Mardi 27 septembre 2011 2 27 /09 /Sep /2011 18:15


(Lettre  des camarades de Marseille, publiée dans les « THESES DE TRAVAIL PARUS A L’OCCASION DE LA SCISSION DANS LE PARTI COMMUNISTE INTERNATIONAL, lettre remaniée, probablement de Lucien Laugier)

 

A propos de l’exposé des scandinaves à Marseille, des lettres de Lyon-Bourg, du Mans, le Centre a parlé de « théorisations hâtives », d’  « élaborations personnelles », et invoque contre ces sections le principe de discipline qui régit l’organisation. Or le moindre examen quelque peu attentif montre qu’il ne s’agit pas d’un problème de discipline ou d’indiscipline mais bien d’un problème politique. La position officielle du Centre est : sérénité (synonyme de silence). En effet il vaut mieux ne pas en parler au parti et traiter de ces questions en termes organisationnels disciplinaires. On peut d’ores et déjà faire remarquer qu’il s’agit là d’une position contraire à ce qui fût (et ce que doit encore être) un des acquis fondamentaux de la Gauche italienne, à savoir que sous chaque manifestation d’indiscipline gît en fait un désaccord politique. Pourquoi ne pourrions-nous pas appliquer ce principe à notre propre organisation, alors que nous l’avons appliqué à l’I.C. ? Bien au contraire le Centre impose le silence total entre les sections, la référence unique à lui-même, quitte à se citer lui-même pour appuyer ses arguments !!!

Cette attitude a plusieurs conséquences et implications assez graves pour la vie du parti. En premier lieu se développe ce que l’on pourrait appeler « l’irresponsabilité politique » des militants. Ne refuse-t-on pas de parler de ces divergences dans certaines sections sous prétexte de préserver les jeunes camarades de la confusion et du trouble ? La conséquence en est simplement, à plus ou moins bref délai, la mort du parti. Le centralisme organique n’est plus qu’un centralisme vide de tout caractère organique, du moins dans le sens où la Gauche Italienne le comprenait. En effet, ceci aboutit à une ossification du parti sur deux plans :

-          Tout d’abord au niveau de la vie politique elle-même, le parti n’est plus, ou tend à n’être plus, qu’un groupe d’individus attendant béatement les directives, les instructions d’une tête ; le centralisme marche à sens unique ;

-          D’autre part, au niveau des principes, en refusant toute expérience vécue (que l’on songe à Kiruna, par exemple pour la « question syndicale ») au nom de l’unité programmatique du parti.

On en arrive ainsi à avoir non plus des principes mais des dogmes (le plus important semble être celui de l’infaillibilité du centre, qui, s’il admet certaines erreurs, prétend néanmoins être toujours en mesure de les corriger lui-même) ; afin de maintenir ces « dogmes », on dénaturera la réalité, ou plus simplement on l’ignorera. Les discussions sur la nature de classe de la CGT illustrent parfaitement cette méthode : contre toute apparence, contre toute expérience, certaines sections continuent à soutenir que la CGT a conservé la « tradition de classe », malgré 50 ans de contre révolution ! Outre les aspects pour le moins déplaisants de cette méthode, de ce principe politique (par exemple, la falsification du contenu des réunions dans les comptes-rendus) , le résultat en est un véritable fétichisme des règles d’organisation, de la discipline-en-soi, au détriment de la clarté politique. Le caractère absolument tautologique (« nous avons la ligne juste, donc la ligne juste est ce que nous disons ») et le rabâchage désincarné de la presse du parti sont un symptôme de cette attitude d’esprit.

Une telle conception de la vie du parti entraîne un certain dédain pour les « déviants », ceux qui manifestent des divergences sur tel ou tel point de tactique du parti. Par exemple, lorsqu’il y a quelques mois, quelques camarades, dont de vieux militants, quittèrent la sinistre section parisienne, on ne prêta attention qu’à l’aspect « indiscipline » de leur attitude. Tout se passe comme si certaines sections avaient plaisir à voir disparaître de vieux militants, croyant ainsi retrouver la pureté révolutionnaire. Or il se trouve que les divergences sur la tactique syndicale, qui se sont manifestées depuis 1969, sont à nouveau à l’ordre du jour dans le parti. A vrai dire, il a fallu la réunion générale de septembre 71 à Marseille pour que cette question soit posée à l’ensemble du parti, pour qu’elle sorte des conversations de couloir. En effet, après cette réunion, le Centre a défini deux « positions syndicales » ayant cours dans le parti :

-          La première celle de l’U.S.C. de Florence, qui considère que la CGIL et la CGT représentent encore la tradition de classe, malgré leurs directions et leurs trahisons, et que le parti doit donc lutter dans ces syndicats pour les conquérir. L’U.S.C. est allée jusqu’à créer des « comités de défense du syndicat de classe » contre les perspectives d’unification des syndicats italiens. Notons que cette position fut longtemps la position officielle du parti et que le Centre, même s’il a reconnu certaines erreurs, n’a jamais qualifié cette position de « théorisation hâtive » ou « d’élaboration personnelle » ;

-          La deuxième position a subi un traitement tout à fait différent. Il s’agit de la position prétendument scandinave. Prétendument parce qu’il a fallu forcer quelque peu les faits pour transformer une leçon tirée de l’étude de la révolution allemande en mot d’ordre immédiat d’action syndicale, à savoir « sortie des syndicats » ou « destruction des syndicats ».

Mais le Centre qui, dans sa sérénité onctueuse se donnant les apparences de la réflexion, a eu besoin de plusieurs années pour arriver à admettre que la position officielle sur les syndicats n’était peut-être pas parfaite, n’a pas eu besoin de beaucoup de temps pour condamner les sections scandinaves en leur prêtant des idées et des intentions qui n’étaient pas le fait de ces sections. Cette pratique du centrisme entre deux positions qualifiées d’erronées permettait de se dédouaner, de poursuivre le mythe du centre infaillible, clairvoyant et juste. Mais la différence de traitement entre les deux « erreurs » en présence n’est pas la même, parce que la leçon que les scandinaves ont tiré, d’une part de la révolution allemande, d’autre part des luttes ouvrières récentes de la Scandinavie, débouchait sur une mise en question de la routine, du train-train quotidien, du formalisme vide du PCI. Et le centre ne s’y est pas trompé : sa réaction a eu pour conséquence d’éluder et de masquer la question politique sous-jacente à la question syndicale, c'est-à-dire des rapports entre le parti et la classe.

La position de Florence était justifiée par la nécessité historique de conquérir les syndicats ouvriers avant la révolution : « sans syndicats révolutionnaires, pas de révolution ». Il faut bien reconnaître que pour tous ceux qui ont érigé en principe le syndicat, qui en le fétichisant ne voient que lui comme intermédiaire entre le parti et la classe –alors que les termes « d’associations économiques de la classe ouvrière » recouvrent bien d’autres possibilités -, l’exposé des camarades scandinaves à Marseille a fait l’effet d’une véritable douche froide. En effet, les masses révolutionnaires, c'est-à-dire celles qui marchaient vers l’insurrection prolétarienne, luttaient également, par l’intermédiaire des « Unions », contre l’A.D.G.S., syndicat social-démocrate traditionnel en Allemagne. Révolution contre les syndicats ? La question peut paraître brutale et scandaleuse. Ce n’est pas une raison pour ignorer les « Unions » et les passer sous silence, au contraire ! Mais si elles ont laissé des traces dans l’histoire, les Unions n’en auront laissé aucune dans la publication italienne du PCI : « Il Programma Comunista », puisque le N°22 – 1971, donnant le compte rendu de la réunion de Marseille, ne souffle mot de ces organisations, pourtant de tendance révolutionnaire. Les méthodes que nous dénoncions plus haut trouvent ici une parfaite mais déplorable illustration.

Nos camarades scandinaves ont tiré trois « leçons » de la révolution allemande :

1)      Il y a eu une rupture radicale entre les catégories les plus combatives et les autres restées fidèles à l’ADGB ;

2)      De nouveaux organes intermédiaires (Unions, Conseils), sont apparus, qui luttaient dans un sens prolétarien ;

3)      La destruction des syndicats contre-révolutionnaires apparaît encore comme historiquement nécessaire.

Il s’agit là, non d’élaborations hâtives, mais bien des faits historiques. Or sur cette question de la révolution allemande, le moins que l’on puisse dire c’est que l’Internationale communiste fût bien imprécise et confuse, comme elle le fût à l’égard du mouvement ouvrier dans d’autres pays (USA, Angleterre) ; cette confusion fit par exemple que, sans que la situation ait fondamentalement changé, l’IC développa des mots d’ordre contradictoires, séparés à peine de quelques mois. Cette indécision de l’IC fut à l’origine même du centrisme des dirigeants du K.P.D.(S) au moment de la lutte ouverte et entraîna donc la confusion en Allemagne, où se ressentit profondément l’absence d’un PC suffisamment mûr. N’oublions pas non plus que les communistes allemands étaient affaiblis par le massacre dont avaient été victimes les spartakistes. Ainsi le KPD apparait comme l’exécutant fidèle, quasi automatique, des mots d’ordre de l’IC : avec 50 ans de recul, les tares de la révolution allemande apparaissent aussi comme étant les tares de l’IC. En effet, l’hésitation de cette dernière ne peut plus apparaître comme une simple erreur de tactique, mais bien comme une faiblesse politique. Loin de nous l’idée d’attribuer cette faiblesse à tel ou tel dirigeant, ou même à une section en particulier. Cette hésitation dans la question cruciale des rapports entre parti et classe est dûe à l’immaturité politique d’ensemble du mouvement ouvrier à cette époque. Elle permet d’affirmer que sur bien des points, la IIIème Internationale a été l’héritière de la IIème ; ainsi s’expliquerait la crainte viscérale chez certains de rompre avec la social démocratie, ou du moins avec le centre des vieux partis sociaux-démocrates.

Ce centrisme du KPD (S) exprimé par Lévi, devait entraîner des réactions, dans un pays où le capitalisme ayant atteint sa phase impérialiste, le prolétariat devait se retrouver seul. C’est en réaction contre ce centrisme que s’est forma le KAPD. Bien entendu, il n’est pas question pour nous de lui décerner un brevet de marxisme pour ce simple fait, de lui attribuer toutes les qualités d’un parti communiste à la hauteur de la situation. On ne peut cependant se contenter de le classer purement et simplement dans « l’enfer » des comparses « anarchistes » : la simple lecture de Görter et Pannekoek, des thèses du KAPD sur le parti et son rôle, montre qu’il n’avait pas grand-chose à voir avec l’anarchisme. Notons au passage que la polémique du centre repose là aussi sur l’amalgame : on met Görter et Pannekoek dans le même panier, et la critique des bourdes du premier permet de faire l’économie d’une étude sérieuse du second… D’autre part, Pannekoek fut l’un des plus lucides critiques de la IIème Internationale et l’un des analystes les plus clairvoyants de l’évolution de la société capitaliste. Mais qui veut noyer son chien  l’accuse d’avoir la rage ; alors, on réduit l’ensemble du KAPD à cette seule énormité : « Pas de chefs ! » ! Une telle grossièreté dans la polémique relève du stalinisme pur et simple, et son absurdité ne peut que provoquer les éclats de rire de ceux qui connaissent tant soit peu la question.

Concentrer toute la critique sur quelques individus, sur un groupement dont on nous dit qu’il était peu important (mais alors pourquoi tant en parler ?) peut faire oublier la tâche, essentielle pour la clarification politique, donc pour le mouvement futur, de critique à l’égard des positions erronées de l’IC. On nous a dit : mieux vaut avoir tort avec l’IC qui était marxiste, que raison avec le KAPD, qui ne l’était pas. S’il y a des erreurs à corriger, ce sont pourtant celles du mouvement communiste qui doivent l’être en priorité, et il est inutile de reprocher aux autres de n’être pas marxiste. Quant à l’IC, elle est loin d’être « intouchable » : ce n’est pas par hasard ou un tour de passe-passe que le stalinisme s’en est emparé ; l’erreur vient de plus loin. Cette tâche de critique  vis-à-vis de l’IC, la Gauche italienne l’a engagée presque dès le début ; mais elle doit être poursuivie, maintenant que le recul nous permet de faire des analyses plus serrées. Non par souci d’érudition historiographique, mais bien par nécessité politique pour la vie du parti et pour le mouvement à venir. En effet, dans sa lutte contre toutes les critiques démocratiques, vulgaires ou trotskistes de la contre révolution stalinienne, le PCI a été amené à défendre intégralement le « léninisme ». Cette tâche accomplie dans des conditions difficiles a été menée à bien ; mais en aucun cas elle ne peut suffire et nous donner une assurance « tous risques » pour la révolution à venir. On ne peut en effet oublier les échecs révolutionnaires du premier après-guerre. Si on ne peut tirer de ces échecs des perspectives claires et détaillées pour l’avenir, on peut du moins discerner et analyser les voies qui sont désormais fermées. En ce sens, la révolution allemande n’aura pas été un échec : elle a amorcé dans les faits la critique de l’héritage social démocrate de la IIIème Internationale.

Un des éléments de cet héritage, concerne la conception des rapports entre parti et classe. Il est indéniable qu’entre la société capitaliste décrite par Marx et Engels et celle de 1919 en Allemagne, il y a eu une évolution, non pas quant à la nature de cette société, mais plutôt une évolution de degré ; on passe du capitalisme réformiste à l’impérialisme. Sinon, comment expliquer la permanence de la contre révolution ? Comment expliquer la permanence du stalinisme, alors que les contradictions accumulées par le capital sont infiniment supérieures à celles d’il y a 50 ans ? De plus, l’oppression du capital s’est étendue :

-          D’une part, aux pays sous-développés,

-          D’autre part, à de nouvelles couches sociales.

Même si la faim et la misère ont relativement disparu des sociétés européennes, l’insécurité face à la vie, face à l’avenir s’est considérablement développée. Ceci s’explique par la révolte des couches « techniciennes » sur lesquelles les sociologues bourgeois ont largement épilogué.

Or la revendication économique ne fait que renforcer le syndicat, qui est actuellement l’instrument de domination le plus puissant du capital sur le prolétariat. D’autre part, on ne peut pas dire que la revendication économique, à l’heure actuelle, entraine un début de prise de conscience de classe, comme c’était le cas dans la phase pré-impérialiste du capitalisme , et l’on peut noter que le syndicat intégré à l’Etat est devenu un instrument de redistribution de la plus-value. Les réformes et les résultats immédiats ne sont pas le prologue d’une crise, bien au contraire.

DE plus, en raison du potentiel élevé des contradictions, de la concentration économique, de la centralisation politique et d’un quasi état de siège social permanent déguisé sous des apparences « démocratiques », la lutte de classe, qui ne peut reprendre son essor sans le préalable d’une rupture radicale de l’équilibre social et politique, sera contrainte, sous peine d’étouffement immédiat, de réaliser avec une très grande vélocité le passage de la contestation économique à la mise en cause politique de la domination du capital.

Une des conditions de la lutte révolutionnaire ouverte, ce sera la rupture radicale des liens syndicaux qui ligotent le prolétariat. Il est significatif à cet égard que les actions ouvrières importantes de ces derniers temps (Kiruna, Limbourg, automne « chaud » en Italie, grève Renault, grève de la RATP) se soient faites sans les syndicats au départ, souvent même contre eux (même s’ils ont pu, conformément à leur rôle d’organes de l’Etat capitaliste, récupérer certains de ces mouvements). En outre, la révolte contre la discipline du capital jouait dans ces mouvements un rôle plus important que la simple revendication économique. Cette révolte, autrefois fait des seules catégories surexploitées, tend à se généraliser à toutes les catégories.

Bien s, on ne peut encore décrire et prévoir en détail les caractères de la future reprise de classe. Il n’empêche que l’on doit se pencher sérieusement sur cette question et se libérer du poids de l’expérience russe, qui est davantage rattachée à la phase pré-impérialiste du capitalisme qu’à sa « phase suprême », afin de pouvoir réexaminer comment se pose aujourd’hui et se posera demain la question des rapports entre parti et classe. Ce n’est certainement pas en mettant la question sous le boisseau et en se contentant de ritournelles sempiternelles (les organes de presse du PCI font quelquefois penser aux moulins à prière des moines thibétains) qu’on résoudra cette question. C’est en ce sens que nous disons que la tâche de reconstruction de la théorie n’est pas terminée. Réexaminer les voies révolutionnaires historiquement condamnées, analyser les expériences des luttes ouvrières actuelles, telles sont entre autres les tâches du parti. Se voiler la face, crier au scandale, exorciser le mal et imposer le silence, tout cela ne sert à rien. Ce sont tous les communistes véritables qui doivent se mettre au travail afin de saisir la signification et l’orientation du vent de révolte et d’indiscipline qui souffle sur la société capitaliste.

Sans doute, ces critiques et ces propositions remettent en cause le confort intellectuel, la routine dont certains voudraient se contenter. Il est évidemment plus facile de faire confiance aveuglément au dieu-centre, et de continuer à ronronner sous sa houlette. La mise en cause que nous proposons est moins confortable, et elle est pleine d’incertitudes dans la mesure où le travail proposé n’a pas encore pu être approfondi ; il y a néanmoins une certitude, et elle est de taille : continuer à faire ce que fait le centre, c’est accepter délibérément d’être en dehors de l’histoire ; s’intégrer au travail que nous proposons n’est pas une panacée, mais permettra du moins à une organisation vivante d’avoir une vie politique réelle. Il nous semble que le choix est clair ; il concerne tous les communistes dignes de ce nom, et il ne fait que reprendre « le fil du temps », de ce temps où la Gauche italienne était autre chose qu’un ensemble vide.

 

Novembre-Décembre 1971

Ce texte est un résumé remanié de la lettre de camarades de Marseille qui n’a pu en son temps connaître une diffusion assez large.

-           

 

 

 

 

 

 

Par Jean-Louis Roche
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés