la vie d’André Gide ! Mais qui ne connaît l’homme ? Qui n’éprouve la nausée à se pencher sur l’abîme dans lequel le nommé Louis Aragon n’a cessé de dégringoler cul par-dessus tête ? Qui ne l’a vu, hier anti-militariste, aujourd’hui bombant le ventre sous ses décorations ? Hier hystériquement internationaliste, aujourd’hui xénophobe à tous crins ? Existe-t-il une figure de jonglerie, un tour de saltimbanque qu’il n’ait exécutés ? On l’a vu danser le casatchok en s’accompagnant de la « Marseillaise », s’enivrer de vodka et crier vive le pinard, applaudir aux procès de Moscou et clamer justice, porter aux nues la « démocratie soviétique » et honnir le « fascisme de chez nous » ; on l’a vu se hérisser de piquants au seul nom de l’Eglise, et on l’a vu faisant des démarches chez le cardinal Verdier afin que celui-ci intervînt auprès de Franco - suspendez le bombardement de Madrid vu que c’est la Noël (1936) ; on l’a vu réclamer le poteau pour les pacifistes, et on l’a vu - lui seul d’entre les valets de plume - avoir l’estomac de proclamer dans sa feuille russe « Ce soir » (24 août 1939) que le pacte Staline-Hitler signifiait la paix sûre et certaine, la France - cette salope impérialiste - ne rêvant que plaies et bosses. (Pris de court et fautes d’instructions, Cachin et feu Péri ne surent que quelle fesse s’asseoir, et « l’Humanité » du même jour ne souffla mot de cette « paix-là ». Et le voici drapé de tricolore et à cheval sur l’Arc de triomphe et torturant de faux alexandrins et de fausses rimes, France et silence, le voici donc de nouveau réclamant la potence pour quiconque ne sautille point à sa corde, - à cette corde sur laquelle lui et son digne pendant, le nommé Ilya Ehrenbourg, font le funambule macabre.

Il a tout piétiné, y compris sa propre ombre ; tout « souillé » de ses premières amours, tout « pollué » de ses dernières « déjections ». Que le patriote bêlant dont l’oreille et le « foie » s’épanouissent au cocorico d’Aragon ne se gêne pas ; il le trouvera dans la poubelle au bas de mon escalier, et il peut l’y ramasser. Et maintenant je vais me laver les mains et me rincer la bouche.

 

 

          Il nous faut un Guépéou

Par Louis ARAGON (1931)

 

Extrait du poème : Prélude au temps des cerises

 

Je chante le Guépéou qui se forme

En France à l’heure qu’il est

Je chante le Guépéou nécessaire de France

Je chante les Cuépéous de nulle part et de partout

Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde

 

Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde

 

Pour défendre ceux qui sont trahis

Pour défendre ceux qui sont toujours trahis

Demandez un Guépéou vous qu’on plie et vous qu’on tue

 

Demandez un Guépéou

Il vous faut un Guépéou

 

Vive le Guépéou figure dialectique de l’héroïsme

Qu’on peut opposer à cette image imbécile des aviateurs

Tenus par les imbéciles pour des héros quand ils se foutent

La gueule par terre

Vive le Guépéou véritable image de la grandeur matérialiste

Vive le Guépéou contre dieu Chiappe et la « Marseillaise »

Vive le Guépéou contre le pape et les poux

Vive le Guépéou contre la résignation des banques

Vive le Guépéou contre les manœuvres de l’Est

Vive le Guépéou contre la famille

Vive le Guépéou contre les lois scélérates

Vive le Guépéou contre le socialisme des assassins du type

Caballero Boncour Mac Donald Zoergibel

Vive le Guépéou contre tous les ennemis du Prolétariat.

 

VIVE LE GUEPEOU

 

 

Post-scriptum : Le journal bien-pensant « Le Monde », fidèle aux héritiers staliniens, a refusé de publier ce texte de Jean Malaquais, preuve qu’il gêne encore les mafias de gauche « caviar et vodka » dirigées désormais par des trotskiens repentis . Nous tenons à remercier ici les Cahier Spartacus pour nous avoir autorisé à reproduire le texte de la petite brochure qu’ils avaient réalisé en 1947. Nous remercions aussi Elisabeth, la veuve de Jean Malaquais, et Guy Sabatier pour nous avoir communiqué ces documents.

 

 

SALUT A L’AMI ET AU CMARADE JEAN MALAQUAIS

 

Jean Malaquais, dont nous célébrons la vie et pleurons la mort, était à la fois une figure importante de la littérature française et un révolutionnaire internationaliste engagé. Si ses principaux romans reparaissent en France aujourd’hui, Jean Malaquais est resté largement inconnu en dehors du monde francophone. C’est un grand dommage, car ses œuvres nous parle du monde du capitalisme décadent avec la même force que lorsqu’elles furent écrites. Les javanais nous parle d’un prolétariat recruté de plus en plus aux quatre coins du monde, partageant une vie façonnée par les besoins impitoyables du capital. Planète sans visa rend compte du sort de cet autre « produit » du capitalisme décadent, le réfugié, l’Autre atomisé, méprisé et transformé en victime par un capitalisme dont le visage est de plus en plus celui de la mort.

 

Depuis trois ans, après pratiquement vingt ans d’oubli (publication de sa thèse sur Kieregaard en 1971), les médias (télévision, radio, presse) avaient redécouvert l’existence d’un écrivain nommé Jean Malaquais. En effet, les éditions Phébus eurent le mérite de faire reparaître son roman « Les javanais », prix Renaudot en 1939, puis son « Journal de guerre » (suivi par l’inédit « Journal du Métèque ») dont l’impertinence vis-à-vis de la France « putainiste » avait jusque là empêché sa réédition dans notre chère patrie des droits de l’homme… alors qu’il avait été publié en français à New York après la guerre !

Rongé par le cancer, Jean Malaquais nous a quittés le 22 décembre 1998, à Genève où il résidait auprès de sa compagne Elisabeth. Il a selon son expression, « tiré définitivement l’échelle »…

Cela n’empêchera pas les éditions Phébus de continuer à republier ses autres romans, comme par exemple « Planète sans visa » (parution prévue au mois d’avril 1999) et « Le Gaffeur ». Par ailleurs, chez d’autres éditeurs devraient être publiés sa correspondance avec André Gide et, sans doute, sa pièce de théâtre « La courte paille » qu’une compagnie s’apprête à mettre en scène. Quant aux éditions Syllepse, elles viennent de reproduire le pamphlet (que vous venez de lire).

L’ami qui vient de disparaître et qui nous manque déjà cruellement refusait de faire partie, malgré son talent romanesque, de la gent littéraire qui se congratule dans les salons à la mode ou sur les plateaux de télévision ( à 90 ans passés, dans une chambre de clinique, surmontant sa souffrance, il peaufina le texte de « Planète sans visa » jusqu’à la fin en vue de sa réédition). Il ne voulait pas non plus écrire des romans « à thèse ». C’est ce qu’avait compris Léon Trotsky quand il commentait « Les javanais » en ces termes :

« Bien qu’il possède une dimension sociale, le roman n’a en aucun cas un caractère tendancieux. Il ne veut rien prouver, ne fait de la propagande pour rien, contrairement à tant d’œuvres de notre époque, qui, en trop grand nombre, se soumettent aux ordres, même dans le domaine de l’art. Le roman de Malaquais est « seulement » une œuvre artistique. Et en même temps, nous sentons à chaque pas les convulsions de notre époque, la plus grandiose et la plus monstrueuse, la plus cruciale et la plus despotique, qu’ait connue jusqu’ici l’histoire humaine. L’union d’un lyrisme personnel réfractaire et d’une poésie épique violente, celle-là même de son temps, fait, peut-être, le charme principal de cette œuvre. » (1)

Jean était aussi un camarade qui, depuis les années 1920, avait appartenu à divers courants de la gauche communiste internationaliste, lesquels s’opposaient non seulement au stalinisme mais critiquaient, bien avant, tous les facteurs, y compris chez Lénine et les bolcheviks, ayant entraîné la dégénérescence de la révolution russe. Né à Varsovie, le 11 avril 1908, dans une famille d’origine juive, mais totalement agnostique (son vrai nom était Vladimir Malacki), il avait quitté la Pologne suite à son baccalauréat et, après un long périple de vagabond à la découverte du monde, avait rejoint la France en 1926 qui, dans son imagination de jeune homme, semblait incarner le pays de ses idées révolutionnaires. Ce « métèque », comme il se qualifiait lui-même, allait être vite déçu par cette soi-disant « terre d’asile » :

« Le stalinisme le dégoûte tout autant que l’ambiance nationaliste et xénophobe régnant en France. Il gravite autour de la Ligue communiste trotskyste dirigée par Rosmer, Franck, Naville, mais ne s’y engage pas à la différence de son ami Marc Chirik (2). Vers 1933, Vladimir Malacki, qui se fait appeler Jean Malaquais (comme un quai de Paris), prend contact avec les groupes révolutionnaires à gauche du trotskysme : Union Communiste de Chazé, bordiguistes italiens de Bilan immigrés en France et en Belgique (Ottorino Perrone, Otello Ricerri, Bruno Zecchini) » (3)

Durant cette période, après avoir travaillé dans une mine de plomb et d’argent (au sud de la France, près de Hyères) et cotoyé de multiples exploités qui parlent toutes les langues du monde (ils seront les « héros » se son roman « Les javanais ») , il est contraint de survivre en faisant de nombreux petits boulots et se retrouve dans la dèche à Paris sans avoir un domicile fixe (il couchera souvent sous les ponts de la « ville-lumière »).

« En 1936, il part en Espagne lorsque la révolution éclate ; il prend contact avec les milices du POUM et la colonne Lénine, dirigée par des dissidents bordiguistes italiens comme Enrico Russo. Il a le malheur de se retrouver un jour face à Ilya Ehrenbourg, écrivain stalinien promu chef de brigade internationale. Il est à deux doigts d’être exécuté comme « agent fasciste » et provocateur. Il réussit à retourner en France. Il entre en contact avec Victor Serge et Ciliga échappés du Goulag stalinien. » (4)

 

Se réfugiant à la bibliothèque Sainte-Geneviève jusqu’à l’heure tardive de fermeture, il lit énormément et apprend non seulement à se familiariser mais à dominer la langue française. S’étant attiré la sympathie d’André Gide par le biais d’une correspondance critique sur la condition d’écrivain par rapport à celle des travailleurs forcés de gagner quotidiennement leur pain et aliénés par la fatigue du travail, c’est grâce à lui qu’il se lance dans la rédaction des Javanais (soins médicaux, argent, prêt d’une maison).

Pendant la guerre, après avoir été mobilisé sur la ligne Maginot, il est fait prisonnier lors de l’offensive allemande en 1940, mais il parvient à s’évader et met le cap sur Marseille avec sa compagne russe Galy. Là, il fait partie du groupe des intellectuels réfugiés fuyant le nazisme (Breton, Péret, Victor Serge…) et travaille à la coopérative ouvrière dite « le croque-fruit » que dirigent des trotskystes. Critiquant l’exploitation de cette entreprise, il s’en fait licencier en compagnie de son ami Marc Chirik. Il finit, grâce au Comité d’aide aux intellectuels et surtout au soutien indéfectible de Gide, par obtenir un visa pour l’Amérique du Sud. Il échappe aux rafles des nazis en s’embraquant pour le Vénézuela, puis le Mexique. Là, les révolutionnaires en exil se querellent et se déchirent : suite aux positions opportunistes de Victor Serge qui veut créer un « front démocratique » au lieu de dénoncer la guerre impérialiste dans les deux camps, Jean rompt brutalement avec lui (5). En 1946, un visa pour les Etats-Unis lui est enfin accordé : il y fait connaissance du jeune écrivain Norman Mailer dont il traduit le roman intitulé « Les Nus et les Morts » et avec lequel, malgré des hauts et des bas, il demeurera un ami fidèle jusqu’à la fin.

En 1947-48, de retour à Paris, il participe au groupe communiste de gauche Internationalisme qui s’est dégagé de l’héritage bordiguiste sous l’influence de Marc Chirik et dans lequel militent des camarades comme Robert Salama (dit « Mousso »), Serge Bricianer, Louis Evrad… Mais tout en restant solidement ancré sur les positions révolutionnaires du courant ultra-gauche (gauches allemande, hollandaise et italienne) et en maintenant une longue correspondance avec Internationalisme, avec Marc Chirik en particulier, Jean est beaucoup trop rebelle pour accepter certaines tendances au dogmatisme et à l’apologie du parti. Aussi, il est plutôt porté vers les communistes de conseils hollandais tels que Pannekoek et Canne-Meyer. Lorsqu’il séjourne à Paris dans les années 1960, c’est au groupe animé par Maximilien Rubel et ses cahiers pour le socialisme de conseils qu’il apporte sa contribution.

Les événements de Mai 68 lui permettent de préciser ce type d’évolution et ainsi, il ne participera au Courant Communiste Internationale fondé en 1975, tout en demeurant l’ami de Marc Chirik avec lequel il se livre à des discussions acharnées quand il le rencontre (il leur arrive même de se « fâcher » !). J’ai eu la chance de le connaître grâce aux débats que soulevèrent les lendemains de 68 et de lier amitié avec lui pendant preque trente ans. Au cours des années 1980, il s’installe à Genève où travaille sa femme Elisabeth, mais fait de fréquents séjours à Paris, ce qui nous permet d’approfondir notre relation amicale et politique.

Jusqu’à ce qu’il demeure valide (1996-97), il s’efforça de se tenir parfaitement au courant de l’actualité, de réfléchir théoriquement et de se déplacer autant dans les réunions du milieu ultra-gauche. Les camarades de Perspective Internationaliste ont particulièrement apprécié sa présence et ses remarques, autant dans les réunions du « cercle de discussion » que dans celles organisées par le groupe. Il était d’accord avec la nécessité de critiquer les viielles positions et de faire avancer la théorie à l’aide de la méthode marxiste.

Salut Jean, tu restes présent grâce à tous tes écrits, autant littéraires que politiques !

 

Guy Sabatier

Paris, fin décembre 1998.

 

(1) « Un nouveau grand écrivain, Jean Malaquais. Les javanais, roman, éd. Denoël, Paris, 1939 » ; texte daté de Coyoacan, le 7 août 1939, et reproduit dans « Littérature et révolution », Union Générale d’Editions, collection 10/18, 1974, pp.333-346.

(2) Il sera l’un des principaux personnages de son roman « Planète sans visa » sous le nom de Marc Laverne.

(3) « Malacki Vladimir dit Malaquais Jean », biographie rédigée par Philippe Bourrinet pour le Dictionnaire du mouvement ouvrier, œuvre d’édition militante initiée par Jean Maitron.

(4) Ibidem, note 3.

(5) Jean a fait don du dossier concernant sa querelle avec Victor Serge à l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam. Ce document peut désormais être consulté du fait de son décès.

 

Bibliographie :

- 100 ans de servitude : Aragon et les siens de Louis Janover (ed Sulliver à Arles)

- article de Raphaël Sorin in L’EXPRESS du  avril 1999 : « Pour saluer Malaquais »

- article d’Antoine de Gaudemar in Libération : « Malaquais au départ »

- article nécrologique dans Libération : «  (…)Jean Malaquais a traduit « les Nus et les morts » (de son ami Norman Mailer). Avant de mourir, Jean Malaquais aura eu ainsi la chance de sortir de l’oubli dans lequel il était tombé mais qui ne lui avait jamais inspiré d’aigreur. »

Par Jean-Louis Roche
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