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« L’idéal du communisme revit d’une nouvelle flamme dans nos intelligences ; mais cet idéal n’est plus une réminiscence, il sort des entrailles de la réalité, il est le reflet du monde économique. Nous ne sommes pas des utopistes, des rêveurs, comme les lollards d’Angleterre et comme les plébéiens de la Grèce, nous sommes des hommes de science, qui n’inventons pas des sociétés, mais qui les dégagerons du milieu capitaliste. Si nous sommes communistes, c’est que nous sommes convaincus que les forces économiques de la production capitaliste entraînent fatalement la société au communisme. »

 

Paul Lafargue (L’idéalisme de l’histoire, réponse à Jean Jaurès, 12 janvier 1896)

 

"Le maximalisme ne connaitra sa première victoire qu'avec la conquête de tout le pouvoir par le prolétariat. Avant cela il n'y a rien d'autre à proposer que l'organisation toujours plus vaste, toujours plus consciente de la classe prolétarienne sur le terrain politique".

 

BORDIGA (1920 in Il Soviet, source Le Prolétaire n° 497, octobre 2010).

 

 

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« Les contradictions capitalistes provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés de travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront, « par la violence », le capitalisme à un niveau d’où  il pourra reprendre son cours. Les contradictions créent des explosions, des crises, au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps, tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force à un point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive. Cependant ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se répètent à une échelle toujours plus vaste, et elles finiront par provoquer son renversement violent » 

Marx, 1858, Grundrisse, Tome IV.

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ÊTRE GOUVERNÉ...

 

    

C'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu ...

 

Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre révolte, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !

 

Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon ; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie ; des prolétaires qui posent leur candidature à la Présidence de la République !

 

Pierre-Joseph PROUDHON (idée générale de la révolution du XIXe siècle)

 

 

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PUBLICITE POUR LE LIVRE « LES TROTSKIENS »

 (1968-2002) éditions du pavé

   Surgis du début d’usure du stalinisme au milieu des années 1960 et de petits cénacles de vieux gardiens de la pensée dogmatisée de Trotsky, les groupes trotskistes se sont fait passer pour révolutionnaires au cours des années qui ont suivies mai 1968. Les mots « révolution », « rouge », « internationalisme », « soutien aux peuples opprimés » faisaient florès. Ils tinrent longtemps le haut du pavé parmi la jeunesse estudiantine transformant les Universités en bases de recrutement activiste. Eclipsant peu à peu l’influence des dits staliniens, les trotskiens se fixèrent, en théorie, le gagner le pouvoir sur les « masses travailleuses », lesquelles restèrent rétives à l’idée de s’embrigader dans ces petits partis « léninistes » qui leur promettaient le Grand Soir avec des icônes moscovites, non plus au bout des piques mais des kalachnikov.

   Après la fin de l’agitation mondiale autour de la guerre du Vietnam, où nos manifestants « anti-impérialistes » ne protestèrent jamais autant contre les actions de l’impérialisme russe que contre l’impérialisme U.S., et avec le reflux des espoirs universels dans la signification de mai 1968, les trotskiens se sont en quelque sorte « rangés des voitures. » Ils ont fini par s’insérer dans la politique classique de leur pays, en concurrence avec les partis officiels. Après avoir agité les idéaux révolutionnaires jusqu’à la caricature, et non sans soubresauts face à la déformation qu’ils leur firent subir pour les jeunes générations, ils ont participé pleinement à l’endiguement de la théorie révolutionnaire (il faut changer le monde) en se vautrant dans la collaboration syndicale et en s’incrustant, pour une poignée, dans l’élite des élus de la nation aux basques de la gauche de la bourgeoisie. La lutte des places avait remplacé la lutte des classes.

   Leur soutien « critique », mais indubitable aux gouvernements de gauche des vingt dernières années ne laisseront un goût amer, dans l’Histoire de France, que pour ceux qu’ils avaient mystifiés. De leur période estudiantine agitée à leur dérisoire consécration électorale, les trotskiens de la fin du XXe siècle ont montré qu’ils n’étaient que des révolutionnaires en peau de lapin. L’histoire fut cruelle pour leur croyance. Sur l’autel de leurs illusions s’effondra en 1989 la vieille bougie de l’Etat ouvrier dégénéré. Impossible de rallumer une bougie fondue. Les pélerins trotskiens avancent désormais sans foi autre que la loi « démocratoque » dans le désert du capitalisme mondialisé depuis plus d’un siècle. Les fidèles de l’église de lambertologie, ceux de la secte d’Arlette et les vieux moines-militants derrière Krivine errent même sans plus se voir, avec les fadaises sur « le nouvel internationalisme profane des résistances à la mondialisation marchande ». Cet ouvrage sera le récit d’une trajectoire faillie, le livre auburn d’un dogme stérile.

 

 

Jean-Louis Roche est né à Marseille en 1950. Embauché à Boulogne-Billancourt en 1969 à I.D.F.O. (EDF-Ile de France Ouest, Puteaux). Il fût technicien d’intervention clientèle électricité et gaz pendant 35 ans au centre EDF-GDF de Bagneux.

 

 

 

 

 

 


Du même auteur

Sous le pseudonyme de Pierre Hempel

 

Histoire de la Gauche Marxiste (les derniers enfants de Socialisme ou Barbarie, 1977) (chez l’auteur)

Quel bilan des luttes de libération nationale dans le tiers-monde ? (publication interne du C.C.I. 1980)

Mai 68 et la question de la révolution (presses de l’Ecole nationale supérieure de Fontenay aux Roses, 1988, 245 pages) (épuisé)

A bas la guerre (Presses J.M. Saint Denis, 1989, 385 pages) (épuisé)

Programmes et perspective communiste (presses du  Centre National de Télé-Enseignement, Vanves, 1991, 262 pages) (épuisé)

Première traduction française d’extraits choisis du IIème Congrès du P.O.S.D.R. (parti ouvrier social démocrate de Russie) en 1903 (publication interne du C.C.I. 1995)

Le développement de la conscience dans la classe ouvrière aux XIXe et XXe siècles, obstacles et continuité (1992, projet d’étude historique, chez l’auteur)

Marc Laverne et la Gauche Communiste de France (1993, Tome I, années 1920 à 1970,  Châtillon, 492 pages) (épuisé)

Marc Laverne et le Courant Communiste International, une conception classique de l’organisation révolutionnaire (1998, Châtillon, Tome II, années 1970 à 1990, 497 pages) (épuisé)

 

Jean-Louis Roche

L’organisation eggregore (des sectes révolutionnaires en politique, Châtillon 1998)

Le nazisme, son ombre sur le siècle (éditions Spartacus 2001)

 

Ouvrages biographiques de Jean-Louis Roche

 

L’animadversion (Vanves 1970) (non publié)

Les cartons d’Albi (Roman gothique, Vanves 1994)

Les montagnes ne se rencontent pas (Châtillon 1996)

Le cahier de la douleur (le cancer et la mort, Châtillon 1998)

 

A paraître

 

L’histoire d’EDF de sa naissance à sa liquidation, vue d’en bas par un Schtroumpf.

La machine à reproduire les inégalités.

 

 

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QUESTIONNAIRE A MARX PAR SA FILLE

"Votre vertu préférée : La simplicité
Votre vertu préférée chez un homme : La force
Votre vertu préférée chez une femme : La faiblesse
Votre trait caractéristique principale : La ténacité
Votre idée du bonheur : Combattre
Votre idée du malheur : La soumission
Le défaut que vous pardonnez le plus : La crédulité
Le défaut que vous détestez le plus : La servilité
Votre aversion : Martin Tupper  (1)
Occupation favorite : Dévorer des livres
Poète favori : Shakespeare, Eschyle, Goethe
Prosateur favori : Diderot
Héros favori : Spartacus, Kepler
Héroïne favorite : Marguerite
Fleur favorite : Le Daphné
Couleur favorite : Le rouge
Nom favori : Laura, Jenny 
Plat favori : Le poisson
Maxime favorite : Rien de ce qui est humain m’est étranger [Nihil humani a me alienum puto]
Devise favorite : Douter de toute chose [De omnibus dubitandum]"

Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 19:57

 

L'ANTIKAPEDISME DU PCI

par Lucien Laugier

 

 

 L'ANTIKAPEDISME DU PCI

 

 

Une certaine ignorance des faits et conditions historiques décrits au chapitre précédent explique, pour une bonne part, l'acceptation, par les membres du PCI du schéma transmis par la Gauche italienne concernant les vicissitudes de la IIIe Internationale en général, son rôle face à la révolution allemande en particulier. La crédibilité de ce schéma passe pourtant par une ignorance plus grande encore de la signification et de la portée du travail critique accompli par la gauche allemande. C’est précisément sur cette ignorance que la polémique à titre posthume menée par la presse du PCI contre le KAPD spécule d’une façon aussi édifiante que triviale ; pour cette raison, il est doublement utile d’en faire la critique : c'est d'abord mettre en évidence la mauvaise foi obligatoire dans les procédés critiques du PCI ; c'est ensuite découvrir, dans l'ambiguïté de la gauche italienne à l'égard de la gauche allemande, l'origine de cette perplexité à laquelle le PCI ne peut échapper qu'en multipliant les entorses à la vérité.

 

Par ailleurs cette polémique antikapédiste s’inscrit dans la dernière "crise" du PCI comme une nécessité significative en elle-même. La logique de la solution apportée à cette "crise" exigeait que la direction du parti, après avoir provisoirement réglé la discussion de la tactique syndicale, se retourne, avec une virulence accrue, contre la source idéologique présumée des contestations qui s'étaient élevées dans le PCI en 1970-71 : les positions de la Gauche allemande et, plus particulièrement, celles de ses "théoriciens", Pannekoek et Gorter.

 

Cette offensive fut déclenchée lors de la réunion générale de Milan en février 1972, en contrepartie inévitable du "redressement" opéré sur le plan syndical : pour faire accepter au volontarisme, en ce domaine, "l'autocritique" qu'on lui administrait, il ne fallait rien moins qu'évoquer devant le parti le spectre d'une désagrégation dont on brûla en effigie le symbole : le "kapédisme".

 

Inutile de décrire par le menu cette manœuvre, dont il faut bien reconnaître que le "centre" du parti beaucoup mieux que nous percevait la nécessité impérative en tant que moyen de conjurer l ‘écroulement de tout l'édifice théorique du PCI. Rappelons seulement, pour ne pas quitter l'angle de vue essentiellement expérimental que nous respectons tout au long de cette étude, les conditions dans lesquelles les éléments ou sections en désaccord avec la ligne du parti durent renoncer à tout espoir, non pas seulement de faire prévaloir leurs vues, mais même de les exposer dans un climat qui ne fut pas empoisonné par une hostilité fanatique. Les sections "nordiques", dont on a suivi plus haut la controverse par voie épistolaire avec le "centre", se convainquirent, sur la fin de l'année 71, de l'inutilité de poursuivre une discussion qu'elles n'auraient voulue ne fonder que sur le seul terrain des faits historiques : il apparaissait de façon indubitable que le PCI ne pouvait les y suivre parce qu'étant lié, en tant que position de principe, à une interprétation déterminée et irréfrangible des mêmes faits. Le "scandale" provoqué par le numéro 114 du "Prolétaire" survint à peu près à la même époque. Dès lors que le "centre" exigeait, au nom de la discipline, le "retour du journal dans la ligne juste" - et donc une autocritique, par les auteurs, des trois articles incriminés dont nous avons parlé au début - il était clair que toute discussion "sereine" (selon le terme qu'affectionnait le "centre") devenait impossible. Le ton s'était d'autant plus passionné que les tenants les plus résolus de l'infaillibilité du parti - précisément ceux qui, dans toutes les sections, avaient ignoré le plus longtemps les incartades volontaristes du "centre syndical''- retournaient, selon un réflexe classique, leur mécontentement tardif à l'égard de l'USC contre ceux qui, par leurs protestations à l'adresse de ce dernier, avaient effectivement déclenché la "crise". Dans ces conditions, il n'était que trop prévisible que la réunion générale de Milan (initialement prévue pour le début de l'année) reproduirait en plus grand, sans aucune utilité, les empoignades aussi ridicules que véhémentes dont certaines sections du PCI avaient déjà été le théâtre. Les sections et membres "dissidents" du parti refusèrent donc de se rendre à cette réunion, estimant non sans raison que ceux qui y participeraient dans ce contexte prouveraient par la même accepter sans réagir de franchir un nouveau pas dans la dégradation du PCI.

 

On pourra en effet vérifier, au travers des textes que nous allons examiner, à quel niveau d'agressivité le PCI, dans les mois qui suivirent, éleva les vieilles divergences entre la gauche italienne et la gauche allemande, entre lesquelles le contraste politique et idéologique n'avait jamais atteint un tel paroxysme. C'est une véritable campagne de presse que le PCI déclencha contre le spectre du KAPD, soulageant en un seul coup, une incroyable accumulation de mesquinerie et de présomptions concurrentielles au moment de la confrontation, longtemps différée et inconsciemment refoulée, avec la fin tragique du mouvement ouvrier dont toute une génération avait cultivé le fantôme. Si le PCI, près de 50 après la disparition de la gauche allemande, s'en prit à celle-ci avec la virulence et le mépris que nous pourrons constater, c'est qu'il s'agissait bien pour lui d'une échéance historique désormais impossible à éviter.

 

En ruinant définitivement les arguments de 1920 contre "l'infantilisme de gauche", c'est au mythe de l'infaillibilité de la gauche italienne que ce nouveau "dialogue avec les morts" porte un coup sévère. Mais les conséquences n'en seraient peut-être pas aussi irrémédiables pour le PCI, si celui-ci continuant à théoriser doctement le ralliement de Bordiga à Lénine et à ses indéfendables raisons, n'y était poussé par une force en dernière analyse bien plus importante que la seule fidélité à la tradition, et qui, finalement, reste la seule inspiratrice de cette fidélité.

 

Si la tendance qui s'est fait jour durant la dernière décennie, tant dans les luttes sociales effectives que dans la réflexion théorique, a voulu exhumer le "message" de la gauche allemande, c’est qu'elle y a vu le symbole de la lutte contre l'implantation, dans le mouvement ouvrier, des "valeurs" idéologiques qui ont frayé la voie à la forme moderne de domination du capital. La lutte du KAPD contre la IIIe Internationale, comme nous l'avons vu, est surtout édifiante en tant que révélation du contenu de répression idéologique du léninisme. C’est à ce titre qu’elle a suscité un indéniable mouvement d'intérêt dans le cadre des perspectives que symbolise mai 1968. Face au conflit désormais ouvert contre l'arme idéologique qui fut le paravent de la contre-révolution, le PCI, en recourant à l'amalgame et à la manipulation des textes pour dénaturer le "kapédisme", avoue le camp qu'il a choisi et dont, pour notre gouverne, nous avions déjà le pressentiment à la lumière de divers détails de la vie du parti. Ce qu'il défend ainsi, toutes griffes dehors, c'est moins Lénine comme moment historique de la révolution que le léninisme en tant qu'idéologie. Ce qui le fait sortir de ses gongs, ce n'est pas tant la sanction que les faits historiques infligent au bien-fondé de la position passée de la gauche italienne que ce qu'il découvre de précaire et de fragile dans cette tradition lorsqu'il veut s'en faire un bouclier contre la bourrasque qui a ébranlé un demi-siècle d'inhibition politique contre-révolutionnaire.

 

Dans la polémique contre le KAPD, apparaît, dès le début, le refus du PCI de se placer sur le terrain historique, celui où toute appréciation politique se juge d'après la vérification ou l'infirmation des prévisions qu'elle contient. Ce refus du "jugement de l'histoire", dans le texte du PCI, est plus significatif que le jugement lui-même. Dès 1920, les "kapédistes" ont prévu que, si l'I.C. poursuivait dans la voie adoptée au Second congrès, la révolution d'Octobre resterait une révolution bourgeoise, la forme-parti, au contact de la profonde mutation des structures capitalistes, deviendrait l'instrument de l'asservissement du prolétariat, tandis que la classe ouvrière subirait jusqu'au bout le processus déjà en actes de sa réduction à une "catégorie du capital". A la confirmation historique de cette perspective, le PCI ne peut rétrospectivement n'opposer que celle que soutenait encore Bordiga en 1926 : le processus de la contre-révolution stalinienne n'était pas fatal.

 

L'hypothèse de Bordiga à cette époque est très clairement résumée dans ce commentaire de "Programme communiste" à la lettre de Korsch (dans laquelle Bordiga expose la position ci-dessus) : "Aussi longtemps que dans une double révolution, le pouvoir prolétarien n'est pas définitivement liquidé, on ne peut parler de pure et simple révolution bourgeoise". L'hypothèse Bordiga n'a évidemment plus de sens aujourd'hui. Même si on fait abstraction de son élimination historique, l'affirmation de "Programme communiste" se réduit à une pure tautologie, puisqu'il s'agit de déterminer le moment historique où le pouvoir bolchevique, en raison du rôle joué sur le plan international où il s'opposait aux conditions du dépassement socialiste de la révolution russe, cessait, par ce fait même, de mériter l'adjectif prolétarien. L'affirmation selon laquelle, en 1926, des bouleversements sociaux internes à la Russie pouvaient encore remettre en cause la situation intérieure et la politique internationale de la Russie stalinisée, n'infirme en rien l'existence bien antérieure des symptômes contre-révolutionnaires sur lesquels la Gauche allemande fondait sa condamnation théorique et politique du bolchevisme.  Or c'est la valeur de ces symptômes et leur signification générale qui sont en cause dans la polémique du PCI contre le KAPD.

 

On peut discuter indéfiniment sur les chances de réussite que recelait la "gageure bolchevique", qui représentait un défi à toute une série de conditions internes et externes défavorables au communisme. Ce défi - quoi qu'insinue "Il programma comunista" - aucune des critiques sérieuses faites au bolchevisme sur sa gauche - et moins que toutes celle du KAPD - n'a contesté qu'il fallait le lancer. Ce qui demeurait déjà acquis, dès après ces critiques, ne créait qu'une telle gageure ne pouvait plus se présenter historiquement comme chance du communisme. La prétention de détruire mondialement le capital grâce à un mouvement - au sens le plus large du terme - forgé par l'implantation par voie révolutionnaire, du capital en "aire arriérée", n'a pas seulement été ruinée par l'évolution historique : en s'écroulant elle a entraîné dans sa chute tout un corps de notions et de principe dont le développement et la généralisation se sont confondus avec l'essor du bolchevisme.

 

Dans l'apparition tardive de cette certitude, l'apport spécifique de la gauche allemande n'est pas négligeable, bien qu'il se ressente des limites propres au mouvement historique dont cette gauche est elle aussi le produit. Mais le PCI ne peut aborder sous ce jour sa propre critique du KAPD. Il lui faut en disqualifier la base sociale et la genèse politique, lui nier l'appartenance originelle à la même souche que celle des autres courants de l'I.C., en somme accumuler contre lui les "antécédents défavorables" afin de déprécier à l'avance tout ce que sa critique du bolchevisme peut contenir de fonder. Dans cette méthode, l'usage du faux lui-même est encore plus révélateur que le faux lui-même. C'est pourquoi, même au risque de lasser, il nous faut, en ce qui concerne Pannekoek et Gorter rétablir les vérités de fait avant de tenter de porter sur eux un jugement que nous voudrions aussi pauvre d'indulgence a priori que celui du PCI est riche d’animosité partisane.

 

 

La question de la nature et de la fonction du syndicat

 

 

Dans le flot d’arguments mobilisés par le PCI contre les positions de Pannekoek et Gorter, il est normal d’examiner en premier lieu ceux qui concernent leur tactique à l'égard des syndicats. Cette question fut la manifestation la plus spectaculaire de la divergence entre la gauche allemande et la gauche italienne ; "question syndicale", "question allemande", la relation est aussi étroite aujourd'hui qu'il y a 50 ans. Aujourd'hui, comme l'Internationale à cette époque, le PCI reproche à Pannekoek et à Gorter d'avoir "lancé le mot d'ordre sortir des syndicats traditionnels, considérés comme des organismes bureaucratiques, donc contre-révolutionnaires par nature" (le "Prolétaire" ; numéro 136, 16 au 29/10/72).

 

En réalité, Pannekoek et Gorter n'affirment pas que les syndicats sont contre-révolutionnaires parce que bureaucratiques, mais exactement l'inverse : les ouvriers ne peuvent y faire entendre réellement leur voix parce que l'évolution historique du capital impose à ces organismes une fonction de conservation sociale qui ne peut se concilier avec la volonté et les aspirations de leurs membres.

 

Les positions successives de Pannekoek, avant, pendant et après la guerre de 1914-18 reflètent fidèlement son analyse de cette évolution. Au début du siècle, Pannekoek défend la position classique de toutes les tendances révolutionnaires de la Seconde Internationale : le mouvement syndical unifie les luttes immédiates auxquelles seule la social-démocratie donne le caractère de lutte politique généralisée (Not Pan 21).

 

De façon toute classique également, Pannekoek définit la nature et la fonction d'un organisme qui lutte contre les capitalistes afin que la marchandise-force-de-travail ne soit pas vendue au-dessous de sa valeur mais qui, lorsqu'il y parvient, ne fait qu'imposer au capital le respect de sa propre loi d'échange des équivalents (Not Pan 24). Les syndicats - souligne Pannekoek - "ne se posent nullement en adversaires du capitalisme, mais se situent sur le même terrain que lui". "Leurs taches ne débordent donc pas le cadre du capitalisme, ils ne vont pas au-delà" (Not Pan 24). Ceci ne les empêche pourtant pas d'être "un élément de transformation révolutionnaire de la société". Ils brisent l'isolement du travailleur, lui donnent le sentiment de la solidarité, etc.". L'énorme travail d'éducation morale, nécessaire à transformer le faible ouvrier en vainqueur du capitalisme, voilà l'œuvre des syndicats, voilà en quoi consiste leur importance pour la révolution.

 

Il est donc visible qu'à cette époque Pannekoek ne soupçonne pas le phénomène dont il théorisera plus tard les indices : l'unification du prolétariat grâce aux revendications économiques et de réforme de l'Etat, mais comme catégorie du capital.

 

C'est l'apparition des symptômes révolutionnaires succédant à la première guerre mondiale qui modifie la position de Pannekoek. Le processus dont il a décrit les prémisses avant l'éclatement du conflit se confirme à ses yeux. L'inféodation du syndicat aux forces contre-révolutionnaires durant la guerre le conduit à caractériser la fonction de cet organisme dans la phase moderne de la domination du capital : celle d'un obstacle à la lutte révolutionnaire. L'énorme appareil syndical, avec tous ses fonctionnaires peu soucieux d'affronter la prison, a capitulé tout comme le parti social-démocrate devant la guerre du capital et il a géré les "affaires sociales" de ce dernier durant tout le conflit. Il ne peut désormais que s'opposer à toute révolte ouvrière (Not Pan 77). Le mot d'ordre "sortir des syndicats" n'est, en 1919-20, que la déduction logique de cette analyse.

 

 

La question du parlementarisme

 

 

Sur ce point, le journal du PCI malmène les faits avec la même désinvolture. "Pour Pannekoek et Gorter -écrit-il dans son numéro 138 - (l'abstentionnisme) a la valeur d'un principe comme pour les anarchistes (souligné par nous, NDR) et au même titre que la négation de l'autorité" pour ces derniers. Pour nous au contraire, l'abstentionnisme est une solution tactique en rapport avec une phase donnée du capitalisme et de la lutte prolétarienne".(Souligné dans l'original, NDR).

 

L'affirmation de "l'abstentionnisme de principe" de Pannekoek est un double faux : parce que Pannekoek, dans "une phase donnée du capitalisme" a admis la tactique parlementaire des socialistes et parce que, lorsqu’il l’a rejetée, c'est pour des raisons sensiblement identiques à celles de la gauche italienne.

 

En 1909 (texte "Divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier" ; Bricianer ; pp 74-75) Pannekoek pose cette question : le parlementarisme étant la forme de domination politique normale de la bourgeoisie, "pourquoi les ouvriers mènent-ils la lutte parlementaire ?". Et il répond : parce que cette lutte "a pour effet d'éclairer les travailleurs sur leur situation de classe", parce que, de cette façon, "ils acquièrent l'intelligence politique qui leur est nécessaire" et tendent à devenir "une classe consciente et organisée apte à la lutte". La valeur du parlementarisme, conclut-il, réside en cela "et non dans l'illusion selon laquelle le système électoral pourrait conduire notre nef (celle des marxistes révolutionnaires, NDR,) par des voies pacifiques, sans tempête, jusqu'au port de l'Etat de l'avenir. Pannekoek, en 1909, voit donc dans l'utilisation par les marxistes de la tribune parlementaire - grâce à laquelle "la voix des représentants du prolétariat au Parlement retentit jusque dans les lieux les plus éloignés" - un moyen d'aider à la lutte de classe des ouvriers.

 

Mais il est vrai qu'immédiatement après Pannekoek s'en prend à ceux qui veulent en faire un but. Sous le titre "parlementarisme seul", il critique vivement les révisionnistes pour qui "la lutte parlementaire constitue non pas un moyen d'accroître la puissance du prolétariat" mais "la lutte pour le pouvoir elle-même".(Bricianer, p 76).

 

Il n'est pas discutable que Pannekoek, dans cette critique des révisionnistes, insiste sur la séparation qui tend à se créer dans la social-démocratie (allemande notamment) entre les ouvriers du parti et les députés du parti ; ces derniers étant évidemment choisis en fonction de leurs chances d'être élus, de leur éloquence et de leur culture, des subtiles concessions qu'ils savent faire à leurs "collègues" du Parlement. En raison de cette insistance de Pannekoek à mettre en évidence les aspects les plus marquants de la corruption parlementaire (à une époque où cette dénonciation ne vibrait pas tellement dans l'Internationale), "Le Prolétaire" se croit autorisé à écrire que Pannekoek substitue "à l'antagonisme des classes l'antithèse masses-chefs". En fait, Pannekoek signale seulement, dans la social-démocratie, les premiers symptômes de cet antagonisme tel qu'il apparaît dans la hiérarchie interne du parti. La méthode du "Prolétaire" consiste à isoler les formules de leur contexte afin de se dispenser d'examiner ce qu'elles recouvrent : la divergence entre la gauche allemande et le bolchevisme est bien autrement vaste sur cette question du parlementarisme lorsque la IIIe Internationale, bien après cette critique de Pannekoek, réclamera le contrôle, par les partis communistes, de leurs élus au Parlement. Elle ne visera à rien d'autre que prévenir le phénomène de corruption dont Pannekoek, l'un des premiers, avait dénoncé l'existence dans la vieille social-démocratie.

 

Mais chez Pannekoek, les effets corrupteurs du parlementarisme ont une importance encore plus grande en ce qui concerne les masses qu'en ce qui concerne le parti. Si Pannekoek insiste sur le fait que la "tactique parlementaire" confine les ouvriers dans une attitude passive, c'est selon lui parce que cette influence, toujours aussi puissante lorsque la situation est révolutionnaire que lorsqu'elle ne l'est pas, devient dans le premier cas un obstacle considérable à la révolution. N'en déplaise au "Prolétaire", la défiance de Pannekoek à l'égard de la tactique parlementaire de l'I.C. est identique à celle la gauche italienne qui, en 1919-1920, redoutait que cette tactique parvînt à détourner les masses de la lutte directe contre l'Etat bourgeois. Ceci ressort très nettement d'un autre texte de Pannekoek : "Révolution mondiale et tactique communiste" ; 1920. Non seulement il y explique dans quel cadre historique le prolétariat peut utiliser le Parlement (tout autre chose donc, qu'un a priori de principe) et dans quel cadre il ne le peut plus, mais encore il précise la nature du danger qui se présenterait dans ce second cas : les illusions que la pratique parlementaire entretient parmi les catégories exploitées (Not Pan 73 & 74).

 

C'est exactement le même danger qu'évoquait la gauche italienne lorsqu'elle faisait état à l'appui de sa thèse abstentionniste de l'influence néfaste, en Occident, de plus d'un siècle de démocratie bourgeoise. Où réside donc la principale force contre-révolutionnaire de l'idéologie démocratique, sinon dans le fait qu'elle abuse la classe ouvrière quant aux vertus de la délégation d'initiative et de volonté qu'elle consent au profit des députés, ceux des partis adverses bien sûr, mais aussi ceux de son parti ? Pannekoek a longuement expérimenté l'étendue de cette illusion durant les années de l'avant-guerre. Elle ne se manifeste pas seulement dans la "vie extérieure" de l'ouvrier, c'est-à-dire dans ses dispositions d'esprit à l'égard du pouvoir et de l'ordre bourgeois. Elle imprègne son comportement le plus intime, jusqu'au sein de ses propres organisations, c'est-à-dire - en ce qui concerne la social-démocratie - vis-à-vis de ses propres dirigeants embourgeoisés. Pannekoek prolonge la critique de la démocratie bourgeoise jusque dans les rapports organisationnels qui, au cœur du mouvement ouvrier lui-même ont calqué les formes et l'idéologie du capital. Cette infection idéologique du prolétaire dans le cadre historico-social où il vit, Pannekoek en poursuit I'analyse jusque dans la structure mentale de ce prolétaire, telle que ce cadre l'a modelée.

 

Qu'il soit donné acte que, sous cet aspect au moins, la "dichotomie masses-chefs" que le PCI tourne en dérision chez Pannekoek est la traduction indiscutable de l'analyse de l'aliénation idéologique des ouvriers.

 

 

Classe et conscience révolutionnaire

 

 

"Le Prolétaire" (numéro 137) réunit contre Pannekoek les griefs suivants :

 

1°) Assimiler le processus révolutionnaire à une "prise de conscience collective par les exploités de la voie et du but révolutionnaire" ; en faire le "préalable de leur action révolutionnaire" ;

 

2°) Concevoir le communisme comme le produit "d'un homme nouveau, auto-conscient et auto-agissant", et donc vouloir "révolutionner l'esprit" pour que la révolution soit possible ;

 

3°) Poser à cette révolution la condition suivante : "que le prolétariat les masses mêmes (en) discerne clairement les voies et les buts".

 

Décidément le simple sens commun est la chose la moins bien partagée dans le PCI qui reproche à un marxiste d'attendre de la classe qui fait la révolution... qu'elle ait une conscience révolutionnaire ! Mais en réalité, ce grief du PCI n'est ni une naïveté ni une aberration, mais une méthode jésuitique de critique. La thèse que "Le Prolétaire" veut accréditer est la suivante : Pannekoek concevrait la révolution, non comme le produit de chocs sociaux matériels, mais comme le résultat d'une victoire remportée par certaines idées !

 

Pour tirer au clair ce qu'en pense effectivement Pannekoek, deux choses doivent être examinées : d’abord la vision claire des "voies et buts" de la révolution en tant que condition même de son succès ; ensuite qui possède cette vision à un moment historique déterminé du processus, quand et comment elle peut se généraliser dans les larges masses.

 

Il ne peut être exorbitant d'attendre d'une crise sociale susceptible de conduire à une révolution qu'elle se développe au rythme même d'une claire vision, toujours plus large et répandue, des "buts et voies" de cette révolution. S'il existe, entre la gauche italienne et la gauche allemande, une seule concordance de vues, c'est bien en ce qui concerne ce mécanisme du mouvement révolutionnaire, en tant que "ionisation" de multitudes d'énergies précédemment détournées de ces voies et buts. Bordiga, au congrès de Lyon de 1926, invoque exactement la condition ci-dessus lorsqu'il déclare : "la bonne tactique est celle que tous ont comprise et choisie à partir des lignes fondamentales du programme".

 

Pour Bordiga, cette condition concerne le parti avant la classe, mais il n'aurait su concevoir une perspective de développement révolutionnaire si ces deux facteurs devaient demeurer séparés, étanches : même dans l'acception léniniste la plus orthodoxe, la révolution prolétarienne ne peut vaincre si la classe ne se hisse pas au niveau de la clairvoyance du parti. Bordiga, pour partisan qu'il soit du parti en tant que seul dépositaire de la conscience de classe ne dit-il pas également "qu'une véritable discipline (... ) doit se développer à partir de quelque chose de spontané surgissant des créations immédiates de la lutte de classes" ?

Soit dit au passage, nous ne songeons pas à annexer Bordiga à Pannekoek, où vice-versa, mais seulement montrer qu'une même conception générique anime cette génération de révolutionnaires, pour âpres que soient leurs divergences. Ces divergences, dans le cas précis qui concerne Pannekoek, reflètent avant tout des conditions politiques différentes, liées aux particularités de cadres historico-géographiques distincts. La conception de Pannekoek exprime la direction réelle du mouvement des masses en Allemagne au moment où la lutte sociale se radicalise face à l'offensive de Noske et des corps francs. On a vu qu'en présence de cette radicalisation, l'éventail des "partis ouvriers". des Indépendants jusqu'aux "spartakistes" majoritaires dans le KPD, répugne à se détacher des conceptions tactiques de la phase historique précédente, tandis que la IIIe Internationale et ses partisans en Allemagne procèdent dans la contradiction et l'incohérence lorsqu'ils tentent de greffer sur ces conceptions dépassées une volonté révolutionnaire.

 

S'il existait pourtant à cette époque, en Allemagne, une formation embryonnaire au moins dont l'orientation ne s'inscrivait pas en faux contre la tâche du parti selon la définition de Bordiga que nous avons donnée plus haut, c'était bien le KAPD : à partir de 1920 il fut combattu par l'I.C. précisément parce qu'il se refusait à admettre, contre l'avis de l’Internationale, que cette tâche de parti révolutionnaire put être assumé par les autres formations politiques issues du vieux mouvement ouvrier. "Discipliner, canaliser et utiliser des forces en voie de développement", faire que "les nouvelles expériences deviennent le patrimoine du parti". strictement selon la formule de Bordiga, c'est se donner pour tâche ce que le KAPD s'efforçait de faire contre l'USPD et le KPD (S) animés d'une profonde défiance à l'égard de ces "forces" et "expériences".

 

Il est inutile de répéter ce que nous avons dit dans les chapitres précédents concernant les raisons pour lesquelles le KAPD se considéra en 1920, comme l'ultime expression historique possible (et à quelles conditions) de la forme-parti. Ici nous voulons seulement souligner la cécité volontaire du "Prolétaire" à cet égard. Dans l'Allemagne des années 1920, il est clair que le conformisme social, le "respect superstitieux de l'Etat", tous les éléments psychologiques propres à entretenir la passivité et l'abrutissement des masses, sont distillés méthodiquement par les grandes organisations qui revendiquent (bien que ne les possédant pas toujours) ces qualités de centralisme et de discipline que Lénine y admirait tant. La situation matérielle des masses et leur état d'esprit se prêtait naturellement à l'hégémonie de ces organisations : "Nul prolétariat au monde, et donc le prolétariat allemand lui aussi - écrivait Rosa Luxembourg en décembre 1918 - ne peut réduire en fumée, du jour au lendemain, les traces d'un servage séculaire". Ce fait venait notamment de se vérifier dans la démission de tout pouvoir par les Conseils issus de la révolution de novembre 1918.

 

Pourtant à plusieurs reprises, la chronologie que nous avons reproduite montre que des fractions plus ou moins importantes (mais quelquefois considérables) des masses manifestaient des réactions violentes contre l'ordre établi, et souvent empreintes de la plus grande audace ; et ce dans un pays où régnait quasiment la dictature militaire. C'est dans ces réactions que Pannekoek voyait une première perception claire des "voies et buts de la révolution", c'est-à-dire une circonstance objective favorable à la prise de conscience révolutionnaire. Lorsqu'il pose comme but des communistes "la transformation de fond en comble de la mentalité, de la nature du prolétaire", il ne s'agit donc nullement, comme le prétend le "Prolétaire" (Not Pan 42), d'une sorte d'opération mystique ou d'une "illumination" quelconque, mais d'un phénomène réellement possible : l'ouvrier qui accomplit un acte de rébellion ou même simplement celui qui s'empare de l'argent de la caisse syndicale pour le distribuer aux chômeurs est entraîné par une détermination matérielle capable de surmonter l'inhibition incrustée par le "servage séculaire". Dans de telles déterminations, Pannekoek avait vu, dès avant la guerre, les prémisses d'une tactique nouvelle propre à tirer les masses de leur passivité antérieure.

 

Bien après les défaites de 1920-21, et sous l'effet même de ces défaites, les "conseillistes" et Pannekoek lui-même croiront avoir découvert dans cette tactique, des formes d'organisation plus aptes que toutes les précédentes à provoquer la victoire du prolétariat. Mais ceci est une autre histoire. Jusqu'à la guerre, et plus encore en 1920, Pannekoek s'intéresse à ces formes nouvelles parce qu'il pense qu'elles sont réellement propices à la métamorphose révolutionnaire du travailleur salarié (Not Pan 42).

 

En présence de cette position, la méthode du "Prolétaire" relève à la fois de la confusion et du faux. La confusion consiste à assimiler conscience révolutionnaire et culture ; le faux réside dans la conception "éducationniste" prêtée aux conseillistes. "Le Prolétaire" écrit :

 

"Ces prétendus marxistes n'avaient jamais compris et ne comprendront jamais que la classe ne pourra arriver" à la conscience du mouvement réel qu'après avoir agi en détruisant l'appareil de son exploitation économique et sociale, c'est-à-dire après s'être émancipée aussi d'un esclavage intellectuel qui, de toute façon, sera la dernière de ses chaînes à être brisée" (numéro 137, 30/10/72-12/11/72)

 

Pour la classe exploitée, la conscience du mouvement réel ne peut être que la conscience de la nécessité et de la possibilité de la révolution : sans l'apparition, sous une forme ou sous une autre, de cette conscience, il est fou de seulement rêver de révolution. La privation de moyens intellectuels peut être un obstacle à une démarche intellectuelle supposée capable de conduire à la conscience révolutionnaire, mais elle n'est pas un obstacle au fait massif et brutal de l'acte révolutionnaire qui est tout à la fois, de façon indissociable, action et conscience. "Le Prolétaire" a le droit de contester cette simultanéité "conscience-action" (nous reparlerons de cette question à propos de la position de Lukacs) ; ce qu'il n'a pas le droit de faire c'est de prêter à Pannekoek, qui se fonde sur cette simultanéité, l'idée que la conscience révolutionnaire passe par l'acquisition des "moyens intellectuels" dont la diffusion massive, non seulement ne peut être conçue que par la victoire révolutionnaire, mais exige un révolutionnement du contenu de ces moyens.

 

En fait, c'est le PCI qui est "culturaliste", non pour la masse mais pour le parti ; c'est ce qui perce dans un autre passage du n° 137 de son journal, lorsqu'il reproche aux kapédistes de réduire le rôle du parti à éclairer la masse, ou plutôt à les aider de prendre conscience d'elles-mêmes, "à redécouvrir cette science qu'est le marxisme". L'idée cachée du PCI se trouve dans le corps de phrase que nous avons souligné : la conscience révolutionnaire est produite par l'analyse scientifique de l'exploitation capitaliste. Suivant cette acception, il est bien évident que des millions d'individus ne peuvent, sans un bouleversement total de la société, disposer des moyens théoriques et pratiques indispensables à l'acquisition d'une telle science. Mais ce n'est nullement de cela qu'il s'agit chez Pannekoek. Sans nous occuper encore de la question de la "science" marxiste, nous notons qu'il faut une bonne dose d'aveuglement ou de mauvaise foi pour prêter à Pannekoek cette idée saugrenue qu'il attendrait des actes de révolte sociale sur lesquels il axe sa conception de la conscience de classe la révélation aux prolétaires de ce que la "science" marxiste aurait seule découverte de l'énigme du système du capital. Il faut être sot pour croire que Pannekoek aurait la sottise d'imaginer que l'ouvrier, par le seul fait qu'il a pris les armes contre l'Etat du capital, a compris ipso facto "la loi tendancielle de la baisse du taux de profit" dont des générations de marxistes ont fait leur credo.

 

Le comble de la méthode du PCI c'est que, pour convaincre Pannekoek "d'idéalisme", il lui oppose la formule fameuse - et par trop galvaudée - selon laquelle "l'action précède la conscience". Pannekoek, en réalité, s'inspire du même principe. Toute conscience est conscience de quelque chose. Pannekoek postule que, dans certaines circonstances, la conscience de certains actes, de certaines décisions, déclenche dans les catégories sociales exploitées une transformation subjective brutale, une sorte de perception fulgurante de ce qu'est, globalement, la société qui les exploite ; et ceci parce que, au moins momentanément l'idéologie - c'est-à-dire une représentation fausse, mystificatrice, de cette société - a été battue en brèche par l'action elle-même.

 

Un autre aspect de la question illustre les méthodes du PCI et son absence de répugnance devant le faux pur et simple. Pour appuyer cette assertion que, chez Pannekoek, "une des conditions de la révolution serait la révolution des idées" et pour soutenir que sa formule à l'égard des ouvriers est : "'éduquez-vous et votre sort changera", ou encore que, pour Pannekoek, "l'éducation socialiste est un préalable de la révolution", la revue trimestrielle du PCI cite un passage d'un texte de Bordiga de 1946 ("Force, violence et dictature dans la lutte de classe") :

 

"On doit même affirmer qu'une révolution est vraiment mûre lorsque l'exigence de destruction du système de production devient un fait REEL et PHYSIQUE, de sorte que ce système entre en contradiction avec les intérêts matériels non seulement de la classe opprimée mais même de larges couches de la classe privilégiée.(...) Depuis des années on nous reproche de vouloir une révolution d'inconscients.( ... ) Pourvu que la révolution balaye l'amas d’infamies accumulé par le régime bourgeois... ; cela ne nous gêne pas beaucoup que les coups soient portés à fond par des hommes non-encore conscients de l'issue de la lutte".

 

Que pense donc Pannekoek des conditions objectives de la révolution et de la conscience de ceux qu'elle propulse dans la bataille ? Il écrit que cette révolution "ne peut se produire que dans la mesure où ces contradictions (celles du capitalisme, NDR) sont ressenties par les hommes comme des contraintes intolérables". Il ajoute, à propos des mouvements révolutionnaires :

 

"Certes, il ne s’agit pas d'actions obéissant à un dessein global, une volonté claire ... (mais qui, NDR) ... dans leur ensemble, ont un résultat qui, comparé à celui des actions individuelles prises isolément, fait figure de puissance extra humaine... à la façon d'une force naturelle, inflexible, intolérable" (Not Pan 9).

 

Pannekoek écrit également :

 

"Le socialisme ne se réalisera donc pas du fait que tous les hommes auront admis sa supériorité sur le capitalisme et ses aberrations. Les hommes, n'obéissant qu'à leurs intérêts de classe immédiats, force est de reconnaître qu'en ce qui concerne le contrôle conscient de leur condition sociale, ils forment une masse inconsciente" (Not Pan 11).

 

Quand on connaît cette position nette et tranchante, il y a de quoi rougir de la façon dont le PCI utilise les arguments de Bordiga à qui il faut en outre rendre cette justice, à propos de sa formule de "révolution d'inconscients", qu'elle est essentiellement une riposte polémique aux sociaux-démocrates de son temps qui reprochaient aux communistes de dédaigner la "culture socialiste" supérieure de l'Occident, par rapport à celle des Russes. D'ailleurs la réaction de Pannekoek participe d'un esprit identique à la riposte de Bordiga lorsqu'il fait sienne la réponse entendue à la conférence d'Amsterdam dans la bouche d'un délégué anglais (février 1920) : "Il se peut que les Russes soient ignorants, mais les ouvriers anglais sont tellement bourrés de préjugés que la propagande parmi eux est beaucoup plus difficile" (Not Pan 64).

 

En fait le PCI veut faire de Pannekoek un idéaliste, un "éducationniste" et un "culturaliste" afin d'ignorer de quelle façon il concevait le rapport des facteurs objectifs et subjectifs dans une situation de tension révolutionnaire. Il s'agit pour Pannekoek, non d'inculquer aux masses des "idées" de socialisme, mais de découvrir les conditions dans lesquelles les masses peuvent s'approprier ces idées, irréelles ou inacceptables à leurs yeux aussi longtemps que ceux-ci sont cillés par l'idéologie. L'idéologie, dans les masses allemandes, est représentée essentiellement par la tradition. Mais pour Pannekoek, "la tradition doit céder devant la puissance des réalités nouvelles, qui, à tout instant, la battent en brèche". Ce n'est donc pas, pour Pannekoek les idées qui modifient les conditions matérielles de la lutte sociale, mais bien l'inverse. La tradition, constate-t-il, "a cet effet sur le développement social qu'au lieu de permettre un ajustement graduel des idées et constitutions, correspondant aux nécessités changées, ces dernières, quand elles se trouvent en contradiction trop vive avec les vieilles institutions, provoquent des explosions, des transformations révolutionnaires, entraînent avec elles les esprits attardés qui se voient ainsi révolutionnés" (Not Pan 3).

 

 

Organisation ; parti

 

 

Sur ce point, nous nous arrêterons en premier lieu sur la méthode qu'observe le PCI dans sa polémique. Le KAPD, comme nous l'avons vu dans la chronologie allemande, aboutit, au terme de son évolution, à une condamnation radicale de la forme-parti. Nous aurons plus loin à situer cette démarche dans son cadre d'ensemble et dans ses rapports avec le déclin historique du mouvement prolétarien. Pour l'instant, il nous faut examiner les fondements d'une assertion, platement empruntés à Lénine et selon laquelle la répulsion de la gauche allemande à l'égard de l'organisation-parti se résoudrait à une banale résurgence de l'idéologie anarchiste.

 

Reprenant cette affirmation, "Le Prolétaire" est pourtant amené à reconnaître que cette hostilité, chez Gorter et Pannekoek par exemple, n'était nullement de principe. Le journal du PCI, après avoir écrit que, selon le KAPD, "le parti n'a plus pour tâche que de conseiller, d'éduquer, d'éclairer les masses, ou plutôt de les aider à prendre conscience d'elles-mêmes", doit ajouter, feignant l'étonnement, que "ni Pannekoek, ni Gorter ne nient que l'idée "bolchevique", autrement dit l'idée marxiste, notre idée ait une justification". Mais, ajoute "Le Prolétaire pour eux elle correspond à la situation historique de la Russie, engagée dans une révolution double, mi-prolétarienne, mi-bourgeoise".

 

C'est donc cette dernière acception qu'il conviendra de discuter, ce que nous ferons en lieu opportun, dans tout son contexte. Rétablissons d'abord l'exactitude des termes dans lesquels Pannekoek, lorsqu'il reconnaissait la nécessité du parti, soutenait celle-ci. Il est faux que Pannekoek ait contesté a priori la nécessité de cette organisation en tant que médiation entre les masses et la théorie révolutionnaire. Mais il a constaté que cette médiation avait manqué à un moment crucial du développement de la crise sociale en Allemagne et qu'on a voulu ensuite la créer artificiellement et, pis encore, dans des formes et sous le contrôle de forces politiques opposées à ce développement.

 

L'absence d'idées préconçues contre la forme-parti, on la trouve, chez Pannekoek, tout au long de sa justification de la politique suivie par les bolcheviks ; justification qu'à la différence de Rosa Luxemburg, il étend, comme on le verra plus loin, jusqu'à l'approbation de la tactique à l'égard des paysans. Mais il pousse jusqu'à ses ultimes conséquences l'affirmation de différences considérables entre les deux "aires" - russe et occidentale - qu'il analyse dans le cadre d'une vision extrêmement lucide de la décomposition du "mouvement ouvrier" allemand en tant que tel et de son "inversion" de rôle dans les années 20 ; or la croyance en la force et en la maturité de ce mouvement était précisément l'illusion maîtresse de Lénine qui croyait pouvoir y greffer un "révolutionnarisme" de marque bolchevique. Divers indices sur lesquels nous reviendrons engageaient d'autre part Pannekoek dans la voie d'un raisonnement tendant à "spécifier" le "modèle russe" du parti et à borner son utilité historique aux conditions dans lesquelles son efficacité s'était vérifiée.

 

En ce qui concerne la nécessité de la médiation dont il est question plus haut et de son absence à un tournant décisif de la révolution allemande, le passage où Pannekoek affirme explicitement les conséquences de cette carence est particulièrement probant. En 1918, l'Allemagne craque, dit en substance Pannekoek. Mais les conseils d'ouvriers et de soldats qui surgissent tombent immédiatement sous la coupe de "toute une couche, presque une classe de permanents" ... "la classe ouvrière ayant été disciplinée par une longue éducation social-démocrate et syndicale". En outre, ajoute-t-il, " il manque un parti  animé d'une conscience révolutionnaire, si petit soit-il... partout de petits groupes s'organisent spontanément ... mais il n'existe ni programme ni cohésion, les ouvriers révolutionnaires sont vaincus après des combats acharnés et leurs dirigeants assassinés. Dès lors commence le déclin de la révolution."

 

Il y a dans ce passage, en sous-entendu, une hypothèse historique nous ne voulons examiner que plus loin, mais il en ressort par ailleurs que la nécessité, pour le triomphe de la révolution, d'un organe central lucide et écouté n'est aucunement contestée par Pannekoek et qu'il faut beaucoup de sottise ou de mauvaise foi pour soutenir contre lui l'accusation "d'anarchiste". Le refus ultérieur de Pannekoek de conférer au parti ce pouvoir dans la révolution que lui assigne la conception bolchevique n'est rien d'autre qu'un résultat expérimental, au terme d'une période particulièrement édifiante à ce sujet. Cette ultime position de Pannekoek repose tout entière sur la recherche d'une garantie - d'ailleurs illusoire - contre l'intrusion (que l'I.C. ne cherche pas à nier) de forces contre-révolutionnaires dans l'essor du mouvement prolétarien chaque fois que la situation chaotique allemande ranime cet essor. C'est du moins dans ce seul sens-là que l'apport de Pannekoek peut être intégré utilement dans le bilan général de cette période historique. Il s'agit moins d'évaluer cet apport d'après la valeur révolutionnaire des formes que préconise Pannekoek qu'en raison de sa lucidité à identifier les forces contre-révolutionnaires qu'il veut combattre. Hors de cette voie d'investigation, il ne reste que la méthode scolastique du PCI et les distorsions qu'elle entraîne.

 

Contre l'affirmation du "Prolétaire" (numéro 136) selon qui "l'immédiatisme" du KAPD aggravait la fragmentation objective du mouvement en la théorisant, il est facile d'invoquer les positions de principe de Pannekoek en faveur de la discipline et de l'organisation de la classe ouvrière en tant que conditions de succès de la lutte révolutionnaire du prolétariat. Pannekoek énumère de la façon suivante les trois facteurs qui confèrent sa force sociale à la classe ouvrière : le nombre et l'importance économique, la conscience et le savoir, l'organisation et la discipline (Not Pan 12, 13, 14).

 

L'affirmation du "Prolétaire" n'est pas seulement un faux, c'est une absurdité : Pannekoek ne pouvait pas "théoriser" la fragmentation, pas plus qu'il ne pouvait combattre la nécessité du groupement, de la coordination et de l'unification du mouvement révolutionnaire. Les conceptions théoriques doivent être expliquées à partir de leur support historique et social. L'anti-centralisme des anarchistes était l'expression des catégories petites-bourgeoises de l'artisanat et des "petits métiers" en même temps que de l'absence expérimentale de luttes sociales de grande envergure. La défiance de Pannekoek à l'égard d'une perspective déterminée de centralisation dans des circonstances déterminées est d'une nature toute différente : contre les kapédistes, la "discipline" et la "centralisation" étaient invoquées, de Lénine à l'USPD, pour défendre la discipline et l'organisation du vieux mouvement ouvrier qui avait démontré sa nature contre-révolutionnaire. C'est ce que ne peut comprendre le PCI, tellement s'est incrusté chez ses membres l'habitude de faire de ces deux termes des valeurs en soi. (à suivre)

 

 

 


Par Jean-Louis Roche
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Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 19:52

 

 

Conférence du 21 mars 2009 à la médiathèque d’Arcueil:

Les intellectuels trahissent la révolution

 

 

 

Présentation de l’auteur  (JLR):

 

Celui qui écrit pour un plus grand nombre de personnes qu’un courrier personnel familial, a vocation à être un auteur, c'est-à-dire à la fois un observateur, un témoin de son temps et probablement une sentinelle de l’hypocrisie moderne. L’auteur n’est pas un acteur dans les événements. Il fût acteur mais il ne veut pas rester spectateur

J’appartiens à cette époque où dominent les intellectuels déclassés qui sont revenus souvent de diverses formes de militances. L’intellectuel type, après la révolution ou sans révolution, se consacre à ses chères études. Souvent il est aigri. Souvent il végète dans le ressassement de son passé désenchanté. Sont-ils les mêmes à chaque génération ?

 

Je refuse de parler de notre époque en termes de génération, terme vague et jamais approprié à l’expérience humaine qui est toujours le croisement de plusieurs générations, un enrichissement mutuel qui se fiche des différences d’âges et du cursus universitaire. Nous restons cependant déterminés tout au long de notre vie par notre place sociale quelles que soient les modes idéologiques. Fils de prolétaires je suis resté moi-même un prolétaire. Je n’en conçois aucun regret ni aucune fierté. J’ai eu la chance de vivre enfant en pays camisard et en pays cathare et d’avoir pour mère une femme de ménage. Je ne vous ennuierai pas avec mon histoire personnelle qui est aussi plate ou aussi intéressante que la votre. J’ai eu ma dose de malheurs comme la plupart d’entre vous. La passion nostalgique de l’histoire attrapée dans l’enfance ne m’a jamais quitté, et l’intérêt pour le combat politique de  notre temps s’est développé chez moi à la fin des années 1960 et par l’entrée dans la vie active. J’ai le bac plus 20, c'est-à-dire 20 de militantisme. Le militantisme vous apprend à faire l’effort de convaincre les autres, puis, s’il s’avère décevant soit vous finissez par vous convaincre que refaire le monde est vraiment impossible, soit persister à croire possible sa transformation et vous pensez pouvoir continuer à en témoigner.

 

  1. Eloge de la femme de ménage :

 

Vous les croisez ces femmes de ménage si vous prenez très tôt le métro le matin ou très tard le soir. Vous n’ignorez pas qu’elles sont surtout africaines ou roumaines alors que jadis elles étaient surtout espagnoles et portugaises. Vous n’ignorez pas non plus qu’elles sont souvent, désormais, diplômées, sans papiers, ni qu’une autre espèce s’est développée, celle des hommes de ménage. Pour avoir côtoyé toute ma vie cette partie de la classe ouvrière, je peux témoigner de la richesse humaine et intellectuelle de cette catégorie. Ayant travaillé toute ma vie dans un service public, j’ai eu des discussions d’un plus haut niveau avec ces travailleurs des « services » qu’avec nombre de brillants intellectuels croisés sur ma route. L’intelligence est écoute, échange et partage et non pas garniture, confiture et posture.

 

La femme de ménage est bien un des plus vieux métiers du monde. Le plus honorable. Que deviendrait le monde sans femmes de ménage ? Imaginez-vous la Grèce antique avec ses brillants philosophes croupissant dans la saleté et vêtus de peaux de bêtes sans machine à laver ? Imaginez-vous rois, princesses et chefs d’Etat en train de battre leur linge ? Avant l’ère de l’eau de Javel, j’ai vu ma mère battre le linge des bourgeois dans une rivière lozérienne au pied d’une source chaude gallo-romaine. La tâche est rude et méprisée par l’employeur.

Je sais l’envers du décor et les vanités de façade.

 

Je cite souvent un sociologue oublié du XIXe siècle, Gustave Le Bon. Celui-ci a considéré un jour qu’une assemblée de femmes de ménage et une assemblée d’académiciens ont le même niveau intellectuel. Pertinente réflexion. En public un groupe humain est forcé d’aller à l’essentiel. Le beau langage plie devant l’efficacité. Une assemblée de femmes de ménage est plus propice à prendre des décisions concrètes qu’une réunion d’académiciens futiles. Les académiciens comme les sénateurs sont des parasites sociaux comme les prêtres et les politiciens au pouvoir. La révolution devra commencer par supprimer Sénat et académies.

Voyez à notre époque la conséquence dramatique de la réduction du nombre de femmes de ménage dans les hôpitaux : les infections nosocomiales se sont répandues. Imaginez des laboratoires de recherche scientifique sans femmes de ménages : les microbes pulluleraient plus vite que les milliardaires inutiles. Imaginez les millions de bureaux sans nettoyage chaque soir : l’atmosphère y deviendrait vite invivable sous les montagnes de mégots et d’éclaboussures de machines à café.

 

Est-ce une profession éternelle ? Lénine a dit un jour que le communisme serait réalisé le jour où la femme de ménage deviendrait apte à gérer les affaires de l’Etat. Affirmation qui apparaît scandaleuse à tout bourgeois cultivé. Si Lénine avait démagogiquement tort à une époque où la plupart étaient illettrées, nous pouvons considérer de nos jours que la plupart des femmes de ménage gèrent de façon tout à fait rationnelle les affaires de leur propre foyer, beaucoup moins irrationnellement que les grands gestionnaires capitalistes. Pour tout vous dire, je pense que les femmes de ménage ont en effet un droit politique de porter leur avis sur les choses de la cité et du monde. La politique devrait être l’affaire de tous sans distinctions de fortune, de race ou de sexe. Ce n’est point le cas. La politique officielle est affaire de spécialistes à double langage : l’un pour le gogo populaire simple et répétitif, l’autre plus subtil pour les politiciens entre eux. Il n’existe aucun député femme de ménage, mais Mr le docteur cause dans l’hémicycle pendant que sa bonne repasse son linge devant l’écran plasma. Le vote individuel des prolétaires ne sert que de grain de riz dans les dosages culinaires des partis bourgeois en lice avec leurs édiles diplômés. La division du travail qui régit les entreprises, comme l’infériorité sociale qui caractérise les métiers de service, trouvent leur pendant dans la vie politique officielle. La mystification de l’égalité s’est brisée contre la vie courante et la serpillière.

 

Les patrons et les députés sont désormais leurs propres secrétaires en tapant sur le clavier de leur ordinateur, pourquoi ne feraient-ils pas la vaisselle eux-mêmes ?

 

La politique révolutionnaire, et non pas le fallacieux vote numérique démocratique et démographique, définit que chaque être humain est détenteur du droit politique universel d’exprimer son avis et de le faire entendre. Cette politique se fiche donc des hiérarchies, des grades, des diplômes, des notabilités et de la place sociale. C’est pourquoi cette politique est passionnante. C’est pourquoi elle dénie toute prétendue supériorité intellectuelle et même ce « racisme de l’intelligence » dont a parlé trop brièvement Pierre Bourdieu, racisme typique de la mystification des classes dominantes.

"Le racisme de l’intelligence est un racisme de classe dominante […] dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence […]. Il est ce qui fait que les dominants se sentent d’une essence supérieure ".  (narrer épisode de la Sorbonne en mai 1968)

 

 

Les ouvriers et les employés sans cv universitaires sont exclus de la vie publique. Ex de la télévision : "Longtemps présentée comme un modèle de débats de société, l'émission de télévision "La Marche du siècle", animée par Jean-Marie Cavada (France 3, 1987-1999 illustrait de la puissance de cette censure [sur les plateaux TV]. Sur un échantillon de 477 invités, Sébastien Rouquette [auteur de "Vie et mort des débats télévisés. 1958-2000"] a dénombré 0,2 % de représentants syndicaux. Parmi les invités en qualité de "professionnels" (conviés à parler de leur métier). Le nouveau militant du MODEM, Cavada, ne s'était pas encombré des catégories populaires. Proportion d'ouvriers : 0,7%; proportion d'employés : 0,7%. En revanche, les cadres et professions intellectuelles supérieures comptaient pour 74,6% des invités !" Vous m’objecterez que 95% des participants aux jeux télévisés idiots sont des prolétaires de base. Je ne le conteste pas comme je ne conteste pas qu’on traite cette catégorie comme des charlots uniquement motivés par le gain et la notoriété mondiale d’un jour.

Dans la société des inégalités sociales et juridiques, on permet en général aux intellectuels de jouer, eux, dans la cour des grands guignols où ils sont moins drôles que les victimes des jeux hideux.

 

 

  1. Histoire des intellectuels :

 

J’aurais pu prendre n’importe quelle autre catégorie de travailleurs que celle des « techniciens de surface » et je serais parvenu au même résultat, convenez-en !

Le marxisme, après les utopistes, a défini comme un des objectifs du communisme la fin de la séparation travail intellectuel/manuel.

 

Avant d’être décryptée en termes de classes sociales, la société de l’époque féodale a été longtemps perçue comme séparée entre une élite et le peuple.

Longtemps les penseurs, restreints aux clercs d’Eglise ou philosophes, eurent la charge de « penser » la vie en société et ont contribué à aider les puissants au pouvoir. Sans école laïque, seules les classes privilégiées pouvaient prétendre au savoir. Pour nombre de métiers artisanaux il n’existait pas de clivage intellectuel/manuel. Le forgeron, le tourneur sur bois, le peintre, etc., possédaient un savoir intellectuel pratique qui était réservé à un petit nombre de compagnons de métier. La plupart des philosophes vivotaient d’ailleurs grâce à un métier d’artisan. Ces métiers requéraient une connaissance transmise de façon homéopathique à un petit nombre qui s’estimait au-dessus du simple porteur d’eau et du travail abrutissant de la terre. Avec l’industrialisation effrénée du capitalisme a été introduite une séparation des travaux en partie manuelle et en partie intellectuelle. L’intelligence a été alors spécialisée dans des écoles particulières pour chaque domaine. Le long combat laïque de nos ancêtres s’était inscrit dans la nécessité pour la bourgeoisie de disposer plus généralement d’ouvriers capables de lire, écrire et compter. Le capitalisme était alors révolutionnaire en diminuant donc la prétention au savoir d’une minorité. Mais la division du travail accrue a suscité d’autres inégalités. L’acquisition de connaissances est devenue de plus en plus complexe. L’intelligence est devenue propriété des classes régnantes. L’intelligence est devenue une marchandise comme une autre. Les chefs dans l’industrie devinrent à leur manière des intellectuels qui supervisaient la production quand les masses de travailleurs exécutaient des tâches simples et répétitives. L’ouvrier parcellaire était né. L’inégalité fondée sur la compétence aussi.

 

Qu’est-ce donc qu’un intellectuel ? ou plutôt qu’est-ce qu’être intellectuel ?

 

Selon Gramsci, ce dirigeant du parti communiste italien récupéré en partie par le stalinisme et mort dans une geôle fasciste : nous sommes tous intellectuels. Intellectuel au sens d’intelligence, signifie en effet que tout être humain est intellectuel, qu’il réfléchit, qu’il projette, qu’il aime ou qu’il haïsse. La connaissance ou la culture sont des éléments à prendre avec des pincettes. Ce sont des éléments superfétatoires dès qu’il est question de conditions de vie.

Conscient des différences inadmissibles dans la considération sociale et politique, qui existent entre un professeur et un illettré par exemple, Gramsci développa la théorie de l’intellectuel organique grâce au parti communiste, lequel succédait au parti socialiste des hussards noirs de la République dirigé surtout par des professeurs. Nullement déterminé par la capacité d’écrire, de parler et de raisonner, le nouveau parti, qui mêle prolétaires diplômés et prolétaires sans qualification, était sensé dépasser les clivages et permettre à tous une réflexion commune anonyme et égalitaire contrairement à la pensée élitaire des anciens philosophes sans garantie de plus de succès que les anciens partis socialistes. (donner quelques exemples d’échec, bolchévisation bureaucratique, période de l’âge d’or de l’ouvrier fordiste sacralisé pour mieux justifier son exploitation, électoralisme PCF des 70, groupes gauchistes, partis traditionnels, élites syndicales anglaises, etc.)

 

Au milieu du XIXe siècle, Marx et Engels avaient parfaitement saisi l’enjeu de la révolution : mettre fin aux clivages élitaires intellectuels que favorise la société de classes en maintenant dans l’ignorance et le mensonge le peuple et le prolétariat. Dans le Manifeste communiste, ils décrivirent le chemin qui s’amorçait vers la suppression de cette mystification :

« … une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont hissés jusqu’à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique ».

 

Réflexion d’autant plus pertinente que le niveau culturel acquis par la société en développement devait générer, dès la fin du XIXe siècle, une nouvelle strate sociale bizarre et nombreuse : les étudiants. Michelet avait rédigé 50 ans avant une brochure jugée subversive, intitulée « l’étudiant ». La littérature de l'époque abonde d’images sur ces jeunes, créant, à partir de la Restauration, le mythe du Quartier Latin.. Du Bachelier de Vallès aux Déracinés de Barrès, s’est développé le moment d’une légende noire de l’étudiant parisien parfois assimilé aux « classes dangereuses ». Paresseux et jouisseur, l’étudiant apparaît alors comme un contestataire prêt à fomenter l’émeute. L’étudiant est un terroriste nihiliste chez Dostoïevski. Il pourra devenir un révolutionnaire au service du prolétariat chez Maxime Gorki.

 

Au tournant du siècle des révolutions, une partie des intellectuels a choisi d’assumer son déclassement et se rendit disponible pour lutter dans la classe ouvrière. A la fin du XXe siècle, exclus de l’essentiel de leurs fonctions sociales classiques, parce qu’il n’existe plus de structures socio-politiques pour les intégrer, parce que leurs compétences s’effondrent, placés en porte à faux de leur petit moi, nombre d’intellectuels jeunes furent et sont séduits par un engagement politique contre le désordre existant. Mais ils restent influençables soit par deux sortes d’arrivismes : une volonté de parvenir dans la société existante ou une inclination à se prendre pour les membres de la future élite d’une société alternative. Ils demeurent la partie faible et opportuniste de la classe ouvrière dont la majeure partie n’attend rien individuellement de la société actuelle comme d’une présumée société future.

 

Du début du XXe siècle à sa fin, l’étudiant était destiné à rejoindre les couches aisées, et échapper pour ceux d’extraction modeste au bas de l’échelle sociale (cf. l’ancienne nomenclature). La masse des intellectuels (compris comme ayant acquis des connaissances à l’école supérieure) s’est divisée en trois catégories :

les intellectuels bourgeois de gouvernement, classiques chiens de garde de l’Etat,

les intellectuels de partis et de syndicats ouvriers,

les intellectuels salariés des bureaux et de l’enseignement.

 

Des intellectuels de tous bords si nombreux au XXe siècle ont souvent été des victimes des pouvoirs en place, bouc-émissaires ou parias ils furent nombreux à être exterminés. L’exemple le plus dramatique dans le parallélisme reste celui de la guerre civile espagnole où dans un camp si vous étiez prêtre on vous tuait sur place, et dans l’autre si vous étiez instituteur on vous fusillait illico.

L’époque moderne du capitalisme à son zénith fît donc apparaître une masse énorme d’intellectuels « déclassés », car il n’y a toujours pas de place pour tous dans les minorités dirigeantes. Ce qui était déjà sensible au XIXe siècle pour une partie de l’intelligentsia en surnombre, se confirma au XXe siècle, générant rancoeurs et sentiment d’injustice. A l’époque de Zola, l’ingénieur était le bras droit du patron. Au XXe siècle il n’est plus qu’un employé parmi d’autres. Il s’agit bien alors d’une prolétarisation de cette catégorie longtemps considérée comme accessoire des pouvoirs politiques. Mais, loin de ranger ces intellectuels déchus au rang des prolétaires sans qualification, ce phénomène tend toujours à maintenir l’idéologie de la conservation sociale, le désir de reconnaissance avec des palmes sans palmiers. Le désir de « parvenir » reste ancré profondément chez les anciens étudiants.

 

On peut considérer avec le recul que Bernstein l’a emporté sur Marx au XXe siècle. L’explosion des bureaux et des professions intellectuelles servit de base à la prolongation du réformisme : il demeurait envisageable d’espérer « monter » dans la société par d’autres moyens, en particulier par le truchement du combat politique. Je n’épiloguerai pas ici, faute de temps, sur le gonflement des effectifs des partis politiques de type socialiste ou communiste, vecteurs du mécontentement des couches moyennes flouées. Vers 1900 le polonais Jan Vaclav Makhaïski avait relevé combien l’essor formidable du machinisme avait provoqué la naissance puis le développement d'une nouvelle couche de travailleurs qualifiés et compétents: techniciens, ingénieurs, scientifiques, gestionnaires et administrateurs, lesquels, en se joignant aux notables déjà en place, avocats, journalistes, professeurs et autres gens de plume, contrôlent et gèrent toujours davantage la vie sociale et économique, sans pour cela disposer des leviers de commande détenus par l'oligarchie industrielle et financière. Ces travailleurs qualifiés qui ont été renommés sous le nom de couches moyennes ne se sentent pas en général membre d’une classe inférieure ou au moins disparue, la classe ouvrière.

 

Mais, c’est un fait que la célèbre phrase de Bernstein : « le mouvement est tout, le but n’est rien », a caractérisé l’illusion du conservatisme de cette petite bourgeoisie à la fois intermédiaire dans l’entreprise et intellectuelle chez les fonctionnaires, et pèse encore dans ces milieux. La bourgeoisie a toujours su réserver des strapontins à une minorité des plus brillants intellectuels issus des classes défavorisées, dans ses partis politiques, dans ses industries, dans les syndicats, au point même que le phénomène est devenu inflationniste ; nombre d’administrations, d’entreprises et de réseaux de gouvernance (comme les conseils départementaux ou régionaux) en sont venus à comporter plus de managers que d’exécutants, parallèlement à la désindustrialisation du capitalisme, accélérant donc la faillite du système sans que les couches moyennes le comprennent ; et sans que tout le monde puisse devenir vraiment chefs !

 

  1. L’héritage désarmant de la contre-révolution (la définir : les vraies raisons des échecs ne sont pas sociologiques, comprenez l’explosion du nombre d’employés de bureaux mais politiques : 1921-1923- 1936-1938) :

 

Le marxisme, si décrié, si honni, si caricaturé, n’est pas un système d’interprétation figé, son contenu est dans sa méthode. Cette méthode dépasse les visions superficielles à chaque époque et fournit les moyens de comprendre les rapports des classes antagonistes. Le réformisme a encouragé l’individualisme comme la lutte des places favorise la guerre de tous contre tous. Il serait dispendieux d’égrener tous les torts que le stalinisme a fait au mouvement ouvrier, et combien il continue de nuire à la révolution. Il existe tant de groupes et d’individus présumés marxistes que même un gauchologue comme moi y perd son latin. Le stalinisme n’a pas seulement détruit les acquis de la révolution d’Octobre 1917, il a généré la plupart des idéologies contre-révolutionnaires du XXe siècle, tout comme d’une certaine manière il avait inspiré les fascismes. Il a longtemps cornaqué le financement des intellectuels et des artistes comme il continue à inspirer indirectement nos intellectuels de renom, soucieux de garder l’oreille d’un public étendu.

Le stalinisme n’a pas été une gangrène isolée mais une idéologie qui a pu prospérer grâce aux trente glorieuses, dans le regain économique capitaliste, le plein emploi pour les pays riches et la vie à crédit. Ce n’est pas tant la diminution des cols bleus qui nous préoccupe que la capacité du capitalisme à transformer les masses en consommateurs indistincts favorisant à nouveau les clivages entre couches dites moyennes – ces couches basses qui font partie du prolétariat – et couches « manuelles ». Avec l’enfoncement dans la crise systémique, les enseignants, avec leurs classiques défauts intellectuels dans ces couches qui n’ont pas honte de prétendre qu’être de gauche est une vertu, ont réoccupé comme dans les partis socialistes du début du XXe les places dirigeantes dans les partis dits de la gauche caviar et les variétés de gauchismes.

Les mécontents des couches moyennes ont trouvé une compensation dans les excès staliniens. L’ancien trotskyste Pierre Naville, a admirablement défini ce qui caractérise l’intellectuel de parti de gauche ou gauchiste en général à notre époque : « L’entrée dans l’intelligentsia stalinienne est une cérémonie en contrepartie de laquelle l’intellectuel baptisé comme tel, renonce à tout exercice réel de l’intelligence ». Les partis staliniens, au nom de l’ouvrier aux mains calleuses, sont longtemps parvenus à culpabiliser les travailleurs intellectuels – du fait de l’acquisition d’un savoir bourgeois ou d’une origine non prolétaire – pour les soumettre à une idéologie de secte en marche vers le pouvoir. Des khmers rouges aux gauchistes trotskistes, des anarchostaliniens aux actuels terroristes, le stalinisme a fourni un appareil conceptuel de parti étatique, qui se fiche comme de l’an 40 des désidératas du prolétariat universel. Le désir de parvenir réformiste s’est mué en hystérique prétention à prendre le pouvoir sur les autres. L’intellectuel doit apparaître comme un dirigeant, un maître à penser, un directeur de conscience, un chef de grève syndicale ou disparaître comme un vulgaire prolétaire. Le mouvement est tout, le but n’est rien. Membres de sectes gauchistes comme thuriféraires des syndicats ne sont jamais trop heureux d’appeler à l’insurrection pour rire le temps d’une campagne médiatique pour le plaisir de parler en public et de négocier avec les autorités étatiques sous les flashes des journalistes, avant de retourner skier à Courchevel ou s’éclater dans un concert de rock.

La révolution attendra.

 

Pour exister l’intellectuel salarié joue des coudes dans le parti ou dans le syndicat dans une logique de servilité-trahison. Marx et Engels avaient déjà fustigé ces « hommes de parti qui, venus de l’intelligentsia, s’érigent en guides politiques des ouvriers » Observant le cas de l’intellectuel stalinien déconfis Paul Nizan, Henri Lefebvre dira que celui-ci n’a fait qu’aboyer contre les chiens : « Les petits bourgeois, les intellectuels rivalisent de zèle. Ils se rongent les sangs, ils se tueraient de dévouement pour faire oublier leurs origines » ; c’était le cas dans le parti de Marchais, c’est le cas lors du processus de sélection dans la secte de Mlle Laguiller.

 

Cette culpabilisation ridicule n’a toujours été que le droit d’entrée pour la soumission idéologique aux sectes prétendues révolutionnaires. Les ouvriers parvenus qui occupent des places de dirigeants ou de ministres ne sont pas plus des défenseurs des prolétaires que les appareils bourgeois auxquels ils collaborent. Rosa Luxemburg, la grande révolutionnaire du XXe siècle, avant d’être assassinée par les sbires aux ordres des socialistes de gouvernement, avait été refusée d’entrée dans les Conseils ouvriers d’Allemagne en 1918 sous prétexte qu’elle était une intellectuelle. Nulle obsession de la trahison sociologique à la manière stalinienne de sa part, elle s’en fichait : « Le principe que j’ai adopté après mes expériences révolutionnaires allemandes et polonaises est le suivant : rester fidèle à moi-même sans tenir compte de ce qui m’entoure ni des gens… ».

 

  1. Une définition du prolétariat moderne :

 

QU'EST-CE QUE LE PROLETARIAT? (Engels, Principes du communisme)

Le prolétariat est la classe de la société qui tire sa subsistance exclusivement de la vente de son travail, et non de l'intérêt d'un capital quelconque, dont les conditions d'existence et l'existence même dépendent de la demande de travail, par conséquent de la succession des périodes de crise et de prospérité industrielle, des oscillations d'une concurrence sans frein. Le prolétariat, ou la classe des ouvriers, est, en un mot, la classe laborieuse de l'époque actuelle.

QUELLES SONT LES CONSEQUENCES DE CES CRISES COMMERCIALES SE REPRODUISANT A INTERVALLES REGULIERS?

La première, c'est que la grande industrie, quoiqu'elle ait elle-même, au cours de sa première période de développement, créé la libre concurrence, ne s'accommode déjà plus maintenant de la libre concurrence; que la concurrence et, d'une façon générale, l'exercice de la production industrielle par des personnes isolées sont devenus pour elle une entrave qu'elle doit rompre et qu'elle rompra; que la grande industrie, tant qu'elle sera exercée sur la base actuelle, ne peut subsister sans conduire, tous les cinq ou sept ans, à un chaos général, chaos qui met chaque fois en danger toute la civilisation, et non seulement précipite dans la misère les prolétaires, mais encore ruine une grande quantité de bourgeois; que, par conséquent, la grande industrie ou bien se détruira elle-même, ce qui est une impossibilité absolue, ou bien aboutira à une organisation, complètement nouvelle de la société, dans laquelle la production industrielle ne sera plus dirigée par quelques fabricants se faisant concurrence les uns aux autres, mais par la société tout entière, d'après un plan déterminé et conformément aux besoins de tous les membres de la société.

Deuxièmement, la grande industrie et l'extension de la production à l'infini qu'elle rend possible permettent l'avènement d'un régime social dans lequel on produira une telle quantité de moyens de subsistance que chaque membre de la société aura désormais la possibilité de développer et d'employer librement ses forces et ses facultés particulières; de telle sorte que cette même propriété de la grande industrie qui, dans la société actuelle, crée la misère et toutes les crises commerciales, supprimera dans une autre organisation sociale cette misère et ces crises.

Il est donc clairement prouvé:

l) qu'aujourd'hui tous ces maux n'ont leur cause que dans un ordre social qui ne répond plus aux nécessités;

2) que les moyens existent dès maintenant de supprimer complètement ces maux par la construction d'un nouvel ordre social.

  L’AUGMENTATION DU NOMBRE DES PROLETAIRES…

« …la révolution industrielle a partout provoqué le développement du prolétariat dans la mesure même où elle permettait le développement de la bourgeoisie elle-même. Au fur et à mesure que les bourgeois s'enrichissaient le nombre des prolétaires augmentait, car, étant donné que les prolétaires ne peuvent être occupés que par le capital et que le capital ne peut s'accroître qu'en occupant des ouvriers, il en résulte que l'augmentation du prolétariat va exactement de pair avec l'augmentation du capital. La révolution industrielle a également pour résultat de grouper les bourgeois comme les prolétaires dans de grandes agglomérations, où l'industrie est pratiquée avec le plus d'avantages, et de donner au prolétariat, par cette concentration des grandes masses dans un même espace, la conscience de sa force. D'autre part, plus la. révolution industrielle se développe, plus on invente de nouvelles machines qui éliminent le travail manuel, plus la grande industrie a tendance, comme nous l'avons déjà dit, à abaisser le salaire à son minimum, rendant ainsi la situation du prolétariat de plus en plus précaire. La révolution industrielle prépare ainsi, du fait du mécontentement croissant du prolétariat, d'une part, et du fait du développement de sa puissance, d'autre part, une révolution sociale que conduira le prolétariat ».

Le marxisme stalinien en conceptualisant le prolétariat comme restreint à la catégorie des cols bleus a rendu un immense service à la bourgeoisie actuelle qui, du fait de l’amoindrissement de cette partie du prolétariat (mais pas du nombre de femmes de ménage), a pu nous chanter sa disparition. Ce marxisme simpliste qui limitait le prolétariat à sa capacité productive rejoint l’anarchisme qui radote encore sur les classes défavorisées la conception des « producteurs », conceptions étrangères à Marx et Engels. Le prince anarchiste Kropotkine considérait que l’anarchisme était supérieur au marxisme crédité d’une vision « corporative » du fait de son insistance sur l’exclusivisme, la conquête primordiale de son hégémonie par le prolétariat. Selon Kropotkine, c’est le peuple indistinct qui restait le principal facteur révolutionnaire (Kropotkine reste ainsi le vrai père de tous nos révisionnistes modernes des communisateurs à Besancenot).

Le prolétariat, comme l’avait défini Engels « est la classe de la société qui tire sa subsistance exclusivement de la vente de son travail » ; et donc ceux qui sont « à vendre » sont aussi les chômeurs et les millions de sans ressources et de sans-papiers. Les lignes de force du prolétariat ne sont certes plus dans de grandes usines délimitées mais concentrées dans les zones urbaines. Les combats de classe ne s’enferment pas dans les usines comme en 1920 à Turin ou en 1936 en France, mais se généralisent à toute la population prolétaire comme on a pu le voir à Longwy en 1979, en Pologne en 1981, en Guadeloupe en 2008, pour ne citer que ces exemples, restés toutefois limités en eux-mêmes et non exemplaires pour le futur.

Ce mouvement du prolétariat sans cesse renaissant malgré de multiples échecs, pose à chaque fois des questions grandioses de changement de société et de parti révolutionnaire. Le fait qu’une partie grandissante du prolétariat soit composée d’éléments cultivés, diplômés mais révoltés ne devrait pas être un handicap à l’union grandissante des exploités. Le handicap demeure pourtant.

 

5. LA TENDANCE A TRAHIR DES INTELLECTUELS :

 

Nous vivons dans le meilleur des mondes de la communication. Tout le monde peut s’exprimer par internet. Tous les organes de presse vous offre un espace de commentaires pour blogonautes avertis et vaccinés, croient-ils, face aux mensonges de la presse officielle. Le Figaro comme Le Nouvel Obs vous sonde chaque jour sur la popularité de Sarkozy, pour savoir si vous approuvez les mesures de relance de l’économie ou si vous êtes satisfait de l’adoption d’un deuxième enfant par Johnny Hallyday. Vous finissez même par vous délecter des commentaires qui accompagnent les articles plutôt que de lire les infos des journalistes véreux. Des tonnes de livres pipoles ou spécialisés abreuvent un marché de l’édition en déficit. Tout le monde publie un livre ou écrit un article pour une raison ou une autre. Il n’y a pratiquement que fort peu de livres qui vont à l’essentiel. Trop de livres, trop d’information tue la culture, l’information, et massacre l’intelligence des événements.

 

Parmi cette noria de publications, se distinguent tous les déçus du prolétariat, ceux que j’appelle les hippies de la pensée moderne. Leur credo : change-toi toi-même et le ciel t’aidera !

 

Dans mon ouvrage « Précis de communisation », moquerie de tous les clercs modernes déçus de la révolution non immédiate -toujours les mêmes à chaque époque à se gausser pourtant de la lutte pour le bifteck de la prosaïque classe de l’esclavage salarié - je me suis efforcé de ridiculiser ces intellectuels qui ne se résolvent pas à considérer qu’ils ne comptent plus pour rien..

 

La communication établie procure joie entre les hommes. La « communisation », terme récemment inventé par ces obscurs clercs laissés à la marge, contractant communisme (terme choking et aléatoire) et immunisation (contre toute lutte politique hors des élites) est une baliverne « moderniste » de nihilistes.

 

La communisation vous vous demandez qu'est-ce que c'est. La définition du mot n'existe pas encore ni sur wikipédia ni dans votre dictionnaire préféré. Les communisateurs qui est-ce? Qui sont-ils? Vrais révolutionnaires ou onanistes esthétiques? Combien de divisions? Le phénomène s'est développé surtout depuis l'an 2000 par capillarité face au vide politique généralisé du monde et au milieu des illusions petites bourgeoises sur la soit disante révolution numérique et informatique. Cette mode s’est déjà estompée sous les coups de la crise systémique du capitalisme qui ouvre les yeux des aveugles.  Rien de bien nouveau sur le fond qu'une resucée du modernisme (le prolétariat a disparu) et de la vieillerie anarchiste immédiatiste (le communisme sans transition). La seule nouveauté inventée par ces poètes du verbe abscons, pierre philosophale sensationnaliste enfin trouvée:

Le capital ne peut plus valoriser le travail ! Et qu’est-ce qu’on s’en fiche que le travail soit valorisé ou pas dans les conditions actuelles. Enfin la vraie raison de la crise et de l'agonie a été identifiée. Marx ne fût donc qu'un collégien en culottes courtes, hémiplégique : ne défendait-il pas le contraire dans le Capital (inutile) de ce qu'il défendait en politique (futile)?

Conclusion: il faut abandonner la politique et laisser-faire le déterminisme "humain". D'aucuns ont déjà répliqué qu'il n'est pas de meilleure manière de désarmer le prolétariat au profit d'une bourgeoisie trop heureuse de se faire passer pour irresponsable. Nos amis "communisateurs" ne pleurnichent-ils pas que bourgeois et prolétaires sont désormais ensemble des victimes du Capital?

 

 Les intellectuels ne sont pas tous versatiles comme ces petits Rastignac que nous examinons, mais ils sont en général plus nombreux, déclassés et aspirent toujours à « révolutionner leur vie » mais pas vraiment la société actuelle.

 

Selon le philosophe Sartre, piètre politique, il y avait deux catégories de gens « les cons et les salauds ». Il considérait faire partie d’une autre catégorie, celle des intellectuels au-dessus de classes, sorte de sages raisonneurs dispensés des contraintes matérielles. Or la plupart des philosophes officiels et des sociologues modernes sont toujours au service des princes de ce monde. Il n’existe plus de « maître à penser » depuis le XXe siècle. On trouve quantité de maîtres à conceptualiser, à délibérer, à corroborer, à encenser, à stipuler, à délirer et à déféquer. La plupart des revues à prétention d’étude sociale et/ou politique ont vu chuter leur nombre de lecteurs. Par contre elles pullulent. Chaque réseau d’écrivains ou de groupuscules politiques produit sa revue. Au total ces revues sont plus nombreuses que le lot de lecteurs qui se penchent sur chaque édition des unes et des autres. Rien de bien nouveau avec les affligeants pensum du marais communisateur, vieil héritage du pan dilettante de l’ultragauche soixantehuitarde et de l'anarchisme traditionnel. Prenons par contre la nouvelle revue de la communisation affichée, dont le tirage est ridicule (1000 exemplaires) et que le rebut est considérable. Le format A4 reprend celui de La Banquise de Dauvé, agrémenté de photos froides d’usines fermées, de grues, de feux rouges ou de clichés de manifestations de totos masqués et armés de bâtons.

"Changez-vous vous-mêmes avant de prétendre changer le monde" ce genre d’argutie ne vous rappelle-t-elle pas le credo de notre cromagnon hippie : « la révolution prolétaire il faut que tu l’as fasse en toi d’abord ! ».

Contre les futurs héritiers démocrates du stalinisme et les intellectuels compliqués qui imaginent le prolétariat disparu, Jules Guesde écrivait :

« Le prolétariat n’est pas limité à ce que vous prétendez, c’est qu’il embrasse toutes les activités les plus cérébrales comme les plus musculaires, ingénieurs, chimistes, savants de toute nature devenus eux aussi de la chair à profit, et en mesure d’assurer le fonctionnement de la production supérieure de demain… Ouvert de droit à tous ceux qui travaillent du bras et du cerveau, le parti socialiste est essentiellement un parti de classe, plus complet que ne peut l’être le syndicat lui-même ».

Jaurès a vu très lucidement que les classes moyennes avec leurs artisans bornés, les ploucs et les intellectuels d’extrême gauche (et leurs avortons communisateurs) nous emmerderont jusqu’au bout :

« Ils (les ouvriers) auront beau avoir planté leur drapeau sur la citadelle de l’Etat, il restera en dehors de la classe ouvrière, cette classe moyenne, il restera ces millions de petits paysans, de petits commerçants, de petits industriels… Avec ceux-là, au lendemain de la révolution et si les ouvriers veulent qu’elle ne leur échappe pas, il faudra bien négocier, adapter un régime, des procédés d’adaptation au collectivisme nouveau, sinon ce serait « la confusion et l’impuissance » (cf. congrès national de Limoges).

Le réformiste Jaurès était néanmoins un représentant de ces couches moyennes laïques qui peuplaient le parti socialiste de l’époque, avocats, instituteurs et fonctionnaires. Il était combattu par l’aile gauche et les syndicalistes révolutionnaires pour sa continuité idéologique avec la notion de peuple français de 1789 à 1900. Or le renforcement historique de la classe ouvrière avait remis en question cette notion de peuple.

Schumpeter avait défini les couches moyennes comme « couches protectrices » de la bourgeoisie. L’affaire Dreyfus a constitué la dernière tentative d’inventer un intellectuel moderne plus conscient que la masse et n’a pas empêché les massacres des nazis.

Louis Pinto a très bien vu le phénomène de conscience individuelle malheureuse et impuissante du clerc moderne: « ‘L’intellectuel’ est l’élément constitutif d’une vision du monde social marquée par la hantise d’une montée des ‘masses’ ou des ‘foules’ dans la forme spécifique qu’invente le nationalisme ».

Après la seconde Guerre mondiale, ce qui caractérise la petite bourgeoisie traditionnelle, c’est son anticommunisme politique. Elle veut préserver son sentiment d’indépendance et de supériorité par rapport à la classe ouvrière. Comme je l’ai expliqué dans mon Précis de communisation on retrouve chez les pré-fascistes en Italie comme en France le même type de nivellement historique que chez notre poignée de modernes communisateurs. Jacques Soustelle ne raisonnait pas autrement que Maurras, qu’un Négri ou un Simon : « … Nous vivons dans un monde très dur et en pleine transformation, où l’apparition bouleversante de la machine et l’évolution de la technique poussent de plus en plus les nations vers des formes d’organisation totalitaire » (assises du RPF 1948). Il se gardait bien d’expliciter la part de responsabilité du mode de production capitaliste dans ce phénomène de prolétarisation. Il pouvait alors réduire la lutte des classes à un simple slogan politique post-bolchévique !

Le PCF, après 1945, a mené un combat destructeur, avec divers revirements, pour liquider la notion de prolétariat, après la main tendue en 1936 aux catholiques, en définissant une « alliance ouvriers-intellectuels », puis le « bloc historique » de Garaudy. Il ne fût plus question que du « peuple de France » contre les divagations dangereuses de la bipolarisation hitléro-trotskyste, flattant électoralement les petits commerçants et inventant un prolétariat encagé dans des « forteresses ouvrières ».

C’était un petit aperçu pour révéler combien les petits instites à la R.Simon, promoteurs d’un idyllique et pacifiste communisme de pacotille, n’ont pas les moyens de leur prétention ni historiquement ni culturellement. En dépit d’un apparent niveau d’instruction plus élevé et une surinformation virtuelle, les intellectuels petits bourgeois manifestent une volonté de ne pas savoir ; comme Negri et Hart ils s’efforcent d’éviter de penser aux rapports de domination que subissent journellement les « multitudes » prolétaires.

Dans notre période de crise systémique du capitalisme, de plus en plus de cadres et d’intellectuels vont basculer dans la paupérisation, cela ne signifie pas une prolétarisation automatique. On pourrait supposer que le mécontentement et la haine de ces « intermédiaires déchus » pourrait être fort bien dérivé dans un premier temps vers une nouvelle sorte de fascisme avec les idées élitaires et abstraites de négation des classes sociales par nos communisateurs, mais cela n’est pas vraiment crédible parce que le fascisme est daté historiquement et n’est plus crédible ni politiquement ni militairement pour la bourgeoisie.

Georges Gurvitch :

« La mentalité et la conscience collectives du prolétariat débordent, bien entendu sa « conscience de classe » proprement dite. Elles impliquent, outre les aspirations vers un avenir meilleur et la révolution sociale, la conscience des besoins, les déceptions successives éprouvées, les lassitudes, les inquiétudes concernant l’intensité des divisions internes, enfin, parfois, même l’indifférence prolongée. C’est que la classe prolétarienne peut entrer en conflit avec ses propres organisations, être découragée par les luttes intestines en son sein ou se sentir écrasée et trahie par la nouvelle bureaucratie qui administre ses appareils.

Les variations mêmes, non seulement de la force des luttes de classes (qui entraîne un changement aussi bien dans les accentuations des éléments « masse », « communauté », et « communion », que dans l’importance des groupes au sein du prolétariat), mais des formes que prennent ces luttes, et plus récemment l’apparition de la tendance vers la constitution de « fractions », sinon vers l’éclatement en plusieurs « classes ouvrières », compliquent considérablement le problème du prolétariat en tant que cadre social de genres et formes de la connaissance.

Dans le passé, la hiérarchie des groupements intégrés dans la classe ouvrière, contrairement à ce qui se passe dans la classe bourgeoise, était établie moins par référence à des strates économiques (par exemple ouvriers électriciens et ouvriers du livre – les mieux payés -, dockers et porteurs – les bien moins payés)) et aux aptitudes professionnelles, qu’au rôle de certains groupes au sein du prolétariat dans sa lutte contre les autres classes (élites syndicales, délégués ouvriers, « minorités agissantes »). Or, d’après le résultat des enquêtes les plus récentes, la hiérarchie des groupements à l’intérieur de la classe ouvrière s’est encore compliquée durant les dernières décennies. En effet, les strates prolétariennes possédant des compétences techniques particulièrement importantes pour le fonctionnement des machines (par exemple les « dépanneurs » des engins automatisés), bénéficient, à côté d’une situation économique privilégiée et d’une influence directe sur l’administration des entreprises, de la possibilité de recourir à la stratégie nouvelle et spécifique dans la lutte pour leurs propres intérêts et pour ceux de la classe ouvrière tout entière, y compris les syndicats et leurs organes de contrôle dans l’entreprise. De nouveaux problèmes concernant l’unité effective de la classe prolétarienne à notre époque se trouvent ainsi posés, sans qu’on puisse en arriver à une conclusion définitive.

Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste difficile d’admettre que ces « fractions privilégiées du prolétariat » perdent leur conscience de classe, qui les unit à tous les autres groupes et strates prolétariens. Nous croyons donc pouvoir traiter la classe ouvrière comme le foyer unique d’un système cognitif, tout en tenant compte des certaines nuances, liées aux variations internes de ce cadre social.

A) Indubitablement, le genre de connaissance prédominant dans le système cognitif propre à la classe prolétarienne est la connaissance politique, aussi bien spontanée et implicite, qu’élaborée, explicite et finalement cristallisée en diverses doctrines. Elle se rapporte autant à la stratégie à employer qu’aux idéaux à atteindre dans un avenir proche ou lointain, car la classe prolétarienne n’ayant encore jamais été privilégiée, ni sous les régimes capitalistes ni sous les régimes communistes centralisateurs qui, tout en parlant en son nom, la maintiennent cependant dans une situation subalterne, est une classe mécontente qui aspire à un avenir meilleur et à la satisfaction d’une série de besoins jusqu’ici insatisfaits.

Une connaissance des tactiques de lutte s’impose donc : lutte avec le gouvernement, avec les dirigeants des usines et entreprises, avec les autres classes, avec les organisations syndicales et politiques, lesquelles, ou lui sont hostiles ou, le plus souvent, la trahissent en prétendant la représenter et parler en son nom. Il s’agit aussi d’un avenir meilleur et d’un régime tenant mieux et plus efficacement ses promesses »

« Par ailleurs, la connaissance perceptive du monde extérieur de la classe ouvrière se distingue également de celle qui est propre à la classe paysanne laquelle, nous l’avons vu, est essentiellement égocentrique, repliée sur elle-même, méfiante à l’égard de tout ce qui lui est inconnu. Au contraire, la classe prolétarienne est attirée par la connaissance de tous les aspects du monde extérieur et futur, et aussi par la situation des classes tant dans les pays étrangers que dans le sien. Ainsi ce sont les extériorisations de leur propre classe qui attirent surtout l’attention des ouvriers, en quelque endroit qu’elles se produisent ».

Il n’existe plus comme au moment de la rédaction du Manifeste communiste en 1847 le problème qu’une « partie de la bourgeoisie passe au prolétariat puisque le prolétariat moderne produit ses propres intellectuels ou du moins que les intellectuels issus de l’université bourgeoise (mais pas des grandes écoles élitaires) ne peuvent même plus êtres utilisés par la classe dominante pour les anciennes fonctions de mystification laïque et jacobine qui avaient succédé aux sermons des clercs d’Eglise.

Tout le monde est faillible, s’ils restent corruptibles, la plupart des intellectuels, ceux qui sont en tout cas les exploités de la matière grise, n’ont plus beaucoup de choix. Et le meilleur choix que nous leur souhaitons est bien celui de cesser de trahir la révolution et de s’engager à la reconnaître comme seule porte de sortie d’u n monde à l’agonie.

 

Lafargue : Conférence faite à l'Hôtel des sociétés savantes, le vendredi 23 mars 1900, dans la réunion organisée par le Groupe d'Etudiants collectivistes adhérents au P.O.F. Paru en feuilleton dans Le Socialiste, du 15 avril au 3 juin 1900

 

 

« Les intellectuels, pour ce qui regarde la compréhension du mouvement social ne s'élèvent pas au-dessus du niveau intellectuel de ces petits bourgeois, que raillaient si férocement les rapins de 1830, qui, ruinés et précipités dans le prolétariat, n'en continuaient pas moins d'abominer le socialisme ; tellement leurs têtes étaient perverties par la religion de la propriété ! Les intellectuels, dont la cervelle est farcie de tous les préjugés de la classe bourgeoise, sont inférieurs à ces petits bourgeois de 1830 et 1848 qui savaient faire parler la poudre ; ils n'ont pas leur esprit de combativité, ils sont de vrais imbéciles, en restituant à ce mot son sens original latin, impropre à la guerre. Ils supportent sans se rebiffer les rebuffades et les injustices et ne songent pas à s'unir, à se syndiquer pour défendre leurs intérêts et livrer bataille économique contre le capital.

Le prolétariat intellectuel que nous connaissons est de formation récente, il s'est surtout développé dans ces quarante dernières années ; quand après l'amnistie des condamnés de la Commune, nous avons recommencé la propagande socialiste, croyant qu'il serait facile de l'entraîner dans le mouvement, nous vînmes nous loger dans son champ de culture, dans le quartier latin ; Guesde demeurait rue de la Pitié, Vaillant, rue Monge, et moi, boulevard de Port Royal. Nous avons noué des relations avec des centaines de jeunes gens, étudiant, qui le droit, qui la médecine, qui les sciences ; mais c'est sur les doigts qu l'on peut compter ceux que nous avons conquis au socialisme. Nos idées les déduisaient un jour, mais le vent soufflant le lendemain d'un autre point de l'horizon faisait tourner leur cervelle.

Un honorable commerçant de Bordeaux, décoré, conseiller municipal et conservateur convaincu, disait sous l'empire à mon père, qui se tourmentait de mon socialisme :

"Ami Lafargue, il faut que jeunesse se passe ; j'ai été socialiste ; quand j'étudiais à Paris, j'ai été affilié aux sociétés secrètes et j'ai fait partie de la manifestation qui alla demander à Louis Philippe, la grâce de Barbès". Les jeunes fin de siècle passent vite ; ils n'attendent pas d'être rentrés dans leurs foyers et de prendre du ventre pour devenir réactionnaires.

 

Les intellectuels, s'ils avaient l'intelligence de leurs propres intérêts viendraient en foule au socialisme, non par philanthropie, par pitié des misères ouvrières, par affectation et snobisme, mais pour se sauver eux-mêmes, pour assurer le sort de leurs femmes et de leurs enfants, pour remplir leur devoir de classe. Ils devraient être honteux de s'être laissés devancer dans la bataille sociale par leurs camarades de la catégorie manuelle. Ils ont bien des choses à nous enseigner, mais ils en ont beaucoup à apprendre d'eux : les ouvriers ont un sens pratique supérieur au leur, et ils ont fait preuve d'une intuition instinctive des tendances communistes de la production capitaliste, qui leur fait défaut et ce n'est que par un effort intellectuel conscient qu'il leur est permis d'arriver à cette conception. Si seulement ils avaient compris leurs propres intérêts, il y a longtemps qu'ils auraient retourné contre la classe capitaliste l'instruction qu'elle leur a si généreusement distribué pour mieux les exploiter et qu'ils auraient utilisé leurs capacités intellectuelles, qui enrichissent leurs maîtres, comme autant d'armes perfectionnées pour les combattre et pour conquérir l'émancipation de leur classe, la classe salariée ».

Par Jean-Louis Roche
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Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 19:41

CONTRIBUTION A LA CRITIQUE DU ROMANTISME DE L’ANTI-TRAVAIL, DE

L’ANTI-CONSOMMATION ET AUTRE

Ou

La maladie infantile du nouveau mouvement révolutionnaire, considérée sous ses aspects idéologiques et pratique, non violent et violent  et comment y remédier

BROCHURE ANONYME DE 1975

(correspondance : A.Trillaud poste restante Paris 17)

AVERTISSEMENT

« Le vieil Hegel avait coutume de dire : immédiatement avant que surgisse quelque chose de qualitativement nouveau, l’ancien état qualitatif se ressaisit dans son essence originaire purement générale, dans sa totalité simple, dépassant et reprenant en lui-même toutes les différences et particularités marquées qu’il avait déposées tant qu’il était viable ». Marx

 

 

 

 

Avant sa disparition, le capitalisme donne en spectacle son histoire passée dans un ultime tour de piste. La « vie culturelle » ressemble exactement à la parade finale d’un spectacle de cirque : après les années 20 puis 30 revoici les années 50 et les années 60.

Pourtant le problème se pose de savoir si le capitalisme en s’écroulant n’entraînera pas dans sa chute tout le reste, dans un réflexe de désespoir. La contamination mentale industrielle n’est-elle pas trop avancée ?

Voici en tout cas quelques aspects de cette contamination et quelques remèdes pour en sortir.

Tout ce que nous avons voulu montrer dans cette brochure, c’est que le terrorisme actuel – surtout dans les pays « industriellement développés » - n’est que la 2e forme (par ordre chronologique après le mouvement « hippie ») du romantisme de l’anti-travail, et donc aussi peu subversif.

Le capitaliste, comme le prolétaire est aliéné. Mais le capitaliste, comme le terroriste, est à l’aise dans son aliénation. Alors que le prolo, comme le guerillero (dans le sens où nous l’entendons) y est mal à l’aise et tend à la dépasser, à se nier en tant que tel et à nier toutes les conditions actuelles d’inexistence. En termes plus banals, le terroriste, c'est-à-dire le capitaliste inversé, aime poser des bombes, mettre le feu, voler, etc. au point qu’il ne vise pas du tout , malgré ce qu’il dit et ce qu’on dit de lui, à renverser ce monde de la marchandise mais à le conserver ; car détruire ce monde est devenu une fin en soi. D’où l’ambiguïté de propositions encore très répandues dans ce genre : «çà ma fait jouir donc c’est révolutionnaire ». S’il est vrai que ce qui est emmerdant est rarement tel, la jouissance doit être non moins sûrement reliée au but final et ne pas être considérée isolément. Cela peut paraître une nuance sans importance ; pourtant en la négligeant on risque fort de s eretrouver à l’opposé de ce qu’on croyait.

Eté 75

« Il faut se débarrasser aussi bien

du crétinisme du travail que du

romantisme de l’anti-travail ».

Si on ne parle bien que de ce que l’on connaît, alors cette brochure risque de présenter un certain intérêt ; nous avons en effet plus ou moins pataugé un certain temps dans ce que nous avons appelé « le romantisme de l’anti-travail » et de l’anti-consommation », et il est difficile d’affirmer qu’on en est définitivement sorti, pratiquement sinon théoriquement.

Ce romantisme est nettement une maladie du nouveau mouvement révolutionnaire, une réaction contre le travail à tout prix. Ce romantisme doit être surmonté et l’est sûrement par tout mouvement parvenu à sa maturité.

Les considérations tactiques, le « détachement intérieur » dont parme Lukacs n’entraînent pas un amoindrissement de la haine des formes capitalistes, de la volonté de les détruire. Car la véritable supériorité (en pensée, en actes) telle qu’elle peut s’exercer dès maintenant ne consiste pas plus dans une constante agressivité maniaque qu’en une obéissance aveugle vis-à-vis des valeurs bourgeoises, mais en une attitude dialectique, délivrée – autant que faire se peut – de la contagion idéologique du capitalisme.

Le romantisme de l’anti-travail et de l’anti-consommation va souvent de pair avec le romantisme de l’illégalité déjà décrit par Lukacs dès 1920 et avec bien d’autres idéologies.

La même personne doit être capable d’employer le travail et de lutter contre le travail simultanément et alternativement (pas de travailleurs ou d’anti-travailleurs professionnels). On ne doit pas plus hésiter à se couper les tifs qu’à bosser ou à se procurer un gadget si la tactique/plaisir l’exige. C’est la meilleure façon, en dépit des apparences, d’affirmer tout de suite son indépendance d’esprit et autre vis-à-vis de l’idéologie bourgeoise.

Le guérillero professionnel, version moderne du « révolutionnaire professionnel » à la Lénine (mais avec un moins bel avenir) s’enferme dans la clandestinité comme un malade dans ses médicaments. C’est une des nombreuses façons actuelles de se suicider – en beauté. Le terroriste de métier est un gladiateur volontaire des nouveaux jeux du cirque, à l’échelle mondiale que sont la plupart des prises d’otages, des affrontements armés avec les flics, des procès, etc. JUST A SHOW THE LAST BUT NOT THE LEAST. Nous ne sommes pas pour la guerrilla à temps partiel mais pour l’emploi dialectique de tous les moyens, légaux et illégaux, armés et non armés en vue du but final: la révolution et la vie (non la mort).


CHAPITRE I

« America says : Don’t.

Yippies say : do it » Rubin

Les yippies n’ont pas plus dépassé les hippies que les weathermen les yippies: tous sont restés sur le terrain de la bourgeoisie dont la plupart sinon tous étaient d’ailleurs issus.

C’est dans le bouquin de Rubin : We are every Where (Nous sommes partout) que s’exprime le plus naïvement le romantisme de l’anti-travail, de l’anti-conaosmmation, de l’illégalité et autre. Rubin écrit sans rire qu’il est fou de joie en apprenant qu’il vient d’être inculpé et ainsi de suite. Rubin a consciencieusement inversé toutes les valeurs bourgeoises :

« Aimez vos parents » devient « Tuez vos parents »

« Mariez-vous » ……….. « Ne vous mariez jamais »

« Respectez la loi » ………… « Violez la loi »

« Achetez » ……….. « Volez »

« Travaillez » ………. « Ne travaillez jamais ».

Ce qu’on peut lui reprocher, c’est non seulement d’en rester aux paroles sans passer aux actes – ce que feront les Weathermen – mais aussi de substituer à l’idéologie dominante une autre idéologie exactement inverse, donc à éterniser le capitalisme.

Un humoriste disait déjà : « Je suis pour tout ce qui est contre, contre tout ce qui est pour ». Les yipppies ne vont pas plus loin : puisque le FLN, L.Oswald, Cuba sont opposés aux USA, ils sont révolutionnaires : inversement tout ce qui est prôné par le système devient tabou.

Quant à l’utilisation des media et l’apologie de la jeunesse (en âge), on voit que c’est Giscard d’Estaing qui en est, en France, le meilleur adepte. « Don’t beleive anybody above 30 » est aussi la devise en informatique : « La moyenne d’âge de nos ingénieurs est et restera de 32 ans ; avant ils sont un peu verts, après c’est le déclin » (cité dans Les ordinateurs, col. Idées).

Le coup de guitare qu’a reçu Hoffman à Woodstock, évidemment gommé par le film du même nom, n’a pas réussi à le tirer de sa fausse conscience.

Le romantisme de l’anti-consommation, ou art d’utiliser les restes, est le bienvenu en ces temps où l’économie, dans tous les sens du terme, est à la une (qu’elle n’a en fait jamais quittée).

Cela va des joies de l’autostop aux charmes de « l’architecture spontanée ». On lit dans un guide que « l’autostop est un sport complet, source d’économie, apprend à être patient, à vaincre sa timidité, à quitter son confort douillet ». Ah ! faire soi-même sa nourriture (non souillée), ses vêtements (non standardisés), et même sa maison et ses meubles : « Aux USA on construit de plus en plus sa maison de ses propres mains avec des matériaux de récupération » (Elle).

Si les hippies ignorent ostensiblement le supermarché, le supermarché ne les ignore pas, s’en sert. Indispensables dans les conseils municipaux en Hollande, ils vont devenir nécessaires pour renouveler le « milieu » (politique).

La France semble spécialisée dans l’idéologie anti-étudiant, qui va souvent de pair avec l’idéologie anti-militant. La fameuse brochure « De la misère en milieu étudiant » en est directement responsable, bien que son auteur ait toujours voulu garder le point de vue de la totalité, il s’est quand même placé sur le terrain de la pensée dominante en en décrivant une partie à la différence des autres écrivains situationnistes.

A l’idéologie anti-mec, anti-militariste, anti-pollution, anti-mites, anti-normes (folie, drogue, délinquance, etc.) correspondent autant de boutiques spécialisées pourvues de stands ambulants juxtaposés en particulier lors de fêtes organisées de temps en temps. Quant à l’idéologie anti-groupe, anti-couple, elle semble être soit le fait de néo-stirnériens, soit de lecteurs ayant mal assimilé certains écrits sur les groupes.

Encart de presse :

DES « MANUELS DU PARFAIT TERRORISTE » EN VENTE LIBRE EN Grande-Bretagne

Londres – Deux manuels « secrets » publiés par l’état-major de l’armée américaine et consacrés aux aspects techniques de la fabrication de bombes, d’engins incendiaires et de colis piégés de toutes sortes, sont actuellement en vente libre en Grande-Bretagne » révèle le « Guardian ».

Dans un article publié sur quatre colonnes à la « Une », le journal londonien indique qu’une enquête vient d’être ouverte par Scotland Yard pour découvrir comment ces « manuels du parfait terroriste », dont la vente est interdite aux Etats-Unis, sont parvenus à la vitrine d’une librairie londonienne. Intitulés « Engins piégés » et « Dispositifs et techniques de guerre non classique », ces ouvrages permettent – au lecteur, grâce à de nombreux plans et schémas de montage extrêmement détaillés, de fabriquer plus de 150 types de bombes et de colis ou lettres piégés extrêmement détaillés, de fabriquer plus de 150 types de bombes et de colis ou lettres piégés en n’utilisant que des objets et produits chimiques qui sont en vente libre.

C’est ainsi qu’un lecteur désirant se perfectionner dans la fabrique de bombes improvisées peut apprendre à utiliser de simples épingles à linge pour constituer une « minuterie » pour un colis piégé.

Sous chaque série d’instructions, précise le « Guardian », figure le commentaire suivant : « ce matériel a été mis à l’épreuve. Il est efficace…. ».

CHAPITRE 2

A l’idéologie du travail, de la productivité, s’est opposée l’idéologie de l’anti-travail, de l’anti-consommation. Après 68 – en gros – au fétichisme de la non-violence ont succédé le fétichisme de la violence (verbale puis réelle) et le romantisme de l’illégalité.

Aux purs théoriciens ont succédé les activistes forcenés. Mais cela ne vaut guère mieux : les rapports dialectiques entre théorie et pratique (historiques), l’aspect tactique de la légalité et de l’illégalité, du travail et de l’anti-travail, etc. ne sont pas mieux saisis.

Les hippies représentent (sous sa forme non violente) l’idéologie en actes de l’anti-travil et de l’anti-consommation, auxquels ont succédé en Amérique et en Europe l’idéologie et la pratique activistes.

Dans une analogie (Front de libération totale n°4) on a déjà comparé les partis et les syndicats à un « symptôme névrotique », compromis entre deux tendances en conflit (pouvoir/prolétariat = moi/libido). Les hippies représentent exactement ce que Freud nomme le « retour de la libido à des phases antérieures de son développement » (petit artisanat, petit commerce, petite entreprise ou exploitation).

Quant aux terroristes, ils sont les représentants de la « contrainte de répétition », obstacle au principe de plaisir.

Il se produit actuellement une course de vitesse entre le système et ses pseudos-opposants réellement contaminés (difficile d’échapper à la pollution mentale et autre) POUR FAIRE TOUT SAUTER, d’où la communication publique de recettes :

- pour fabriquer une bombe atomique (Express 75)

- pour faire des explosifs, etc. (voir encart du Guardian).

Celui qui exerce la terreur vis-à-vis de l’extérieur vit aussi bien dans la terreur (comme la bureaucratie stalinienne selon Debord). Hallucinations continuelles, obsessions du mouchard, du flic, du lynchage, cauchemars terribles. Pour une « réussite » combien d’échecs, d’accidents (on se bousille la gueule ou on se trompe de cible ou les deux à la fois), combien de bavures ?

Le rapport du terroriste à l’Organisation est identique à celui du chrétien à Dieu. Il n’est question, dans la lettre de Sasonov, que de la « grandeur » de l’Organisation ou de sa « volonté ». Il lui demande « pardon » de ses « péchés ». Terrorisme et religion vont généralement ensemble. Même obsession du sacrifice, du martyre, de la mort (même chez le terroriste individuel).

Les grèves, manifs, etc. de 1904-1905 en Russie apparaissent de façon significative plutôt comme une gêne (et non comme une aide) pour les zigouilleurs du Grand Duc Serge, dans la mesure où cela les oblige à changer de plan.

Le terrorisme (« étranger », français ou international, en culotte courte ou non) remet en valeur la notion de sûreté :

« La sûreté est le plus haut concept social de la société bourgeoise ; le concept de Police, c’est l’idée que la société tout entière n’existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits, de sa propriété » (Marx).

Outre des poubelles, mettre au moins un flic au m2 (ou, à défaut, une caméra de télé sinon un micro) dans les aéroports, les stades, les bals, les magasins, les banques, les rues, le métro, etc. voilà l’exigence actuelle de l’« opinion publique ». La logique de la propriété privée, de l’égoïsme bourgeois atteint ici un point difficilement dépassable et que le système peut non moins difficilement satisfaire. Ce dernier du reste ne se prive pas d’entrer plus ou moins en contradiction avec la sûreté privée (mise en fiche sur ordinateur entre autres). Sûreté de l’Etat oblige.

Le terrorisme, tout comme l’auto-gestion par exemple, loin d’être les grands ennemis du système en sont plutôt ses principaux alliés (objectifs). S’ils n’existaient pas d’eux-mêmes, il faudrait que le capitalisme les invente, et c’est bien ce qui se passe : « propriété sociale » au Pérou (on sait les résultats), en France, énorme publicité faite aux terroristes, etc.


CHAPITRE 3

Prenons le mensonge : il est bien évident qu’il est tout aussi con de mentir à un pote ou à une amie que de ne pas mentir à un flic qui vous interroge.

Prenons maintenant le slogan fameux : Ne travaillez jamais ; il est en un sens aussi absurde que la formule : Ne mentez jamais. Car si, comme beaucoup de jeunes et autres, on le prend au pied de la lettre, il risque de conduire à une attitude butée : au refus absolu de travailler, à un complexe de culpabilité en cas de travail, au gangstérisme simple, au marginalisme satisfait, à la manie de destruction.

Il est incontestable que le travail, la consommation peuvent offrir une utilité tactique momentanée (ou du moins certains travaux, certaines marchandises à certains moments). Obtenir par son boulot des renseignements précieux impossibles à avoir autrement, piquer ou détourner du fric ou des objets, rencontrer des gens chouettes, bloquer, détraquer (toujours en bossant), voilà ce qui s’appelle quasiment « passer du règne de la nécessité au règne de la liberté ».

Combien de fois ai-je regretté de ne pouvoir m’engager quelques temps au service informatique, dans une banque par exemple, pour frauder ou détraquer la machine. Un copain craignait d’avouer que c’est en travaillant qu’il « en avait fait le plus » ; un autre n’arrête pas de parler des quelques jours où il a bossé dans son existence.

IL ne faut pas confondre « intransigeance » avec attitude maniaque, et inversement « souplesse tactique » avec opportunisme.

Fidèles de « Pariscope » et ascètes, fétichistes et incendiaires systématiques, établis et zonards, voilà autant d’attitudes figées vis-à-vis du travail, de la consommation.

Ce qui doit déterminer l’attitude théorique et pratique envers le travail, etc., c’est le(s) meilleur(s) moyen(s) de le détruire à jamais. Mais il est faux de croire que pour détruire à jamais le travail, il ne faille jamais travailler.

Ce n’est pas non plus en détruisant un maximum de marchandises qu’on la détruira (la marchandise, ndt) pour toujours (usines à produire, à vendre, à rêver, etc.) ; au contraire, dans la mesure où cela force à renouveler les stocks, où cela fait de la publicité (la propagande par l’exemple est souvent le propre de l’utopie).

Ces considérations élémentaires de tactique sont tout à fait évidentes dans le cas des cheveux longs, fringues sales, etc. Une apparence hippie en général est encore la meilleure façon de se faire remarquer et donc de se faire pincer si on fait un truc dangereux. Il convient de faire preuve d’au moins autant de tactique que les flics qui – à l’inverse – bien qu’ils soient opposés aux cheveux longs, n’hésitent pas à employer des chevelus pour pouvoir mieux s’infiltrer dans certains milieux.

S’il est quand même inquiétant, lorsqu’on se proclame révolutionnaire de ne pas être traité en ennemi par le pouvoir, l’être n’est pas une preuve suffisante. Ainsi Baader et Cie semblent avoir cru que l’acharnement mis à les traquer est directement proportionnel à leur danger réel. En fait, ils semblent plutôt avoir servi au système à défouler un peu l’agressivité sadique qu’il impose à ses esclaves.

Faut-il alors se mettre à porter la tenue du « Français moyen » pour être « comme un poisson dans l’eau » (polluée) ? Faut-il négliger l’influence bénéfique que peut avoir le mépris des sapes, du peigne, etc. ?La destruction d’une usine ou d’un magasin n’est-elle pas un acte purificateur ?

O.K. vieux compagnons glandeurs, je vous entends de ma cambrousse parler de trahison des « principes ». Pourtant qui d’entre vous n’a pas envié le mec – en costard et cheveux courts – qui s’est pointé chez Rotschild et lui a bénévolement déménagé tous ses coffres (été 74) ?

Inversement c’est la manie, le goût du « jeu » qui perd souvent « l’escroc » ou le « saboteur ». Si vous n’éliminez pas le système en vous, c’est lui qui vous élimine.

Si je prends des exemples personnels (ces exemples qu’on évite en général – et ce n’est pas dans la plupart des cas par refus du narcissisme ou par une élémentaire prudence – je constate que c’est grâce à des emplois occasionnels ou à des contacts avec des gens qui bossaient ou même grâce à des gadgets que j’ai connu parmi les meilleurs moments (voir A bas les groupes 74, etc.).

Il est difficile de « se décontaminer », tant que la bourgeoisie est au pouvoir (et même sans doute après). Même si à un moment donné on se sent décontaminé (d’où un certain « orgueil »), l’instant d’après on risque de se retrouver prisonnier des tares engendrées par le système. La décontamination théorique et pratique n’est jamais acquise une fois pour toutes.

L’attitude, ne disons pas « juste » mais dialectique vis-à-vis du travail doit être adoptée vis-à-vis du reste, en particulier des media. On trouve évidemment plus de trucs intéressants dans un seul numéro de Paris-Match ou France-Soir que dans la collection complète de tous les journaux gauchistes. Pourtant le danger est d’inverser de nouveau le mépris des média officiels en une idolâtrie qui n’a rien à envier à celle du consommateur ordinaire, selon la formule : plus c’est con, plus c’est beau.

Il ne faudrait quand même pas croire qu’on est abonné à toutes les merdes quotidiennes ou hebdomadaires, régionale, nationales ou internationales. C’est la plupart du temps par hasard que je suis tombé sur un truc intéressant (Regardez bien le papier qui enveloppe la viande du boucher ou les navets de l’épicier). De même pour le boulot : il faut savoir ne pas refuser certains boulots et en tirer parti au maximum – si c’est possible – mais avec un minimum de risque.

Ou bien, si je fais du stop, c’est vraiment par nécessité ; si je rencontre des gens chouettes, tant mieux. Mais faire du stop pour rencontrer des gens, non. Laissons cela aux bourgeoises oisives. Je me souviens d’un après-midi sur l’autoroute entre Los Angelès et San Francisco, un mec qui nous avait pris et nous avoua : « J’ai pris ma bagnole pour faire 200 ou 300 bornes, puis je rentre chez moi, et tous les gens c’est pareil ici ».

Ni passivité ni volontarisme . La passivité sinon la bêtise consiste à attendre qu’il vous tombe du ciel un trésor, à refuser de bosser, de parler à un travailleur, etc. Le volontarisme, à l’inverse consiste à faire par exemple tous les boulots où on peut foutre la merde.

Au contraire, l’attitude anti-dialectique qui éternise par fausse conscience un état historique donc passager, fait dégénérer la théorie en idéologie, l’action en manie, l’anti-groupe en groupe permanent, se perpétuant à lui-même – le VEREIN en GESELLSCHAFT. Elle a conduit les deux tendances de l’ex-Internationale situationniste à des erreurs inverses mais semblables : à la réification du passé chez Debord et Cie, à la réification de l’avenir chez Vaneigem et Cie.

La contradiction de toute organisation est jusqu’à présent le dédoublement quasi schizophrénique entre ses vies « intérieure » et « extérieure », entre son mode d’organisation et son mode d’action. L’anti-groupe réalise l’unité de l’organisation et de la tactique ; on ne peut sans doute ainsi tomber dans les pièges symétriques du « roman de groupe » et des actions « immédiates ».

Religieux , les membres d’un groupe le sont par le dualisme entre la vie individuelle et la vie groupale, dans la mesure où ils considèrent leur vie groupale située en dehors de leur individualité, comme leur vraie vie. En dehors des réunions, cations, ses « membres » se retrouvent homme ou femme, comme le « citoyen » le soir des élections.

La peur (de se retrouver seul, de perdre son boulot, d’être mis en taule, d’être torturé, etc.) est rarement évoquée, toujours condamnée, mais la plupart du temps abstraitement. Dans la pratique c’est bien par peur (parce qu’ils n’arrivent pas à surmonter cette peur) que certains ne font pas tel ou tel truc, d’où un dégoût de soi, l’obsession du suicide, l’attente mystique d’une force extérieure qui viendra les délivrer.

On trouvera peut-être trop abondantes les citations de Lukacs , ce dialecticien qui a pourtant fait l’éloge du parti, de Lénine, ce tacticien qui n’a pas arrêté de se renier. Pourtant beaucoup des essais qui forment « Histoire et conscience de classe » restent très instructifs.

CHAPITRE 4

« Le fait indéniable de la modification

Se reflète pour les formes de conscience

De l’immédiateté, comme une catastrophe,

Changement brutal, soudain, venu de l’extérieur

Et excluant toute médiation ». Lukacs

Ce que nous voudrions montrer, dans cette dernière partie, c’est que l’attitude (« pensée »/ « action ») anti-dialectique signifie non seulement fausseté, impuissance, mais déplaisir ou plaisir illusoire, à l’inverse de l’attitude dialectique ; que finalement la tactique correcte n’est que la loi du plaisir réel.

Dans l’attitude anti-dialectique (ou schizophrénique) tout instant est vécu en dehors du temps et non comme un moment d’un processus, d’une totalité, non comme une médiation entre passé et avenir (historiques).

Qui n’a pas senti un malaise physique en tenant une réunion séparée, en parlant de trucs abstraits, surtout en présence de gens qui se foutaient de votre gueule ? J’ai eu trop souvent la même sale impression, en sortant de certaines réunions anars, que lorsque je sortais du lycée : d’avoir été coupé de la réalité et d’y être brutalement ramené.

Est-ce un hasard si la plupart des écrits conseilleux ou anti ressemblent à des dissertations sans engagement précis pour l’avenir et permettant toutes les interprétations (en particulier sur le problème de l’organisation) ? Le pouvoir lui-même raffole de plus en plus de ces réunions « informelles » où on ne décide jamais rien.

Il ne s’agit pourtant pas de nier qu’une séparation, abstraction soient provisoirement nécessaires. En pensée d’une part, car on ne peut parler de tout à la fois et cela évite les répétitions. Mais cette séparation, abstraction doivent rester un moyen vers la connaissance du tout et non une fin en soi. En actes d’autre part.

Inversement le passage à l’action concrète n’est pas un critère suffisant de vérité. L’activisme et le réformisme sont les deux manifestations symétriques de cette idéologie de la pratique : « faire quelque chose à tout prix » voilà la devise. Bref les activistes qui rejettent (concrètement) la pratique sont également bornés (cf. le « parti politique pratique » et le « parti politique théorique » (Marx).

La dialectique c’est la fluidité retrouvée et l’interaction continuelle. L’anti-groupe est précisément basé sur ces 2 notions qu’il ne faut jamais séparer (la dialectique du devenir n’est rien sans la dialectique de la totalité, et réciproquement). Plus de tabous (la théorie pour l’activiste, la politique pour le syndicaliste, l’organisation pour le spontanéiste, etc.). Plus d’idées « fixes », mortes (vive ceci ou cela, à bas tel ou tel truc).

Si on prend l’exemple du coupe (a fortiori du groupe), il y a sans doute 2 choses « tabous » : parler de la fin du couple (« il y a eu de l’histoire mais il n’y en a plus »), de l’autre parler des relations extra-conjugales, en particulier sexuelles. Au couple s’oppose la relation vivante entre (par exemple) 2 personnes qui conçoivent leur liaison comme étant transitoire et totale à la fois. La rupture n’apparaît comme une catastrophe que si le couple est conçu comme éternel. Les relations en dehors du couple ne paraissent inconcevables que si le couple est vécu sur le mode de l’isolement.

Le fait de « vivre dans le présent », de « s’intéresser à l’actualité », de disserter sur la « vie quotidienne » plutôt que sur le passé n’est pas une preuve, au contraire en un sens. Car tout dépend de la façon dont le présent est vécu, conçu : soit à la manière du journaliste englué dans l’immédiat, qui ne parle certes que du présent mais sans le comprendre, de façon purement contemplative ; soit de façon dialectique.

L’immédiateté est également le défaut congénital du « maniaque » (en particulier activiste). Le maniaque n’a pas une autre conception du temps que le journaliste. Le maniaque activiste a tout un arsenal de slogans et de recettes éternels – l’idéal – (sabotage des élections, des entreprises, appel à la grève générale par exemple) à appliquer à tout moment sous peine de trahir les « principes ». Les maniaques de l’insurrection, en particulier, sont généralement sanctionnés par l’échec, sinon par la prison et même par la mort.

Le maniaque refait toujours la même action sans tenir compte des enseignements pratiques, de la situation présente. Son temps est une succession d’instants juxtaposéscomme dans le rêve. Il se peut toutefois que par hasard son action déclenche la révolution ou y contribue.

L’impatience, si elle accorde la préférence systématique à l’offensive, risque de tout compromettre (cf. Clausewitz).

APPENDICE

A propos de quelques slogans « révolutionnaires » :

La fin de l’école, de l’université et même des prisons est très sérieusement envisagée par le pouvoir lui-même qui va désormais chanter les vertus de l’autonomie, de l’autogestion, etc.

En dehors du fait qu’il est très économique de se passer de bâtiments scolaires et pénitentiaires, l’adaptation à l’économie actuelle risque d’être ainsi plus efficace. Les « étudiants » iront prendre des cours dans les entreprises, les « détenus » iront y travailler. Les possibilités de réaction collective, de « contagion » ne seront sans doute réduites (à moins que cela ne donne le résultat inverse).

Quant à l’autonomie et même l’autogestion, c’est, comme le souligne Töffler, un moyen d’économiser à la fois du temps et du personnel. En effet, en cas d’incident, si l’ouvrier ne prend pas de décisions, il faut :

a) qu’il demande au contremaître ce qu’il faut faire, le contremaître à son supérieur jusqu’en haut de l’échelle,

b) que l’information redescende du haut vers le bas. Au contraire, si l’ouvrier est autonome, il y a un gain de temps et le personnel bureaucratique devient superflu.

Ainsi donc l’entreprise seule restera, mais éclatée pour mieux passer inaperçue. Ne vous occupez pas d’occupation !

En concevant l’Entreprise comme objet du combat et non comme adversaire dans la lutte, beaucoup – tous ceux en particulier qui définissent mai 68 comme « mouvement des occupations » - se sont déjà placés, en esprit sinon en actes, sur le terrain de la bourgeoisie : ils ont ainsi perdu la bataille avant même de l’avoir commencée.

On n’est pas loin chez certains d’une attitude délirante où « on s’assimile l’objet de la perception au lieu d’accommoder la perception à sa manière d’être réelle » (Gabel). Aussi comment ne pas voir la répulsion croissante qu’inspire l’Entreprise, sous les diverses formes du sabotage, de l’incendie, de l’absentéisme ou des hold-up, cambriolages, escroqueries, etc., et comment ne pas en tirer les conclusions nécessaires ?

Il est aussi ridicule de cacher certains faits qui ne cadrent pas avec la « théorie » que, par exemple, de créer des Instituts de sondage, pour connaître la fausse conscience des individus. Pourquoi entreprendre d’éterniser l’entreprise ? Le repli sur l’usine et l’occupation (comme en Pologne fin 70) ne peut être que la conséquence de la défaite et non la cause de la victoire.

VIVE LA DICTATURE ANTI-USINE DU PROLETARIAT !

ANNEXE

Extraits de « Ce qui ne fut pas » de B.Savinkov (Payot 1921) disponible à la bibliothèque nationale, ou : sur la difficulté d’être clandestin et surtout cesser de l’être.

« … Bolotov comprit alors qu’un nouvel état de choses remplaçait l’ancien désormais impossible en Russie. Pour la première fois il éprouva le sentiment heureux de la délivrance (…) Il semblait que la voie de la Terre promise était ouverte à l’organisation juste et libre de la Russie. Mais ce sentiment pur et noble ne parut pas seul. Une anxiété l’empoisonnait : comment s’adapter à la vie ? Comment vivre hors du souterrain ? En dehors du comité, de la conspiration ? (…) Il regrettait que tout fût fini si vite, que la révolution fût déjà victorieuse, le laissant seul et sans asile, comme un journalier qui a reçu son compte.

Le troisième sentiment qu’il éprouvait, le plus compliqué, qui faisait naître en lui à la fois l’espoir et la colère était une méfiance, dont il ne pouvait se défendre, envers cette liberté annoncée par le manifeste… Il voyait tout d’un coup comment, indépendamment de son désir et de sa volonté, la grande grève avait éclaté, s’était élargie…. ».

(POUR COMPRENDRE SON EPOQUE : 2 F / Collection dialectique, tactique, tics, tics et tics).

Tout ce qui tend à dégonfler la mythologie du clandestin est salutaire ; par exemple les livres de recettes montrant que désormais tout est à la portée de tous, les confessions non truquées d’anciens terroristes, etc. D’autre part, la légalité est relative, variable d’un pays à l’autre, d’une année à l’autre.

A quand un brevet de 1000 heures d’autostop pour entrer à l’ENA ?

C’était déjà le problème des derniers écrits « économiques » de Marx.

Est-ce un hasard si Bakounine, dans ses lettres plus ou moins codées (à A.Richard, 1870) utilise le terme de « système commercial » pour désigner les organisations révolutionnaires ? (sectes blanquistes)

Il ne s’agit pas « d’ajouter » la pratique à la théorie (ou vice-versa) ou encore d’établir un « juste milieu » entre l’une et l’autre, mais de saisir l’interaction continue entre les deux. C’est la même différence qu’entre baiser chacun pour soi (comme 2 choses juxtaposées) et d’autre part faire l’amour ensemble, entre déplaisir et plaisir (cf. chapitre 4).

« Rêves d’angoisse qui mettent à la place de la réalisation inadmissible de désirs défendus… la réaction… de la conscience de culpabilité contre le penchant réprouvé » (Freud).

Mémoires de Savinkov (Payot, 1931) chapitre I, 2.

Particulièrement « révoltant » pour les humanistes du Figaro et Cie quand il prend la forme de l’indifférence aux blessés, malades qui crèvent sur les trottoirs des grandes villes ou les routes des campagnes. On s’insurge ici contre les conséquences tout en louant les présuppositions ; on veut éliminer le « mauvais côté » en gardant le bon.

Voir en appendice (A propos de quelques slogans révolutionnaires). Voir aussi Sociologie d’une révolution de Fanon : le dévoilement puis le port du voile sont dictés par la tactique ; c’est tour à tour la meilleure façon de s’infiltrer.

Ainsi cet informaticien au chômage (« l’escroc à la carte bleue ») qui s’est fait pincer parce qu’il est revenu 12 fois au même endroit.

Voir pour position anti-groupe : Invariance N°2, série II ; Anarchy n°77 ; A bas les groupes (Anthologie 74). Il y a toutefois des différences entre le « réseau », l’organisation « ad hoc » et l’ « anti-groupe ». A ce qu’il nous semble, le réseau (les 2 trucs sont liés) d’une part exclut les relations immédiates avec des inconnus, et privilégie trop la théorie aux dépens de la pratique (« Refus de toute reconstitution de groupe même informel ; maintien d’un réseau de contacts personnels avec les éléments ayant réalisés – ou en voie de le faire – le degré le plus élevé de connaissance théorique : anti-suivisme et anti-pédagogie »). Quant à l’organisation ad hoc, elle paraît trop attachée à la notion de besoin et non de désir, et peut donc être facilement confonue avec ce que les cybernéticiens comme Töffler appelent « groupes de projet ou d’intervention » (task-force) : « The ad hoc group which springs up some particular NEED is usually a regrouping/people from existing networks with an increment drawn from people attracted by the particular function of ad hoc group (cf. Spies of peace) ; (trad : Le groupe ad hoc naît d’un besoin précis et rassemble d’ordinaire des personnes venant de réseaux déjà existants et d’autres qui sont attirées par la fonction précise du groupe ad hoc).

Le pouvoir et ses idéologues salariés n’arrivent pas à comprendre l’époque actuelle donc à agir sur elle ; pour la saisir, il faudrait se suicider mentalement sinon physiquement. D’où le succès de tout ce qui est « incompréhensible » (du fantastique à la religion en passant par la magie) et « catastrophique ». Pour un dialecticien, les « faits » actuels n’ont rien de tel. De « L’exorciste » à « Tremblement de terre », en passant par « Dracula » (venus évidemment des USA ou du Japon) c’est toujours l’échec de la pensée non dialectique qui est mis en images et en sons, c’est l’annonce inconsciente de la chute imminente de ce monde et des forces « extérieures, transcendantes, irrationelles , etc. » (d’autant plus appelées en renfort que le capitalisme est en crise ouverte). Le mysticisme est inséparable de la non pensée (voir reproches de Marx à Proudhon dans « Misère de la philosophie »).

« Quand nous parlons de production, c’est toujours à un stade déterminé du développement social. Mais toutes les époques ont certains caractères communs, certaines déterminations communes. La production en général est une abstraction, mais une abstraction rationnelle dans la mesure où, soulignant et précisant bien les traits communs, elle évite la répétition » (Marx).

La nostalgie du « généraliste » en médecine, le « globalisme » ou « mondialisme » du Club de Rome et Cie, ne sont que des parodies de dialectique. L’enseignement précoce des mathématiques « modernes », mieux que le catéchisme, vise à accréditer une conception statique . Ici, tout n’est que juxtaposition (et non interaction) de choses immuables (et non transitoires). Des maths à la société, il n’y a qu’un pas qu’on franchit allègrement : « L’entreprise est un sous-ensemble » (rapport Sudreau). On ne nie d’ailleurs pas tout à fait l’évolution, mais dans certaines limites : « Une entreprise n’est pas une nature morte et figée mais un être ( !) vivant en mutation permanente ». Enfin, dans le même rapport, notons deux aveux plus ou moins conscients de passivité : « Les sociétés industrielles modernes subissent de grandes mutations (…) Plutôt que d’assister passivement…. ».

Cf. Enquêtes de France-Soir sur la vie quotidienne des Français (début 75). C’est lorsque l’on croit être le plus près du concret que le système en est le plus éloigné : le concret est ici envisagé de façon abstraite, les « faits » ne sont pas conçus comme des « moments ». De même c’est lorsqu’il croit s’approcher de la fête, de la libération sexuelle, du dialogue, qu’il s’en éloigne le plus.

Ce n’est pas tout à fait un hasard si les principaux membres de la « bande à Baader » sont d’anciens journalistes.

Voir table des matières du livre de Savinkov, chapitre I : affaire Plheve ; chapitre 2 : affaire du Grand duc ; chapitre 3 : affaire Doubassov, etc.

A Philadelphie (USA) un établissement public du 2e degré fonctionne sans locaux. Les élèves se déplacent dans la journée par leurs propres moyens pour se rendre dans les différents endroits où sont donnés les « cours ». Ce sont des professionnels qui, sur leur lieu de travail, en ont la charge : comptabilité des banques, etc.

Bolotov, dans le roman, représente Savinkov lui-même, selon toute vraisemblance. Ceci se passe en 1905 avant et pendant l’insurrection de Moscou. Savinkov est l’organisateur (mais non l’exécutant) de plusieurs liquidations, avant et après 1905 de dirigeants tsariste ; il est le chef adjoint de l’Organisation de combat, liée au parti « socialiste-révolutionnaire » (le chef Azev, tout comme Gapone, était un flic).

Il s’agit du manifeste tsariste du 17 octobre, publié pour arrêter la grève générale en créant en particulier la Douma.

Par Jean-Louis Roche
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