Les communistes de gauche italiens en exil pendant la guerre

Publié le par Jean-Louis Roche

Les «communistes

de gauche» italiens en

exil en Belgique

 

La fraction italienne des communistes de gauche

 

Le communisme intransigeant de l'entre-deux-guerres, appelé aussi «fraction des communistes de gauche», a reçu, en ce qui concerne sa composante italienne, le surnom de «bordighisme», dérivant du nom du premier secrétaire du parti communiste italien, Amadeo Bordiga.

Cette appellation, utilisée ici par commodité, a été constamment repoussée par les bordighistes et Bordiga lui-même, comme la liaison abusive d'un courant de pensée radical à une personnalité précise. ­Ni trotskyste ni «centriste», ce courant est historiquement lié de manière indélébile au leader communiste napolitain.

A la fin de la première guerre mondiale A. Bordiga était, au sein du parti socialiste italien, à la tête d'une «fraction» dite «abstentionniste» -car elle refusait de participer à la vie parlementaire- qui publiait, via la Fédération de Naples du P.S.I. qu'il dirigeait, un organe appelé «Soviet».

Dès son détachement du P.S.I., la fraction abstentionniste de Bordi­ga créait en janvier 1921 à Livourne le parti communiste italien en se réunissant au groupe de «L'Ordine Nuovo» de Turin, dirigé par Anto­nio Gramsci.

Les «Thèses de Rome» que le P.C.I., adopta en 1922, étaient très largement inspirées par la tendance de gauche représentée par Bordi­ga.

Aux troisième et quatrième congrès du Komintern le P.C.I., dirigé par ce courant s'opposa aux directives estimées trop «centristes» de l'Internationale Communiste. L'Internationale Communiste (I.C.), via Jules Humbert-Droz notamment, (1) va tenter de convertir aux décisions de l'I.C. le premier secrétaire général du P.C.I. Constatant le désaccord complet et l'intransigeance des positions du C.E.du P.C.I., le délégué va s'attacher à remplacer le groupe dirigeant italien par un groupe favorable aux thèses de l' I.C. Amadeo Bordiga refusant d' être «dis­cipliné» les «gauchistes» du P.C.I. finissent par être écartés de la direc­tion du parti italien auquel l'I.C. impose une direction «centriste» (Gramsci, Togliatti, ... ) lors du congrès de 1926 qui se tient à Lyon les fascistes ayant pris le pouvoir en Italie.

Le courant de gauche du P.C.I. en exil va prendre pour bases théo­riques les «Thèses de Rome» de 1922 et la «plate-forme de la gauche» présentée à Lyon (mais qui n'obtiendra plus la majorité), pour se constituer officiellement en fraction italienne de gauche à la conféren­ce de Pantin (Paris) en 1928.  Ses membres sont exclus du P.C.I. «offi­ciel» mais ont des divergences trop profondes avec le trotskysme pour pouvoir rejoindre en 1930 l'Opposition Internationale de Gauche, ils vont avoir en outre à naviguer en l'absence de leur premier «timonier».

 

La «retraite» de Bordiga.

 

A partir de 1930 Bordiga va entamer une parenthèse de près de quin­ze ans de «retraite» politique volontaire hors des mouvements communistes.

Combattant irréductible de toutes les formes de réformismes et déserteur conscient de sa classe en faveur de la classe ouvrière, pour­quoi a-t-il accepté cette mise à l'écart ?

Certes, il va connaître pendant le fascisme des périodes de détention et de mise au confin (dont un mois vécu fraternellement avec Gramsci à Ustica, de la fin de 1926 au début de 1927), mais ces périodes sont encore très politisées puisque c'est au confin de Ponza qu'il vote une motion en faveur de Trotsky (ou plutôt opposée à la motion anti-Trots­ky) qui va entraîner son expulsion formelle du PCI en 1930.

 

De 1930 à 1945, par contre, il ne se consacrera qu'à son métier d'in­génieur et à l'étude.  Par lâcheté ?

Parce qu'il était persuadé de l'inutilité, en période de contre-révolu­tion, de toute action politique telle qu'il l'imaginait ? Parce qu'il esti­mait plus utile la réflexion théorique qu'une action sur le terrain tou­jours vouée à l'échec ?

Considéré par Mussolini comme inoffensif, Bordiga voit le fascisme omettre à partir des années trente de lui créer des problèmes, peut-être dans le but de le discréditer aux yeux de ses ex-camarades.

A partir de 1945, Bordiga va de nouveau émerger sur la scène poli­tique italienne, mais sans plus jamais atteindre la carrure qu'il avait dans les années vingt.

Inexistants sur le terrain électoral, les bordighistes resteront actifs dans les élaborations théoriques de l'extrême gauche par leur radica­lisme logique, même s'ils restent en pratique complètement stériles et souvent bloqués aux situations antérieures à la Seconde Guerre mon­diale. (2)

On doit évidemment se demander comment, malgré quinze années de silence total de leur leader, les petits groupes bordighistes ont pu connaître une certaine continuité.

L'explication de cette continuité doit être trouvée dans l'émigration politique de la période fasciste.

 

Les bordighistes sans Bordiga

 

On sait que l'avènement du fascisme a laissé sur les routes de l'exil une émigration politique souvent évaluée à environ un million d'Ita­liens.  Tous les partis antifascistes ont évidemment contribué à cette émigration politique, mais le Parti communiste, dont les membres sont l'objet de persécutions particulières, y participe pour une large part.

Parmi ces communistes italiens contraints à l'exil, on retrouve évi­demment des «intransigeants» qui, après le passage du PCI à une direction fidèle à Moscou, vont être expulsés ou s'en détacher.

La fraction de gauche du PCI va naître en tant qu'entité autonome (basée sur les «Thèses de Rome» et la «Plate-forme de la gauche») à Pantin en 1928 et va «tenir», complètement isolée de l'Italie, jusqu'à la fin de la guerre.

Les bordighistes -qui refusent ce nom qui les attacherait à une per­sonne plutôt qu'à un courant révolutionnaire-sont dans l'exil, pour des raisons idéologiques plus que de sécurité, en grande majorité des militants réclamant l'anonymat et qui écrivent sous des pseudonymes.

Une personnalité marquante va cependant se détacher pour animer la fraction en exil et, par sa présence à Bruxelles, va fixer en Belgique un certain nombre d'oppositionnels du PCI.  Il s'agit d'Ottorino Perro­ne, dont le rôle fut essentiel dans le maintien d'un courant de gauche communiste italien entre 1930 et 1945.

Le groupe d'histoire et de sociologie du communisme de l'Univer­sité libre de Bruxelles vient de recevoir les archives d'Ottorino Perro­ne et de son fils Amadeo, (3) qui permettent de mieux cerner le courant bordighiste en exil et la personnalité de son incontestable leader.

Ottorino Perrone, alias Vercesi, est né à L'Aquila, dans les Abruzzes, le 9 mai 1897.  L'informateur de police en Italie le considè­re comme un «propagandiste habile et très rusé, extrêmement dange­reux à cause de son intelligence, de ses relations et de sa culture». (4) Avec une formation de base d'expert-comptable, Ottorino Perrone part étudier à Venise, où il obtient une licence en économie et droit à l'éco­le supérieure de commerce.  C'est dans cette région qu'il participe à ses premiers combats antifascistes, notamment à l'occasion des occupa­tions d'usines en 1920 à Mira. (5) Lors du congrès de Livoume de 1921, qui voit le Parti communiste se détacher du Parti socialiste, il rejoint le premier et adhère aux thèses du fondateur du PCI, Amadeo Bordiga.  Sa fidélité aux idées bordighistes ne se démentira jamais.  En 1922, il est arrêté à Venise et figure parmi les accusés d'un procès dressé contre les antifascistes qui s'étaient violemment heurtés aux squa­dristes de Mussolini.  A cette époque, rédacteur de l'Unità et de Il lavo­ratore, il est en relations avec le Comité exécutif et la plupart des diri­geants du PCI.  En 1923, il est ramené de force de Venise à sa provin­ce d'origine.  En 1924, il se rend à Moscou au Congrès de la IIIème Internationale communiste.  Il émigre ensuite clandestinement en Fran­ce où il participe très activement à la défense des thèses de la gauche «bordighiste» au congrès du PCI à Lyon en 1926.

Expulsé de France en 1927, il va poursuivre en Belgique la diffusion des idées de l'opposition de gauche, désormais exclue du Parti com­muniste.

 

L'immigration italienne -arrivée massivement entre 1920 et 1930- n'avait pas en Belgique de noyau socialiste bien implanté, et le terrain était donc libre pour les communistes (en majorité «cen­tristes» mais aussi oppositionnels) dans ce milieu profondément anti­fasciste.

Autour de Perrone se regroupent à Bruxelles un certain nombre de bordighistes avec lesquels il fait paraître un bimensuel en italien, Pro­meteo, qui vivra dix ans, et une revue théorique en français intitulée Bilan.  Ottorino Perrone, intellectuel droit et intègre, jouit de la sympa­thie de nombreuses personnalités socialistes belges (P.  H. Spaak, P. Vermeylen...) qui font suspendre l'expulsion dont il est l'objet dès 1928.(6) Il fait également intervenir ces socialistes pour protéger d'autres réfugiés antifascistes. mais ne profite jamais de leur appui pour amé­liorer sa situation personnelle.  Il travaille comme comptable au syndi­cat des typographes et vit modestement dans un quartier ouvrier d'An­derlecht.  Politiquement, il reste très actif, maintient un certain temps des rapports avec Trotsky et les opposants russes (mais leurs points de vue se séparent), noue des contacts avec l'opposition de gauche belge et française, approfondit la réflexion théorique notamment sur la natu­re révolutionnaire ou non de l'Etat soviétique puis de la guerre civile espagnole.  Il est, avec une remarquable continuité doctrinale, le fil conducteur des communistes italiens antistaliniens, mais reste lié au mouvement ouvrier belge, notamment via le syndicat (qui tentera cependant de l'expulser).

Pendant la guerre, les autorités italiennes de Belgique demandent son arrestation à la Gestapo.  Activement recherché, il reste caché pen­dant près de trois ans.  A la Libération, il représente la fraction de gauche communiste dans la «Coalizione antifasciste» qui défend vis­-à-vis des autorités belges et des forces alliées les intérêts de la com­munauté italienne.  L'honnêteté et le désintéressement de Perrone, reconnus par toute la colonie, le font proposer à la tête de la Croix­Rouge italienne, qui s'occupe des questions de rapatriement, de regroupement des prisonniers, etc...

A travers cette fonction, il exerce, de fait, dans les locaux du consu­lat d'Italie, rue de Livourne, toutes les responsabilités consulaires avec l'aide de quelques employés laissés à sa disposition. 

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Jaio 22/12/2010 08:44


Bonjour, je m'intéresse à ces personnages parce que parmi eux il y avait également Giuseppe Missio un frioulien comme moi,qui avait été maire de Remanzacco (Près de Udine)et qui dans les années 20
avait dû s'enfuir en Belgique car poursuivi par les fascistes. La rumeur court qu'il aie été suicidé à Bruxelles