L'ANTIKAPEDISME DU PCI
par Lucien Laugier
L'ANTIKAPEDISME DU PCI
Une certaine ignorance des faits et conditions historiques décrits au chapitre précédent explique, pour une bonne part, l'acceptation, par les membres du PCI du schéma transmis par la Gauche italienne concernant les vicissitudes de la IIIe Internationale en général, son rôle face à la révolution allemande en particulier. La crédibilité de ce schéma passe pourtant par une ignorance plus grande encore de la signification et de la portée du travail critique accompli par la gauche allemande. C’est précisément sur cette ignorance que la polémique à titre posthume menée par la presse du PCI contre le KAPD spécule d’une façon aussi édifiante que triviale ; pour cette raison, il est doublement utile d’en faire la critique : c'est d'abord mettre en évidence la mauvaise foi obligatoire dans les procédés critiques du PCI ; c'est ensuite découvrir, dans l'ambiguïté de la gauche italienne à l'égard de la gauche allemande, l'origine de cette perplexité à laquelle le PCI ne peut échapper qu'en multipliant les entorses à la vérité.
Par ailleurs cette polémique antikapédiste s’inscrit dans la dernière "crise" du PCI comme une nécessité significative en elle-même. La logique de la solution apportée à cette "crise" exigeait que la direction du parti, après avoir provisoirement réglé la discussion de la tactique syndicale, se retourne, avec une virulence accrue, contre la source idéologique présumée des contestations qui s'étaient élevées dans le PCI en 1970-71 : les positions de la Gauche allemande et, plus particulièrement, celles de ses "théoriciens", Pannekoek et Gorter.
Cette offensive fut déclenchée lors de la réunion générale de Milan en février 1972, en contrepartie inévitable du "redressement" opéré sur le plan syndical : pour faire accepter au volontarisme, en ce domaine, "l'autocritique" qu'on lui administrait, il ne fallait rien moins qu'évoquer devant le parti le spectre d'une désagrégation dont on brûla en effigie le symbole : le "kapédisme".
Inutile de décrire par le menu cette manœuvre, dont il faut bien reconnaître que le "centre" du parti beaucoup mieux que nous percevait la nécessité impérative en tant que moyen de conjurer l ‘écroulement de tout l'édifice théorique du PCI. Rappelons seulement, pour ne pas quitter l'angle de vue essentiellement expérimental que nous respectons tout au long de cette étude, les conditions dans lesquelles les éléments ou sections en désaccord avec la ligne du parti durent renoncer à tout espoir, non pas seulement de faire prévaloir leurs vues, mais même de les exposer dans un climat qui ne fut pas empoisonné par une hostilité fanatique. Les sections "nordiques", dont on a suivi plus haut la controverse par voie épistolaire avec le "centre", se convainquirent, sur la fin de l'année 71, de l'inutilité de poursuivre une discussion qu'elles n'auraient voulue ne fonder que sur le seul terrain des faits historiques : il apparaissait de façon indubitable que le PCI ne pouvait les y suivre parce qu'étant lié, en tant que position de principe, à une interprétation déterminée et irréfrangible des mêmes faits. Le "scandale" provoqué par le numéro 114 du "Prolétaire" survint à peu près à la même époque. Dès lors que le "centre" exigeait, au nom de la discipline, le "retour du journal dans la ligne juste" - et donc une autocritique, par les auteurs, des trois articles incriminés dont nous avons parlé au début - il était clair que toute discussion "sereine" (selon le terme qu'affectionnait le "centre") devenait impossible. Le ton s'était d'autant plus passionné que les tenants les plus résolus de l'infaillibilité du parti - précisément ceux qui, dans toutes les sections, avaient ignoré le plus longtemps les incartades volontaristes du "centre syndical''- retournaient, selon un réflexe classique, leur mécontentement tardif à l'égard de l'USC contre ceux qui, par leurs protestations à l'adresse de ce dernier, avaient effectivement déclenché la "crise". Dans ces conditions, il n'était que trop prévisible que la réunion générale de Milan (initialement prévue pour le début de l'année) reproduirait en plus grand, sans aucune utilité, les empoignades aussi ridicules que véhémentes dont certaines sections du PCI avaient déjà été le théâtre. Les sections et membres "dissidents" du parti refusèrent donc de se rendre à cette réunion, estimant non sans raison que ceux qui y participeraient dans ce contexte prouveraient par la même accepter sans réagir de franchir un nouveau pas dans la dégradation du PCI.
On pourra en effet vérifier, au travers des textes que nous allons examiner, à quel niveau d'agressivité le PCI, dans les mois qui suivirent, éleva les vieilles divergences entre la gauche italienne et la gauche allemande, entre lesquelles le contraste politique et idéologique n'avait jamais atteint un tel paroxysme. C'est une véritable campagne de presse que le PCI déclencha contre le spectre du KAPD, soulageant en un seul coup, une incroyable accumulation de mesquinerie et de présomptions concurrentielles au moment de la confrontation, longtemps différée et inconsciemment refoulée, avec la fin tragique du mouvement ouvrier dont toute une génération avait cultivé le fantôme. Si le PCI, près de 50 après la disparition de la gauche allemande, s'en prit à celle-ci avec la virulence et le mépris que nous pourrons constater, c'est qu'il s'agissait bien pour lui d'une échéance historique désormais impossible à éviter.
En ruinant définitivement les arguments de 1920 contre "l'infantilisme de gauche", c'est au mythe de l'infaillibilité de la gauche italienne que ce nouveau "dialogue avec les morts" porte un coup sévère. Mais les conséquences n'en seraient peut-être pas aussi irrémédiables pour le PCI, si celui-ci continuant à théoriser doctement le ralliement de Bordiga à Lénine et à ses indéfendables raisons, n'y était poussé par une force en dernière analyse bien plus importante que la seule fidélité à la tradition, et qui, finalement, reste la seule inspiratrice de cette fidélité.
Si la tendance qui s'est fait jour durant la dernière décennie, tant dans les luttes sociales effectives que dans la réflexion théorique, a voulu exhumer le "message" de la gauche allemande, c’est qu'elle y a vu le symbole de la lutte contre l'implantation, dans le mouvement ouvrier, des "valeurs" idéologiques qui ont frayé la voie à la forme moderne de domination du capital. La lutte du KAPD contre la IIIe Internationale, comme nous l'avons vu, est surtout édifiante en tant que révélation du contenu de répression idéologique du léninisme. C’est à ce titre qu’elle a suscité un indéniable mouvement d'intérêt dans le cadre des perspectives que symbolise mai 1968. Face au conflit désormais ouvert contre l'arme idéologique qui fut le paravent de la contre-révolution, le PCI, en recourant à l'amalgame et à la manipulation des textes pour dénaturer le "kapédisme", avoue le camp qu'il a choisi et dont, pour notre gouverne, nous avions déjà le pressentiment à la lumière de divers détails de la vie du parti. Ce qu'il défend ainsi, toutes griffes dehors, c'est moins Lénine comme moment historique de la révolution que le léninisme en tant qu'idéologie. Ce qui le fait sortir de ses gongs, ce n'est pas tant la sanction que les faits historiques infligent au bien-fondé de la position passée de la gauche italienne que ce qu'il découvre de précaire et de fragile dans cette tradition lorsqu'il veut s'en faire un bouclier contre la bourrasque qui a ébranlé un demi-siècle d'inhibition politique contre-révolutionnaire.
Dans la polémique contre le KAPD, apparaît, dès le début, le refus du PCI de se placer sur le terrain historique, celui où toute appréciation politique se juge d'après la vérification ou l'infirmation des prévisions qu'elle contient. Ce refus du "jugement de l'histoire", dans le texte du PCI, est plus significatif que le jugement lui-même. Dès 1920, les "kapédistes" ont prévu que, si l'I.C. poursuivait dans la voie adoptée au Second congrès, la révolution d'Octobre resterait une révolution bourgeoise, la forme-parti, au contact de la profonde mutation des structures capitalistes, deviendrait l'instrument de l'asservissement du prolétariat, tandis que la classe ouvrière subirait jusqu'au bout le processus déjà en actes de sa réduction à une "catégorie du capital". A la confirmation historique de cette perspective, le PCI ne peut rétrospectivement n'opposer que celle que soutenait encore Bordiga en 1926 : le processus de la contre-révolution stalinienne n'était pas fatal.
L'hypothèse de Bordiga à cette époque est très clairement résumée dans ce commentaire de "Programme communiste" à la lettre de Korsch (dans laquelle Bordiga expose la position ci-dessus) : "Aussi longtemps que dans une double révolution, le pouvoir prolétarien n'est pas définitivement liquidé, on ne peut parler de pure et simple révolution bourgeoise". L'hypothèse Bordiga n'a évidemment plus de sens aujourd'hui. Même si on fait abstraction de son élimination historique, l'affirmation de "Programme communiste" se réduit à une pure tautologie, puisqu'il s'agit de déterminer le moment historique où le pouvoir bolchevique, en raison du rôle joué sur le plan international où il s'opposait aux conditions du dépassement socialiste de la révolution russe, cessait, par ce fait même, de mériter l'adjectif prolétarien. L'affirmation selon laquelle, en 1926, des bouleversements sociaux internes à la Russie pouvaient encore remettre en cause la situation intérieure et la politique internationale de la Russie stalinisée, n'infirme en rien l'existence bien antérieure des symptômes contre-révolutionnaires sur lesquels la Gauche allemande fondait sa condamnation théorique et politique du bolchevisme. Or c'est la valeur de ces symptômes et leur signification générale qui sont en cause dans la polémique du PCI contre le KAPD.
On peut discuter indéfiniment sur les chances de réussite que recelait la "gageure bolchevique", qui représentait un défi à toute une série de conditions internes et externes défavorables au communisme. Ce défi - quoi qu'insinue "Il programma comunista" - aucune des critiques sérieuses faites au bolchevisme sur sa gauche - et moins que toutes celle du KAPD - n'a contesté qu'il fallait le lancer. Ce qui demeurait déjà acquis, dès après ces critiques, ne créait qu'une telle gageure ne pouvait plus se présenter historiquement comme chance du communisme. La prétention de détruire mondialement le capital grâce à un mouvement - au sens le plus large du terme - forgé par l'implantation par voie révolutionnaire, du capital en "aire arriérée", n'a pas seulement été ruinée par l'évolution historique : en s'écroulant elle a entraîné dans sa chute tout un corps de notions et de principe dont le développement et la généralisation se sont confondus avec l'essor du bolchevisme.
Dans l'apparition tardive de cette certitude, l'apport spécifique de la gauche allemande n'est pas négligeable, bien qu'il se ressente des limites propres au mouvement historique dont cette gauche est elle aussi le produit. Mais le PCI ne peut aborder sous ce jour sa propre critique du KAPD. Il lui faut en disqualifier la base sociale et la genèse politique, lui nier l'appartenance originelle à la même souche que celle des autres courants de l'I.C., en somme accumuler contre lui les "antécédents défavorables" afin de déprécier à l'avance tout ce que sa critique du bolchevisme peut contenir de fonder. Dans cette méthode, l'usage du faux lui-même est encore plus révélateur que le faux lui-même. C'est pourquoi, même au risque de lasser, il nous faut, en ce qui concerne Pannekoek et Gorter rétablir les vérités de fait avant de tenter de porter sur eux un jugement que nous voudrions aussi pauvre d'indulgence a priori que celui du PCI est riche d’animosité partisane.
La question de la nature et de la fonction du syndicat
Dans le flot d’arguments mobilisés par le PCI contre les positions de Pannekoek et Gorter, il est normal d’examiner en premier lieu ceux qui concernent leur tactique à l'égard des syndicats. Cette question fut la manifestation la plus spectaculaire de la divergence entre la gauche allemande et la gauche italienne ; "question syndicale", "question allemande", la relation est aussi étroite aujourd'hui qu'il y a 50 ans. Aujourd'hui, comme l'Internationale à cette époque, le PCI reproche à Pannekoek et à Gorter d'avoir "lancé le mot d'ordre sortir des syndicats traditionnels, considérés comme des organismes bureaucratiques, donc contre-révolutionnaires par nature" (le "Prolétaire" ; numéro 136, 16 au 29/10/72).
En réalité, Pannekoek et Gorter n'affirment pas que les syndicats sont contre-révolutionnaires parce que bureaucratiques, mais exactement l'inverse : les ouvriers ne peuvent y faire entendre réellement leur voix parce que l'évolution historique du capital impose à ces organismes une fonction de conservation sociale qui ne peut se concilier avec la volonté et les aspirations de leurs membres.
Les positions successives de Pannekoek, avant, pendant et après la guerre de 1914-18 reflètent fidèlement son analyse de cette évolution. Au début du siècle, Pannekoek défend la position classique de toutes les tendances révolutionnaires de la Seconde Internationale : le mouvement syndical unifie les luttes immédiates auxquelles seule la social-démocratie donne le caractère de lutte politique généralisée (Not Pan 21).
De façon toute classique également, Pannekoek définit la nature et la fonction d'un organisme qui lutte contre les capitalistes afin que la marchandise-force-de-travail ne soit pas vendue au-dessous de sa valeur mais qui, lorsqu'il y parvient, ne fait qu'imposer au capital le respect de sa propre loi d'échange des équivalents (Not Pan 24). Les syndicats - souligne Pannekoek - "ne se posent nullement en adversaires du capitalisme, mais se situent sur le même terrain que lui". "Leurs taches ne débordent donc pas le cadre du capitalisme, ils ne vont pas au-delà" (Not Pan 24). Ceci ne les empêche pourtant pas d'être "un élément de transformation révolutionnaire de la société". Ils brisent l'isolement du travailleur, lui donnent le sentiment de la solidarité, etc.". L'énorme travail d'éducation morale, nécessaire à transformer le faible ouvrier en vainqueur du capitalisme, voilà l'œuvre des syndicats, voilà en quoi consiste leur importance pour la révolution.
Il est donc visible qu'à cette époque Pannekoek ne soupçonne pas le phénomène dont il théorisera plus tard les indices : l'unification du prolétariat grâce aux revendications économiques et de réforme de l'Etat, mais comme catégorie du capital.
C'est l'apparition des symptômes révolutionnaires succédant à la première guerre mondiale qui modifie la position de Pannekoek. Le processus dont il a décrit les prémisses avant l'éclatement du conflit se confirme à ses yeux. L'inféodation du syndicat aux forces contre-révolutionnaires durant la guerre le conduit à caractériser la fonction de cet organisme dans la phase moderne de la domination du capital : celle d'un obstacle à la lutte révolutionnaire. L'énorme appareil syndical, avec tous ses fonctionnaires peu soucieux d'affronter la prison, a capitulé tout comme le parti social-démocrate devant la guerre du capital et il a géré les "affaires sociales" de ce dernier durant tout le conflit. Il ne peut désormais que s'opposer à toute révolte ouvrière (Not Pan 77). Le mot d'ordre "sortir des syndicats" n'est, en 1919-20, que la déduction logique de cette analyse.
La question du parlementarisme
Sur ce point, le journal du PCI malmène les faits avec la même désinvolture. "Pour Pannekoek et Gorter -écrit-il dans son numéro 138 - (l'abstentionnisme) a la valeur d'un principe comme pour les anarchistes (souligné par nous, NDR) et au même titre que la négation de l'autorité" pour ces derniers. Pour nous au contraire, l'abstentionnisme est une solution tactique en rapport avec une phase donnée du capitalisme et de la lutte prolétarienne".(Souligné dans l'original, NDR).
L'affirmation de "l'abstentionnisme de principe" de Pannekoek est un double faux : parce que Pannekoek, dans "une phase donnée du capitalisme" a admis la tactique parlementaire des socialistes et parce que, lorsqu’il l’a rejetée, c'est pour des raisons sensiblement identiques à celles de la gauche italienne.
En 1909 (texte "Divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier" ; Bricianer ; pp 74-75) Pannekoek pose cette question : le parlementarisme étant la forme de domination politique normale de la bourgeoisie, "pourquoi les ouvriers mènent-ils la lutte parlementaire ?". Et il répond : parce que cette lutte "a pour effet d'éclairer les travailleurs sur leur situation de classe", parce que, de cette façon, "ils acquièrent l'intelligence politique qui leur est nécessaire" et tendent à devenir "une classe consciente et organisée apte à la lutte". La valeur du parlementarisme, conclut-il, réside en cela "et non dans l'illusion selon laquelle le système électoral pourrait conduire notre nef (celle des marxistes révolutionnaires, NDR,) par des voies pacifiques, sans tempête, jusqu'au port de l'Etat de l'avenir. Pannekoek, en 1909, voit donc dans l'utilisation par les marxistes de la tribune parlementaire - grâce à laquelle "la voix des représentants du prolétariat au Parlement retentit jusque dans les lieux les plus éloignés" - un moyen d'aider à la lutte de classe des ouvriers.
Mais il est vrai qu'immédiatement après Pannekoek s'en prend à ceux qui veulent en faire un but. Sous le titre "parlementarisme seul", il critique vivement les révisionnistes pour qui "la lutte parlementaire constitue non pas un moyen d'accroître la puissance du prolétariat" mais "la lutte pour le pouvoir elle-même".(Bricianer, p 76).
Il n'est pas discutable que Pannekoek, dans cette critique des révisionnistes, insiste sur la séparation qui tend à se créer dans la social-démocratie (allemande notamment) entre les ouvriers du parti et les députés du parti ; ces derniers étant évidemment choisis en fonction de leurs chances d'être élus, de leur éloquence et de leur culture, des subtiles concessions qu'ils savent faire à leurs "collègues" du Parlement. En raison de cette insistance de Pannekoek à mettre en évidence les aspects les plus marquants de la corruption parlementaire (à une époque où cette dénonciation ne vibrait pas tellement dans l'Internationale), "Le Prolétaire" se croit autorisé à écrire que Pannekoek substitue "à l'antagonisme des classes l'antithèse masses-chefs". En fait, Pannekoek signale seulement, dans la social-démocratie, les premiers symptômes de cet antagonisme tel qu'il apparaît dans la hiérarchie interne du parti. La méthode du "Prolétaire" consiste à isoler les formules de leur contexte afin de se dispenser d'examiner ce qu'elles recouvrent : la divergence entre la gauche allemande et le bolchevisme est bien autrement vaste sur cette question du parlementarisme lorsque la IIIe Internationale, bien après cette critique de Pannekoek, réclamera le contrôle, par les partis communistes, de leurs élus au Parlement. Elle ne visera à rien d'autre que prévenir le phénomène de corruption dont Pannekoek, l'un des premiers, avait dénoncé l'existence dans la vieille social-démocratie.
Mais chez Pannekoek, les effets corrupteurs du parlementarisme ont une importance encore plus grande en ce qui concerne les masses qu'en ce qui concerne le parti. Si Pannekoek insiste sur le fait que la "tactique parlementaire" confine les ouvriers dans une attitude passive, c'est selon lui parce que cette influence, toujours aussi puissante lorsque la situation est révolutionnaire que lorsqu'elle ne l'est pas, devient dans le premier cas un obstacle considérable à la révolution. N'en déplaise au "Prolétaire", la défiance de Pannekoek à l'égard de la tactique parlementaire de l'I.C. est identique à celle la gauche italienne qui, en 1919-1920, redoutait que cette tactique parvînt à détourner les masses de la lutte directe contre l'Etat bourgeois. Ceci ressort très nettement d'un autre texte de Pannekoek : "Révolution mondiale et tactique communiste" ; 1920. Non seulement il y explique dans quel cadre historique le prolétariat peut utiliser le Parlement (tout autre chose donc, qu'un a priori de principe) et dans quel cadre il ne le peut plus, mais encore il précise la nature du danger qui se présenterait dans ce second cas : les illusions que la pratique parlementaire entretient parmi les catégories exploitées (Not Pan 73 & 74).
C'est exactement le même danger qu'évoquait la gauche italienne lorsqu'elle faisait état à l'appui de sa thèse abstentionniste de l'influence néfaste, en Occident, de plus d'un siècle de démocratie bourgeoise. Où réside donc la principale force contre-révolutionnaire de l'idéologie démocratique, sinon dans le fait qu'elle abuse la classe ouvrière quant aux vertus de la délégation d'initiative et de volonté qu'elle consent au profit des députés, ceux des partis adverses bien sûr, mais aussi ceux de son parti ? Pannekoek a longuement expérimenté l'étendue de cette illusion durant les années de l'avant-guerre. Elle ne se manifeste pas seulement dans la "vie extérieure" de l'ouvrier, c'est-à-dire dans ses dispositions d'esprit à l'égard du pouvoir et de l'ordre bourgeois. Elle imprègne son comportement le plus intime, jusqu'au sein de ses propres organisations, c'est-à-dire - en ce qui concerne la social-démocratie - vis-à-vis de ses propres dirigeants embourgeoisés. Pannekoek prolonge la critique de la démocratie bourgeoise jusque dans les rapports organisationnels qui, au cœur du mouvement ouvrier lui-même ont calqué les formes et l'idéologie du capital. Cette infection idéologique du prolétaire dans le cadre historico-social où il vit, Pannekoek en poursuit I'analyse jusque dans la structure mentale de ce prolétaire, telle que ce cadre l'a modelée.
Qu'il soit donné acte que, sous cet aspect au moins, la "dichotomie masses-chefs" que le PCI tourne en dérision chez Pannekoek est la traduction indiscutable de l'analyse de l'aliénation idéologique des ouvriers.
Classe et conscience révolutionnaire
"Le Prolétaire" (numéro 137) réunit contre Pannekoek les griefs suivants :
1°) Assimiler le processus révolutionnaire à une "prise de conscience collective par les exploités de la voie et du but révolutionnaire" ; en faire le "préalable de leur action révolutionnaire" ;
2°) Concevoir le communisme comme le produit "d'un homme nouveau, auto-conscient et auto-agissant", et donc vouloir "révolutionner l'esprit" pour que la révolution soit possible ;
3°) Poser à cette révolution la condition suivante : "que le prolétariat les masses mêmes (en) discerne clairement les voies et les buts".
Décidément le simple sens commun est la chose la moins bien partagée dans le PCI qui reproche à un marxiste d'attendre de la classe qui fait la révolution... qu'elle ait une conscience révolutionnaire ! Mais en réalité, ce grief du PCI n'est ni une naïveté ni une aberration, mais une méthode jésuitique de critique. La thèse que "Le Prolétaire" veut accréditer est la suivante : Pannekoek concevrait la révolution, non comme le produit de chocs sociaux matériels, mais comme le résultat d'une victoire remportée par certaines idées !
Pour tirer au clair ce qu'en pense effectivement Pannekoek, deux choses doivent être examinées : d’abord la vision claire des "voies et buts" de la révolution en tant que condition même de son succès ; ensuite qui possède cette vision à un moment historique déterminé du processus, quand et comment elle peut se généraliser dans les larges masses.
Il ne peut être exorbitant d'attendre d'une crise sociale susceptible de conduire à une révolution qu'elle se développe au rythme même d'une claire vision, toujours plus large et répandue, des "buts et voies" de cette révolution. S'il existe, entre la gauche italienne et la gauche allemande, une seule concordance de vues, c'est bien en ce qui concerne ce mécanisme du mouvement révolutionnaire, en tant que "ionisation" de multitudes d'énergies précédemment détournées de ces voies et buts. Bordiga, au congrès de Lyon de 1926, invoque exactement la condition ci-dessus lorsqu'il déclare : "la bonne tactique est celle que tous ont comprise et choisie à partir des lignes fondamentales du programme".
Pour Bordiga, cette condition concerne le parti avant la classe, mais il n'aurait su concevoir une perspective de développement révolutionnaire si ces deux facteurs devaient demeurer séparés, étanches : même dans l'acception léniniste la plus orthodoxe, la révolution prolétarienne ne peut vaincre si la classe ne se hisse pas au niveau de la clairvoyance du parti. Bordiga, pour partisan qu'il soit du parti en tant que seul dépositaire de la conscience de classe ne dit-il pas également "qu'une véritable discipline (... ) doit se développer à partir de quelque chose de spontané surgissant des créations immédiates de la lutte de classes" ?
Soit dit au passage, nous ne songeons pas à annexer Bordiga à Pannekoek, où vice-versa, mais seulement montrer qu'une même conception générique anime cette génération de révolutionnaires, pour âpres que soient leurs divergences. Ces divergences, dans le cas précis qui concerne Pannekoek, reflètent avant tout des conditions politiques différentes, liées aux particularités de cadres historico-géographiques distincts. La conception de Pannekoek exprime la direction réelle du mouvement des masses en Allemagne au moment où la lutte sociale se radicalise face à l'offensive de Noske et des corps francs. On a vu qu'en présence de cette radicalisation, l'éventail des "partis ouvriers". des Indépendants jusqu'aux "spartakistes" majoritaires dans le KPD, répugne à se détacher des conceptions tactiques de la phase historique précédente, tandis que la IIIe Internationale et ses partisans en Allemagne procèdent dans la contradiction et l'incohérence lorsqu'ils tentent de greffer sur ces conceptions dépassées une volonté révolutionnaire.
S'il existait pourtant à cette époque, en Allemagne, une formation embryonnaire au moins dont l'orientation ne s'inscrivait pas en faux contre la tâche du parti selon la définition de Bordiga que nous avons donnée plus haut, c'était bien le KAPD : à partir de 1920 il fut combattu par l'I.C. précisément parce qu'il se refusait à admettre, contre l'avis de l’Internationale, que cette tâche de parti révolutionnaire put être assumé par les autres formations politiques issues du vieux mouvement ouvrier. "Discipliner, canaliser et utiliser des forces en voie de développement", faire que "les nouvelles expériences deviennent le patrimoine du parti". strictement selon la formule de Bordiga, c'est se donner pour tâche ce que le KAPD s'efforçait de faire contre l'USPD et le KPD (S) animés d'une profonde défiance à l'égard de ces "forces" et "expériences".
Il est inutile de répéter ce que nous avons dit dans les chapitres précédents concernant les raisons pour lesquelles le KAPD se considéra en 1920, comme l'ultime expression historique possible (et à quelles conditions) de la forme-parti. Ici nous voulons seulement souligner la cécité volontaire du "Prolétaire" à cet égard. Dans l'Allemagne des années 1920, il est clair que le conformisme social, le "respect superstitieux de l'Etat", tous les éléments psychologiques propres à entretenir la passivité et l'abrutissement des masses, sont distillés méthodiquement par les grandes organisations qui revendiquent (bien que ne les possédant pas toujours) ces qualités de centralisme et de discipline que Lénine y admirait tant. La situation matérielle des masses et leur état d'esprit se prêtait naturellement à l'hégémonie de ces organisations : "Nul prolétariat au monde, et donc le prolétariat allemand lui aussi - écrivait Rosa Luxembourg en décembre 1918 - ne peut réduire en fumée, du jour au lendemain, les traces d'un servage séculaire". Ce fait venait notamment de se vérifier dans la démission de tout pouvoir par les Conseils issus de la révolution de novembre 1918.
Pourtant à plusieurs reprises, la chronologie que nous avons reproduite montre que des fractions plus ou moins importantes (mais quelquefois considérables) des masses manifestaient des réactions violentes contre l'ordre établi, et souvent empreintes de la plus grande audace ; et ce dans un pays où régnait quasiment la dictature militaire. C'est dans ces réactions que Pannekoek voyait une première perception claire des "voies et buts de la révolution", c'est-à-dire une circonstance objective favorable à la prise de conscience révolutionnaire. Lorsqu'il pose comme but des communistes "la transformation de fond en comble de la mentalité, de la nature du prolétaire", il ne s'agit donc nullement, comme le prétend le "Prolétaire" (Not Pan 42), d'une sorte d'opération mystique ou d'une "illumination" quelconque, mais d'un phénomène réellement possible : l'ouvrier qui accomplit un acte de rébellion ou même simplement celui qui s'empare de l'argent de la caisse syndicale pour le distribuer aux chômeurs est entraîné par une détermination matérielle capable de surmonter l'inhibition incrustée par le "servage séculaire". Dans de telles déterminations, Pannekoek avait vu, dès avant la guerre, les prémisses d'une tactique nouvelle propre à tirer les masses de leur passivité antérieure.
Bien après les défaites de 1920-21, et sous l'effet même de ces défaites, les "conseillistes" et Pannekoek lui-même croiront avoir découvert dans cette tactique, des formes d'organisation plus aptes que toutes les précédentes à provoquer la victoire du prolétariat. Mais ceci est une autre histoire. Jusqu'à la guerre, et plus encore en 1920, Pannekoek s'intéresse à ces formes nouvelles parce qu'il pense qu'elles sont réellement propices à la métamorphose révolutionnaire du travailleur salarié (Not Pan 42).
En présence de cette position, la méthode du "Prolétaire" relève à la fois de la confusion et du faux. La confusion consiste à assimiler conscience révolutionnaire et culture ; le faux réside dans la conception "éducationniste" prêtée aux conseillistes. "Le Prolétaire" écrit :
"Ces prétendus marxistes n'avaient jamais compris et ne comprendront jamais que la classe ne pourra arriver" à la conscience du mouvement réel qu'après avoir agi en détruisant l'appareil de son exploitation économique et sociale, c'est-à-dire après s'être émancipée aussi d'un esclavage intellectuel qui, de toute façon, sera la dernière de ses chaînes à être brisée" (numéro 137, 30/10/72-12/11/72)
Pour la classe exploitée, la conscience du mouvement réel ne peut être que la conscience de la nécessité et de la possibilité de la révolution : sans l'apparition, sous une forme ou sous une autre, de cette conscience, il est fou de seulement rêver de révolution. La privation de moyens intellectuels peut être un obstacle à une démarche intellectuelle supposée capable de conduire à la conscience révolutionnaire, mais elle n'est pas un obstacle au fait massif et brutal de l'acte révolutionnaire qui est tout à la fois, de façon indissociable, action et conscience. "Le Prolétaire" a le droit de contester cette simultanéité "conscience-action" (nous reparlerons de cette question à propos de la position de Lukacs) ; ce qu'il n'a pas le droit de faire c'est de prêter à Pannekoek, qui se fonde sur cette simultanéité, l'idée que la conscience révolutionnaire passe par l'acquisition des "moyens intellectuels" dont la diffusion massive, non seulement ne peut être conçue que par la victoire révolutionnaire, mais exige un révolutionnement du contenu de ces moyens.
En fait, c'est le PCI qui est "culturaliste", non pour la masse mais pour le parti ; c'est ce qui perce dans un autre passage du n° 137 de son journal, lorsqu'il reproche aux kapédistes de réduire le rôle du parti à éclairer la masse, ou plutôt à les aider de prendre conscience d'elles-mêmes, "à redécouvrir cette science qu'est le marxisme". L'idée cachée du PCI se trouve dans le corps de phrase que nous avons souligné : la conscience révolutionnaire est produite par l'analyse scientifique de l'exploitation capitaliste. Suivant cette acception, il est bien évident que des millions d'individus ne peuvent, sans un bouleversement total de la société, disposer des moyens théoriques et pratiques indispensables à l'acquisition d'une telle science. Mais ce n'est nullement de cela qu'il s'agit chez Pannekoek. Sans nous occuper encore de la question de la "science" marxiste, nous notons qu'il faut une bonne dose d'aveuglement ou de mauvaise foi pour prêter à Pannekoek cette idée saugrenue qu'il attendrait des actes de révolte sociale sur lesquels il axe sa conception de la conscience de classe la révélation aux prolétaires de ce que la "science" marxiste aurait seule découverte de l'énigme du système du capital. Il faut être sot pour croire que Pannekoek aurait la sottise d'imaginer que l'ouvrier, par le seul fait qu'il a pris les armes contre l'Etat du capital, a compris ipso facto "la loi tendancielle de la baisse du taux de profit" dont des générations de marxistes ont fait leur credo.
Le comble de la méthode du PCI c'est que, pour convaincre Pannekoek "d'idéalisme", il lui oppose la formule fameuse - et par trop galvaudée - selon laquelle "l'action précède la conscience". Pannekoek, en réalité, s'inspire du même principe. Toute conscience est conscience de quelque chose. Pannekoek postule que, dans certaines circonstances, la conscience de certains actes, de certaines décisions, déclenche dans les catégories sociales exploitées une transformation subjective brutale, une sorte de perception fulgurante de ce qu'est, globalement, la société qui les exploite ; et ceci parce que, au moins momentanément l'idéologie - c'est-à-dire une représentation fausse, mystificatrice, de cette société - a été battue en brèche par l'action elle-même.
Un autre aspect de la question illustre les méthodes du PCI et son absence de répugnance devant le faux pur et simple. Pour appuyer cette assertion que, chez Pannekoek, "une des conditions de la révolution serait la révolution des idées" et pour soutenir que sa formule à l'égard des ouvriers est : "'éduquez-vous et votre sort changera", ou encore que, pour Pannekoek, "l'éducation socialiste est un préalable de la révolution", la revue trimestrielle du PCI cite un passage d'un texte de Bordiga de 1946 ("Force, violence et dictature dans la lutte de classe") :
"On doit même affirmer qu'une révolution est vraiment mûre lorsque l'exigence de destruction du système de production devient un fait REEL et PHYSIQUE, de sorte que ce système entre en contradiction avec les intérêts matériels non seulement de la classe opprimée mais même de larges couches de la classe privilégiée.(...) Depuis des années on nous reproche de vouloir une révolution d'inconscients.( ... ) Pourvu que la révolution balaye l'amas d’infamies accumulé par le régime bourgeois... ; cela ne nous gêne pas beaucoup que les coups soient portés à fond par des hommes non-encore conscients de l'issue de la lutte".
Que pense donc Pannekoek des conditions objectives de la révolution et de la conscience de ceux qu'elle propulse dans la bataille ? Il écrit que cette révolution "ne peut se produire que dans la mesure où ces contradictions (celles du capitalisme, NDR) sont ressenties par les hommes comme des contraintes intolérables". Il ajoute, à propos des mouvements révolutionnaires :
"Certes, il ne s’agit pas d'actions obéissant à un dessein global, une volonté claire ... (mais qui, NDR) ... dans leur ensemble, ont un résultat qui, comparé à celui des actions individuelles prises isolément, fait figure de puissance extra humaine... à la façon d'une force naturelle, inflexible, intolérable" (Not Pan 9).
Pannekoek écrit également :
"Le socialisme ne se réalisera donc pas du fait que tous les hommes auront admis sa supériorité sur le capitalisme et ses aberrations. Les hommes, n'obéissant qu'à leurs intérêts de classe immédiats, force est de reconnaître qu'en ce qui concerne le contrôle conscient de leur condition sociale, ils forment une masse inconsciente" (Not Pan 11).
Quand on connaît cette position nette et tranchante, il y a de quoi rougir de la façon dont le PCI utilise les arguments de Bordiga à qui il faut en outre rendre cette justice, à propos de sa formule de "révolution d'inconscients", qu'elle est essentiellement une riposte polémique aux sociaux-démocrates de son temps qui reprochaient aux communistes de dédaigner la "culture socialiste" supérieure de l'Occident, par rapport à celle des Russes. D'ailleurs la réaction de Pannekoek participe d'un esprit identique à la riposte de Bordiga lorsqu'il fait sienne la réponse entendue à la conférence d'Amsterdam dans la bouche d'un délégué anglais (février 1920) : "Il se peut que les Russes soient ignorants, mais les ouvriers anglais sont tellement bourrés de préjugés que la propagande parmi eux est beaucoup plus difficile" (Not Pan 64).
En fait le PCI veut faire de Pannekoek un idéaliste, un "éducationniste" et un "culturaliste" afin d'ignorer de quelle façon il concevait le rapport des facteurs objectifs et subjectifs dans une situation de tension révolutionnaire. Il s'agit pour Pannekoek, non d'inculquer aux masses des "idées" de socialisme, mais de découvrir les conditions dans lesquelles les masses peuvent s'approprier ces idées, irréelles ou inacceptables à leurs yeux aussi longtemps que ceux-ci sont cillés par l'idéologie. L'idéologie, dans les masses allemandes, est représentée essentiellement par la tradition. Mais pour Pannekoek, "la tradition doit céder devant la puissance des réalités nouvelles, qui, à tout instant, la battent en brèche". Ce n'est donc pas, pour Pannekoek les idées qui modifient les conditions matérielles de la lutte sociale, mais bien l'inverse. La tradition, constate-t-il, "a cet effet sur le développement social qu'au lieu de permettre un ajustement graduel des idées et constitutions, correspondant aux nécessités changées, ces dernières, quand elles se trouvent en contradiction trop vive avec les vieilles institutions, provoquent des explosions, des transformations révolutionnaires, entraînent avec elles les esprits attardés qui se voient ainsi révolutionnés" (Not Pan 3).
Organisation ; parti
Sur ce point, nous nous arrêterons en premier lieu sur la méthode qu'observe le PCI dans sa polémique. Le KAPD, comme nous l'avons vu dans la chronologie allemande, aboutit, au terme de son évolution, à une condamnation radicale de la forme-parti. Nous aurons plus loin à situer cette démarche dans son cadre d'ensemble et dans ses rapports avec le déclin historique du mouvement prolétarien. Pour l'instant, il nous faut examiner les fondements d'une assertion, platement empruntés à Lénine et selon laquelle la répulsion de la gauche allemande à l'égard de l'organisation-parti se résoudrait à une banale résurgence de l'idéologie anarchiste.
Reprenant cette affirmation, "Le Prolétaire" est pourtant amené à reconnaître que cette hostilité, chez Gorter et Pannekoek par exemple, n'était nullement de principe. Le journal du PCI, après avoir écrit que, selon le KAPD, "le parti n'a plus pour tâche que de conseiller, d'éduquer, d'éclairer les masses, ou plutôt de les aider à prendre conscience d'elles-mêmes", doit ajouter, feignant l'étonnement, que "ni Pannekoek, ni Gorter ne nient que l'idée "bolchevique", autrement dit l'idée marxiste, notre idée ait une justification". Mais, ajoute "Le Prolétaire pour eux elle correspond à la situation historique de la Russie, engagée dans une révolution double, mi-prolétarienne, mi-bourgeoise".
C'est donc cette dernière acception qu'il conviendra de discuter, ce que nous ferons en lieu opportun, dans tout son contexte. Rétablissons d'abord l'exactitude des termes dans lesquels Pannekoek, lorsqu'il reconnaissait la nécessité du parti, soutenait celle-ci. Il est faux que Pannekoek ait contesté a priori la nécessité de cette organisation en tant que médiation entre les masses et la théorie révolutionnaire. Mais il a constaté que cette médiation avait manqué à un moment crucial du développement de la crise sociale en Allemagne et qu'on a voulu ensuite la créer artificiellement et, pis encore, dans des formes et sous le contrôle de forces politiques opposées à ce développement.
L'absence d'idées préconçues contre la forme-parti, on la trouve, chez Pannekoek, tout au long de sa justification de la politique suivie par les bolcheviks ; justification qu'à la différence de Rosa Luxemburg, il étend, comme on le verra plus loin, jusqu'à l'approbation de la tactique à l'égard des paysans. Mais il pousse jusqu'à ses ultimes conséquences l'affirmation de différences considérables entre les deux "aires" - russe et occidentale - qu'il analyse dans le cadre d'une vision extrêmement lucide de la décomposition du "mouvement ouvrier" allemand en tant que tel et de son "inversion" de rôle dans les années 20 ; or la croyance en la force et en la maturité de ce mouvement était précisément l'illusion maîtresse de Lénine qui croyait pouvoir y greffer un "révolutionnarisme" de marque bolchevique. Divers indices sur lesquels nous reviendrons engageaient d'autre part Pannekoek dans la voie d'un raisonnement tendant à "spécifier" le "modèle russe" du parti et à borner son utilité historique aux conditions dans lesquelles son efficacité s'était vérifiée.
En ce qui concerne la nécessité de la médiation dont il est question plus haut et de son absence à un tournant décisif de la révolution allemande, le passage où Pannekoek affirme explicitement les conséquences de cette carence est particulièrement probant. En 1918, l'Allemagne craque, dit en substance Pannekoek. Mais les conseils d'ouvriers et de soldats qui surgissent tombent immédiatement sous la coupe de "toute une couche, presque une classe de permanents" ... "la classe ouvrière ayant été disciplinée par une longue éducation social-démocrate et syndicale". En outre, ajoute-t-il, " il manque un parti animé d'une conscience révolutionnaire, si petit soit-il... partout de petits groupes s'organisent spontanément ... mais il n'existe ni programme ni cohésion, les ouvriers révolutionnaires sont vaincus après des combats acharnés et leurs dirigeants assassinés. Dès lors commence le déclin de la révolution."
Il y a dans ce passage, en sous-entendu, une hypothèse historique nous ne voulons examiner que plus loin, mais il en ressort par ailleurs que la nécessité, pour le triomphe de la révolution, d'un organe central lucide et écouté n'est aucunement contestée par Pannekoek et qu'il faut beaucoup de sottise ou de mauvaise foi pour soutenir contre lui l'accusation "d'anarchiste". Le refus ultérieur de Pannekoek de conférer au parti ce pouvoir dans la révolution que lui assigne la conception bolchevique n'est rien d'autre qu'un résultat expérimental, au terme d'une période particulièrement édifiante à ce sujet. Cette ultime position de Pannekoek repose tout entière sur la recherche d'une garantie - d'ailleurs illusoire - contre l'intrusion (que l'I.C. ne cherche pas à nier) de forces contre-révolutionnaires dans l'essor du mouvement prolétarien chaque fois que la situation chaotique allemande ranime cet essor. C'est du moins dans ce seul sens-là que l'apport de Pannekoek peut être intégré utilement dans le bilan général de cette période historique. Il s'agit moins d'évaluer cet apport d'après la valeur révolutionnaire des formes que préconise Pannekoek qu'en raison de sa lucidité à identifier les forces contre-révolutionnaires qu'il veut combattre. Hors de cette voie d'investigation, il ne reste que la méthode scolastique du PCI et les distorsions qu'elle entraîne.
Contre l'affirmation du "Prolétaire" (numéro 136) selon qui "l'immédiatisme" du KAPD aggravait la fragmentation objective du mouvement en la théorisant, il est facile d'invoquer les positions de principe de Pannekoek en faveur de la discipline et de l'organisation de la classe ouvrière en tant que conditions de succès de la lutte révolutionnaire du prolétariat. Pannekoek énumère de la façon suivante les trois facteurs qui confèrent sa force sociale à la classe ouvrière : le nombre et l'importance économique, la conscience et le savoir, l'organisation et la discipline (Not Pan 12, 13, 14).
L'affirmation du "Prolétaire" n'est pas seulement un faux, c'est une absurdité : Pannekoek ne pouvait pas "théoriser" la fragmentation, pas plus qu'il ne pouvait combattre la nécessité du groupement, de la coordination et de l'unification du mouvement révolutionnaire. Les conceptions théoriques doivent être expliquées à partir de leur support historique et social. L'anti-centralisme des anarchistes était l'expression des catégories petites-bourgeoises de l'artisanat et des "petits métiers" en même temps que de l'absence expérimentale de luttes sociales de grande envergure. La défiance de Pannekoek à l'égard d'une perspective déterminée de centralisation dans des circonstances déterminées est d'une nature toute différente : contre les kapédistes, la "discipline" et la "centralisation" étaient invoquées, de Lénine à l'USPD, pour défendre la discipline et l'organisation du vieux mouvement ouvrier qui avait démontré sa nature contre-révolutionnaire. C'est ce que ne peut comprendre le PCI, tellement s'est incrusté chez ses membres l'habitude de faire de ces deux termes des valeurs en soi. (à suivre)