Partager l'article ! La victoire de Franco, c'est la défaite du prolétariat…: Mario De Leone et la révolution espagnole ...
Mario De Leone et la révolution espagnole
de Fausto Bucci et Rossano Quiriconi
en collaboration avec Claudio Carboncini
La collection est dédiée à notre amie Virginia Gervasini (1915 – 1993) : petit hommage à son long engagement dans la révolution espagnole, dans la résistance française, et en Sicile après la seconde guerre mondiale – à Portella delle Ginestre et à Palerme –, pour un monde plus libre et plus juste.
La Ginestra– Comitato pro ex Ilva
Follonica 1997
Préambule
Le premier qui parla longuement de Mario De Leone fut, en 1974, l'un de ses vieux amis, le docteur Berardino Fienga, dans sa maison de Naples, tapissée de livres, de journaux et de chemises contenant des notes et des coupures. Répondant à nos demandes, le vieux médecin évoqua les années les plus importantes de sa vie généreuse et aventureuse, son non à la première guerre mondiale, "les deux années rouges" et le fascisme, l'exil à Marseille, l'épopée espagnole, Saint-Domingue et le Mexique, et, en même temps, les vies et les espérances, l'engagement et les rêves, de Gennaro Avolio et de Mario De Leone, d'Armido Abbate et d'Enrico Russo, de "Pacifico" et de Fernando De Rosa, de "Fosco" et de Berneri, de Duilio Balduini et de Rosa Winkler, de "Nathan" et de Barbieri.
Quelques semaines après, le docteur nous faisait parvenir les photocopies de sa correspondance avec De Leone en France et celles relatives au « "Projet" pour la création des "groupes" ouvriers d'action révolutionnaire », rédigé à Barcelone le 25 octobre 1936 par Enrico Russo et ses camarades(1). Deux années plus tard, à Paris, Piero Corradi nous remettait trois plis contenant les lettres écrites par Bordiga à Michelangelo Pappalardi et à Bruno Bibbi en 1925-26, celles envoyées, en 1926-27, par Karl et Hedda Korsch aux "Groupes d'avant-garde communiste"(2) et celles que De Leone avait adressées, du 4 septembre au 1° novembre 1936, à Korsch et à la C.E. de la "Fraction italienne de la Gauche communiste"(3).
Les souvenirs, les papiers et les conseils, du docteur Fienga nous ont aidés, ainsi que d'autres billets et missives retrouvés en France, à tracer le contour d'une des périodes les plus difficiles parmi les vicissitudes humaines qu'a connues De Leone, à apprécier sa capacité à sourire des revers (« … Nous sommes allés à l’encontre des commandements du Seigneur et nous avons été punis… »), et à redécouvrir sa veine poétique qui affleure sans cesse, sa fidélité aux amis, son amour pour la vie :
« Le trône vacille… Mais dehors, le soleil léger inonde les rues. Je repense à Faust. Et je donnerais moi aussi mon âme au diable pour vivre. Jamais la vie ne m'est apparue aussi belle »..
La manière délibérée avec laquelle De Leone se laissa glisser dans la révolution espagnole, sa capacité à "lire" ces événements extraordinaires, uniques, sans se laisser emprisonner par un modèle qui dépendait et découlait d'un parti central et hypertrophique, ressortent de ses articles et de ses lettres à Corradi(4), lesquelles nous ont fourni l'occasion non seulement de reparcourir ses positions sur la guerre civile, mais aussi de revisiter – dans une simple chronique – la polémique déchirante que la question espagnole provoqua dans la fraction bordiguiste.
Et de recomposer, patiemment, les existences de quelques "oubliés", marquées par une pauvreté matérielle harcelante (et de longues persécutions), mais riches d'idéaux et d'enseignements civiques : de Mario Bramati, tombé en combattant pour la libération de Paris, après d'infinies tribulations (les féroces agressions fascistes subies à Monza, la faim à Ivry, l'internement à Barcarès et à Saint-Cyprien…), au juif Feingold ("Michel"), anéanti dans un camp d'extermination nazi, d'Emilio Lionello, qui après un long séjour dans les camps staliniens espagnols passa dans les camps français de Saint-Cyprien et de Peaux pour finir ensuite dans les camps polonais, à Gildo Belfiore, blessé à Huesca, enfermé au Vernet et déporté en Allemagne, et les autres militants de la Colonne Lénine qui, à Monte Aragón et Estrecho Quinto, apportèrent leur contribution à la lutte que les travailleurs espagnols menaient avec un grand courage contre les rebelles.
Sans en négliger d'autres, non moins tourmentées : celles d'Emilia Buonacosa, de Celso Persici, de Duilio Romanelli et d'Edoardo Magnelli, qui restèrent fidèles, en France, en Belgique et en Espagne, dans les prisons et dans les îles de relégation, aux idéaux qu'ils avaient embrassés dans leur jeunesse.
Des années napolitaines à l'exil en Russie
Mario De Leone naquit à Naples le 2 juillet 1889 dans une famille de la petite bourgeoisie considérée comme agitée : le père, Tommaso, est un professeur qui travaille pour les chemins de fer de l'État, la mère Giovanna Prodromo, fait la ménagère. Mario fréquente les écoles techniques dans la capitale de la Campanie, et il obtient le diplôme de comptable, puis il est engagé dans la Société napolitaine du gaz. Il cultive cependant une vocation littéraire et le premier juillet 1914, une de ses poésies ("Fornication d'automobiles") trouve place dans "Lacerba", une importante revue florentine : « Collision involontaire, / fornication enragée / de deux automobiles – volonté, / étreinte de deux guerriers / hardis du mouvement, / syncope de deux cœurs – moteurs, / effusion de sang – essence. / Stagnation du va-et-vient, / étang immobile de curiosité, / plaintes. Plaintes de blessés. »
En 1915, un autre de ses poèmes lyriques, "L'équipage", paraît dans l'"Écho de la culture", un périodique napolitain dirigé par Francesco Grieco : « Le long de la plage / dans la plus obscène des gargotes / chaque fois je vous retrouve / vieil équipage aviné. / Vous avez des visages joyeux et hâlés / patinés de couleur brunâtre/ la salinité, la canicule / vous ont tellement tannés. / Que vais-je faire de mon visage / blême, fragile, où la pâleur / délaye toutes ses langueurs? / Que vais-je faire de ce visage?… ».
Durant les mêmes années, il donne à l'impression un ou deux volumes de vers, mais l'engagement politique, qui l'amènera au Parti socialiste et au mouvement syndical, le détourne de la poésie(1). La figure de référence des socialistes napolitains, qui refusent le réformisme et l'entente avec la franc-maçonnerie, est, en cette fin de la "belle époque"(*), quelqu'un qui a le même âge que De Leone, l'ingénieur Amadeo Bordiga, qui, depuis 1912, a fait son apparition sur la scène nationale. C'est Bordiga qui s'est opposé, dans la Fédération de la Jeunesse Socialiste, au "culturisme" de Tasca au nom de la lutte de classe et qui a réclamé l'expulsion du P.S.I. de Podrecca, de même que celle de Bissolati; c'est Bordiga qui combat les dégénérescences "blocardes"(**), et qui développe, entre les travailleurs de la Campanie, une action de prosélytisme « avec un esprit de classe rigide, une base organisationnelle ouvrière et syndicale, une finalité révolutionnaire, une méthode intransigeante, et, si possible le boycottage du parlement ».
C'est Bordiga, avec Gerardo Turi, qui se prononce contre l'intervention avec un non ferme qui est partagé par De Leone(2); un non à ceux qui rêvent de champs de bataille, en se grisant pour Trente et pour Trieste, un non aux hésitations du P.S.I., qui se résolvent dans le mot d'ordre équivoque : « Ni adhérer, ni saboter".
La guerre, qui étouffe les libertés (les feuilles anarchistes sont supprimées, les feuilles socialistes sont caviardées, la distribution de l'"Avanti!" est interdite dans 12 provinces) et qui impose de très lourds sacrifices, n'alimente pas seulement les germes réactionnaires qui déboucheront dans le fascisme, mais elle détermine aussi – au travers des souffrances inhumaines des tranchées – la radicalisation des révolutionnaires. Et à Naples, quand à la fin de 1918 – le conflit étant terminé – on revient en quelque sorte à la "normalité", beaucoup de survivants reprennent immédiatement leur poste de lutte, en s'engageant généreusement dans le parti socialiste et dans les fédérations de métier. « Des hommes comme Angelo Russo – a écrit Colapietra – chez les cheminots, Borracetti et Mutarelli chez les traminots, De Leone chez les employés des services publics, Troiano chez les employés de la poste et du télégraphe, Cipriani chez les ouvriers de la sidérurgie, Ricciotti et Enrico Russo chez les métallurgistes, militaient tous dans les rangs du socialisme de gauche, et ce n'est qu'au cours de la guerre qu'ils se sont affirmés avec une tendance nettement intransigeante et révolutionnaire ».
Un signe important de cette renaissance est la parution dans la capitale de la Campanie, le 22 décembre 1918, d'un nouveau périodique socialiste – dirigé par Bordiga – qui s'appelle "Il soviet" et qui accueille le 19 janvier 1919 un article attribuable à De Leone, "Le prêt aux employés", signé Mario : « … nous écrivons pour tirer la conséquence logique que la classe des employés doit savoir lutter si elle veut vaincre, qu'elle doit savoir s'organiser si elle veut conquérir la place qui lui revient dans le nouvel ordre social… Vous avez entre vos mains l'arme du raisonnement qui persuade, vous avez avec vos organisations l'arme pour battre le monstre. Arrêtez une bonne fois pour toutes de mendier l'aumône! Celui qui travaille doit avoir conscience de son état… ».
Devenu membre de la Commission exécutive de la Bourse du Travail de Naples, De Leone est candidat sur la liste socialiste qui, le 13 juillet 1919, obtient aux élections de l'exécutif de la B.d.T., plus de 5 000 voix, contre à peine 436 pour les socialistes "blocards". Michele Pagliuca, premier des élus, reçoit 5 687 suffrages, et De Leone, qui arrive à la deuxième place, 5 643. Une semaine plus tard, les 20 et 21 juillet, les ouvriers napolitains (conduits par la Bourse confédérale du Travail, dont un représentant a une place permanente au siège de la ruelle Donnaregina) participent à la grève générale internationale en faveur des soviets. Parmi les orateurs officiels (Bordiga, Fobert et Borracetti à Naples, Sanna et Cecchi à Scafati, Schiavone à Nocera), on trouve aussi De Leone, qui parle avec Vellinati et Reale à Barra et Ponticelli, après qu'il a contesté, dans une lettre envoyée le 20 à " Il soviet", la prise de position de la Fédération des services publics contre la cessation du travail : « Cher Soviet, les journaux bourgeois de la ville ont publié, avec une très grande abondance de caractères gras, une motion approuvée par le Conseil de la fédération des services publics, qui refusait l'adhésion à la grève de manifestation des 20 et 21 juillet, sous le prétexte spécieux que les déclarations de Nitti avaient éliminé les causes de la protestation prolétarienne… Je conteste la légitimité de cette délibération, non seulement du fait du manque de sincérité qui la forme, mais aussi du fait que la convocation du conseil fédéral n'a pas été notifiée à plusieurs dirigeants d'associations, parmi lesquelles l'association des gaziers, l'association des employés du gaz et l'association des électriciens de Torre Annunziata. Monsieur Forni, qui est démissionnaire, devrait arrêter avec ce système qui consiste à faire et à défaire capricieusement, sans respect de la volonté et du droit d'autrui ». Le 31 juillet, De Leone nie sèchement, dans la même feuille, appartenir à la franc-maçonnerie : « On me rapporte la rumeur qui circule, à savoir que je serais entré dans le parti socialiste tout en étant un franc-maçon régulier. Je démens cette affirmation parce qu'elle ne correspond pas à la vérité »(3).
Il est plutôt proche de Bordiga – il est, comme lui, abstentionniste – et il soutient en plus d'une occasion "Il soviet" en recueillant (septembre 1919) 75,50 lires de souscriptions et en versant (août 1920) une autre contribution, avec Rodolfo Fobert, Francesco Misiano et Enrico Russo. « Il a été – rappellera "Prometeo" – à la gauche du parti socialiste, il lutta inlassablement contre le réformisme et il en pointa toutes les déviations opportunistes. En 1920, il participa à la formation de la fraction abstentionniste qui [représentait] la saine réaction du prolétariat révolutionnaire au marasme collaborationniste du P.S…. »(4). En novembre 1920, deux mois avant le Congrès de Livourne, il est, au siège socialiste de Borgo S. Antonio Abate, l'un des auteurs de la motion communiste qui s'identifie largement aux positions de la fraction bordiguiste. « Après 30 jours de discussions serrées, les socialistes napolitains – a rappelé Gaetano Marino – votèrent en majorité pour la motion de gauche… ».
De Leone adhéra au Parti Communiste d'Italie en janvier 1921, avec le même Marino, le professeur Ludovico Tarsia in Curia et le journaliste Ugo Arcuno(5), en un moment très tourmenté par l'intensification préoccupante, dans la province napolitaine, des violences fascistes. Tombèrent sous les coups des fascistes armés, l'ouvrier de 54 ans Diodato Bertone, assassiné le 25 février à Torre Annunziata, le jeune employé communiste Giuseppe Spina, blessé à mort à Naples le 1° mai, et le travailleur Gaetano Caruso, tué le 18 mai à San Giorgio a Cremano. Le même mois, les "noirs" dévastèrent le cercle communiste de la via Castellana à Fuorigrotta et le 22 juillet, après les événements de Sarzana(*), ils tentèrent des "représailles" contre l'imprimerie Cozzolino, "coupable" d'imprimer "Il soviet". Enfin, après d'autres bastonnades et purges, les "esclavagistes" commencèrent à agresser jusqu'aux catholiques.
C'est dans ce contexte que le II° Congrès provincial du PCd'I se tient à Naples, en janvier 1922. Le rapporteur principal est Bordiga qui traite largement des problèmes internationaux (et qui polémique, en matière de tactique, avec Radek); il ne parle que vers la conclusion de la question syndicale et « du réseau dense de groupes communistes infiltrés dans les syndicats ». Après lui, Giovanni Sanna et Ludovico Tarsia prennent la parole, puis, les congressistes, après avoir adressé un vibrant salut à Sacco et Vanzetti, élisent les membres du nouveau Comité provincial, qui sont Carrese, Estrano, Ciampi, Natangelo, Salvi, Vetere, Luigi Carrabba, Angelo Russo et De Leone, « propagandiste actif » et qui fréquente – selon la préfecture napolitaine – « toutes les réunions secrètes » communistes. « Les trois derniers camarades – rapporte le journal de Bordiga – constituèrent l'exécutif ».
De Leone ne reste que quelques semaines dans l'exécutif parce que, en mars, il part pour l'Autriche et l'Allemagne, avec la mission d'acheter pour la firme "Leonardo da Vinci" une certaine quantité d'accessoires automobiles. Ses compagnons de voyage sont l'ex-capitaine maritime Alfredo Morelli, V. Feola et Ferruccio Virgili, un curieux personnage possédant des notions de mécanique, qui prétend être ingénieur et avoir élaboré un projet aéronautique révolutionnaire. Le groupe, après s'être arrêté à Vienne, rejoint Berlin où De Leone, Virgili et Feola (Morelli restera au contraire pour quelque temps en Allemagne) obtiennent de l'Ambassade des soviets les visas d'entrée en Russie. En mai, tous les trois sont à Moscou où Virgili, qui a été recommandé par Bordiga, cherchera vainement pendant plus de dix ans à donner corps à son invention avec les moyens que les Russes lui ont fournis (6).
Quant à De Leone, il s'établit dans un village des alentours de la capitale où, le 22 juin, on lui confie la gestion d'une coopérative agricole et de consommation. Passé "mécani-quement" – comme tous les communistes étrangers – au parti bolchevick (PCR), il est membre à partir de 1923 de la section italienne du Club international des émigrés. Tout ceci se passe sans que rien ne filtre sur son compte jusqu'à ce que, le 10 juin 1925, Tommaso De Leone demande au Ministère de l'Intérieur que soit délivré à son fils un passeport pour un voyage Moscou-Naples-Moscou.
Quinze jours plus tard, Mario rencontre dans la capitale soviétique l'attaché commercial italien afin d'avoir les adresses des industries principales qui produisent dans notre péninsule les outillages agricoles dont il a besoin pour implanter une fromagerie dans le "sovkhoze" expérimental de 170 hectares qu'il administre au nom de la "Coopérative des émigrés italiens". Il ne cache pas à son interlocuteur qu'il est inscrit au PCd'I et qu'il s'occupe de l'organisation "économique" des réfugiés, ainsi que ce dernier se dépêche d'en référer à l'Ambassade fasciste.
Malgré cela, la validation de son passeport lui est accordée, grâce également au déchiffrage erroné d'un télégramme avec lequel Rome en interdisait le renouvellement. L'erreur porte sur un échange de lettres et de télégrammes transmis par téléphone entre le Ministère de l'Intérieur, la Préfecture de Naples, l'Ambassade en U.R.S.S. et le Ministère des Affaires étrangères qui, le 14 août 1925, suggère de le refouler au cas où il se présenterait à la frontière italienne : « Malgré avis contraire exprimé par Préfecture Naples, a été donné instruction, en date 23 juillet, à Ambassade à Moscou, refuser nouveau passeport communiste italien De Leone Mario, qui avait intention de retourner de Russie dans le Royaume. Par erreur déchiffrage télégramme, Ambassade Moscou ayant renouvelé passeport, je prie V.E. vouloir donner instructions autorités frontalières refuser entrée De Leone… Pour le ministre Paolucci De Calboli ».
Mais le ministre de l'Intérieur n'est pas du même avis : on ne peut pas empêcher un citoyen italien de faire retour dans son pays; à condition qu'on lui retire le document à sa rentrée et qu'on le surveille de manière adéquate. Pendant ce temps, des ordres péremptoires sont donnés afin qu'il soit bloqué à la frontière.
Pendant qu'on discute de cette question à Rome et à Naples, les communistes italiens qui vivent à Moscou apprennent, en juin 1925 (sept mois avant le III° Congrès du PCd'I à Lyon), par un communiqué, que De Leone partage certainement le plaidoyer du Comité d'entente, constitué en Italie par certains représentants de la gauche (Damen, Repossi, Perrone, etc.). Selon les exilés, « la constitution éventuelle d'une fraction pour la préparation du congrès est pleinement justifiée… ». Le groupe « déplore que les organes centraux du parti développent leur campagne contre le Comité d'entente, considéré par eux comme une fraction, avec des méthodes indignes d'insinuations larvées qui empêchent toute sérénité de jugement pour la masse du parti », en diffusant les doutes les plus ignominieux envers les camarades qui l'ont créé à seule fin de renforcer « les capacités révolutionnaires du parti et de l’Internationale ».
Le 24 août, De Leone parvient au poste frontière de Tarvisio où il est fouillé "infructueusement"; puis, après avoir subi la confiscation de son passeport, il poursuit sa route vers Milan et il arrive le 2 septembre à Naples. Le 14 il sollicite la restitution de son document pour retourner en Russie et le 18 il épouse Giuseppina Minieri (ou Miniero). Le même jour, il est fiché par la Préfecture napolitaine. Sur le mod. A – destiné au Ministère de l'Intérieur –, il est noté qu'il mesure 1,65 m., qu'il porte des lunettes, qu'il a les cheveux châtains et le front haut. Ex-employé privé, il demeure en ce moment – récite le "profil" – à la via D. Sorano chez ses parents, mais il est domicilié en Russie; il est capable de faire des conférences et il en a fait parfois. Ayant récupéré son passeport, De Leone quitte Naples le 29 octobre avec sa femme et le 11 novembre, après avoir fait étape à Milan, il traverse la frontière à Tarvisio, en direction de Moscou.
L'année 1926 commence avec la défaite de Bordiga et de la gauche au III° Congrès du PCd'I à Lyon. En février, l'ingénieur napolitain prononce à Moscou un "puissant" discours à la 6° session du Comité exécutif élargi du Komintern et il demande à Staline, qui lui donne des réponses déconcertantes, ce qu'il adviendra de l'U.R.S.S. si la révolution ne se produit pas en Occident. Dans les mois suivants, la lutte entre Staline et Trotski se termine en faveur du premier et le "prophète désarmé", ayant expérimenté les méthodes de bandit de l'appareil, accomplit un repliement qui ne le sauve ni de la défaite ni de l'exclusion du PCR qui s'est ensuivie. L'on ne sait rien de l'action politique de De Leone durant ces mois-là : on ignore si, en février, il a écouté le rapport fait par Bordiga sur la situation italienne, dans la chambre de Verdaro au "Lux" de Moscou(7), et sous quelle forme il aurait participé à la bataille des opposants. Le seul document qui le concerne au cours de cette année, c'est une lettre (du 3 août 1926) du Commissariat pour la province de Naples qui confirme sa présence en Russie. Ensuite, les sources de la police enregistrent que, dans les premiers mois de 1927, il s'est adressé à l'Ambassade italienne pour obtenir la prorogation de son passeport et que le 2 mai le Haut Commissariat de Naples s'est prononcé contre le renouvellement parce que son retour au pays pourrait cacher « des buts inavouables de propagande communiste ».
Six mois plus tard, le 5 novembre 1927, le communiste napolitain assiste, avec une délégation du PCd'I aux célébrations du X° anniversaire de la Révolution d'Octobre. L'atmosphère politique est lourde et les opposants à Staline, qui résistent encore (il s'agit en majorité de trotskistes russes), sont déportés dans l'enfer sibérien où ils rejoignent beaucoup de leurs anciennes victimes (libertaires, mencheviks, socialistes révolutionnaires…). Contrairement aux bordiguistes, réfugiés en France et en Belgique qui sont depuis longtemps exclus (comme Perrone, Ludovico Rossi, les frères Pierleoni) ou démissionnaires (comme Pappalardi) du PCd'I, De Leone est encore inscrit au PCR et il fait partie, à Moscou, du groupe nombreux et batailleur des "gauches" qui comprend, entre autres, l'avocat di Cecina, Ersilio Ambrogi, Plinio Trovatelli, le professeur Virgilio Verdaro, Arnaldo Silva et Pio Pizzirani (8).
La position du groupe entier est de plus en plus délicate et difficile : l'intolérance des staliniens ne fait que croître (dans son autobiographie, Trotski, exclu du parti le 14 novembre 1927, parlera, en se référant à cette période, de « terreur monstrueuse ») et les issues sont peu nombreuses, compromettantes et risquées. Précipités, pour échapper au fascisme, dans un univers encore plus sombre et redoutable, profondément déçus par le "paradis soviétique", de nombreux dissidents commencent à caresser l'idée de s'"évader" de cette réalité où l'on peut passer soudainement de la condition de leader à celui de relégué, comme c'est arrivé à Trotski, interné à Alma Ata en janvier 1928, ou de l'état de réfugié à celui de prisonnier (c'est ce qui arrivera aux anarchistes Alfonso Pertini et Francesco Ghezzi). À quelques semaines du transfert forcé de Trotski en Asie, De Leone, conversant avec une personne de confiance de l'Ambassade fasciste, laisse transparaître, en même temps que la nostalgie de ses parents et de sa ville natale, « son découragement en raison de sa vie de réfugié politique » et l'« effondrement » de ses illusions idéologiques en raison de la différence relevée entre « théorie et pratique ». Pour « le remettre sur la bonne voie », le siège diplomatique suggère au Ministère de l'Intérieur de lui renouveler son passeport, ainsi que celui de sa femme, mais en ne le lui remettant qu'au moment du retour au pays qui devrait avoir lieu dans l'été de 1928.
La décision du bordiguiste napolitain de reparaître en Occident semble cependant contredite par l'intensification de son engagement politique et par l'acceptation de la tâche, qui lui est proposée, en avril 1929, par la présidence de la section italienne du Club international des émigrés, de préparer une revue d'articles de la presse antifasciste internationale.
À partir de janvier 1929, la section est dirigée par le communiste originaire de Massa(*), Robusto Biancani, dont la nomination a été imposée par les sommets du Club (9).De Leone est secrétaire du Comité directeur, dont sont membres le bordiguiste Plinio Trovatelli, Andrea Marabini et Romeo Vacchi. Les discussions dans la section sont généralement d'une « âpreté particulière » et les dissidents de gauche ont décidé, « pour protester contre le système agressif de la majorité » qui empêche la libre expression, de prendre une « position de passivité absolue, dans les discussions ou lors des votes, même s'ils assistent aux assemblées du groupe ». En mai 1929, ils participent en silence aux réunions où sont discutés les problèmes de l'économie agricole de l'URSS, les résultats de la 16° Conférence du PCR, la situation du PCd'I et la lutte contre les opportunistes, en se refusant, à la fin, à voter et à s'abstenir. C'est un mutisme qui irrite les staliniens dont les accusations – dans un contexte déjà "empoisonné" par les exclusions très récentes de Verdaro, d'Ambrogi et de Silva (10) – d'avoir « une attitude passive, en ne parlant pas et en ne votant pas », font exploser De Leone : « Nous ne sommes pas des imbéciles, et puisque nous ne pouvons pas manifester nos idées, nous préférons vous écouter tout simplement ». S'ensuit un blâme de la majorité auquel De Leone et Trovatelli repiquent par leurs démissions, qui sont cependant refusées.
À la fin de juin, l'opposant napolitain confirme à l'Ambassade italienne, où il est allé pour faire inscrire au registre de l'état civil de sa ville la naissance de son fils Ovidio, son projet de rentrer au pays. Les diplomates lui garantissent une feuille de route valable pour dix jours, et, après quelques objections, il accepte et il les informe qu'il quittera la Russie d'ici quelques mois. Considérant son retour en Italie imminent, le Haut Commissariat de Naples réclame, le 30 juin 1929, une vigilance plus attentive aux frontières afin de l'intercepter et de le fouiller. Le 29 août, les diplomates fascistes à Moscou, après avoir validé pour douze mois les passeports de De Leone et de sa femme Giuseppina (« avec la Suisse pour destination »), rapportent à leurs supérieurs que l'exilé a l'intention d'ouvrir un commerce d'agrumes à Genève. « Quand on lui a demandé pourquoi il ne retournait pas au pays, il s'est retranché derrière l'excuse selon laquelle il craint des ennuis à cause de son credo politique ». L'Ambassade soupçonne au contraire que l'initiative commerciale puisse masquer des activités subversives. Le 7 septembre, le Ministère de l'Intérieur avertit le Consulat italien à Genève de l'arrivée prochaine de De Leone, et il lui ordonne de le surveiller de près. L'homme – souligne-t-on – est dangereux, ainsi que le montrent les rapports qu'il a avec Marabini, Caroti, Misiano, Ambrogi, Germanetto et Togliatti, et sa venue dans le pays helvétique semble très suspecte « si l'on tient compte que, en même temps, un de ses pays, avec lequel il est lié par des rapports d’amitié et des rapports politiques », Alfredo Morelli, a demandé à quitter l'U.R.S.S.. « La coïncidence de leur départ de Russie avec l'excuse d’être fatigués et déçus, l'entrée au Royaume de l'un et la présence en Suisse de l'autre, c'est-à-dire de De Leone, plus connu comme communiste, donne raison à ce Ministère de soupçonner qu'ils aient une mission à accomplir de la part du parti… ».
Treize jours plus tard, une fonctionnaire russe, la Kroustalova, dissout de son propre chef à Moscou le Comité directeur de la section italienne du Club, en motivant la mesure par l'hétérogénéité de la composition de l'organisme (deux membres proviennent de la gauche, deux sont des "conciliateurs" et un seul est "bolchevik"), l'inactivité des deux derniers mois et la présence, à sa direction, de De Leone et de Trovatelli, qui ont été blâmés en mai : le départ des deux bordiguistes du Comité est un autre pas vers la marginalisation totale de la gauche (11). Entre-temps, désormais convaincus que De Leone est arrivé à Genève, les fascistes lâchent dans la ville leurs espions, parmi lesquels l'un rapporte le 17 octobre (mais c'est une information inventée pour des raisons pécuniaires) l'avoir vu à la Pension de la Plage et au marché des fruits et légumes. Un autre type raconte que l'exilé napolitain aurait fait la demande à la police des étrangers de Berne, par l'intermédiaire de la Croix Rouge, d'un permis de séjour provisoire à Genève, pour des raisons de santé, pour lui et pour sa femme, et que l'autorisation n'aurait pas été accordée. Mais à Genève, ajoute l'espion, De Leone n'est pas connu, et les communistes "officiels" de la rue du Porron ne savent rien de son arrivée prochaine. Ce n'est que le 5 novembre 1929 que le réfugié politique de la Campanie quitte la Russie. Accompagné de sa femme Giuseppina, de ses deux fils tout petits et de Morelli, il traverse la Pologne, passe à Berlin et s'arrête en Suisse, tandis que se répand à Moscou la rumeur de son exclusion – et de celle de Trovatelli – du PCR (12).
De la Suisse à Marseille
Les routes de Morelli et de De Leone se séparent dans la République helvétique. Le premier reste pour quelque temps à Zurich, le second est signalé à Lucerne et à Bâle. Puis, le 23 décembre 1929, le Ministère de l'Intérieur renouvelle aux préfets « recommandation vigilance attentive frontière et recherches Royaume » pour qu'ils retrouvent le « dangereux communiste De Leone Mario dont on a perdu la trace », après l'insertion de sa fiche, le 23 octobre, dans le Bulletin des recherches. L'information selon laquelle il aurait quitté Bâle le 28 décembre pour aller s'établir à Mulhouse avec l'aide de Mario Valerio, un antifasciste de Cesena considéré comme "dangereux" (1), est probablement infondée puisque le 31 décembre De Leone exprime depuis Genève son regret à Ambrogi « parce que ton dévouement, ta fidélité et tes capacités mériteraient un meilleur traitement, surtout du point de vue moral. Si tu parviens à venir ici, tu peux compter sur l'assistance et sur l'aide, y compris financière, aussi bien de moi que de Morelli, dans les limites de nos possibilités. Mais je reste assez sceptique sur la possibilité qu'il te soit permis de t'en aller : l'exemple de Verdaro peut être instructif, bien que qu'il ne corresponde pas exactement à ton cas ».
Afin de faciliter le transfert de son ami à Genève, De Leone a fixé un rendez-vous à un député socialiste « qui pourra me préciser les conditions et m'informer des pratiques qui faudra mettre œuvre… Je ne pense pas que tu fasses des réserves, même s'il s'agit d'un socialiste; si tu penses que l'intérêt d'un socialiste t'est politiquement préjudiciable (je ne le pense pas), écris-moi immédiatement et je m'abstiendrai de lui parler ». Dans ce dernier cas, il pourrait être fait appel à un avocat, bien que cela comporte des dépenses considérables. Morelli s'intéressera aussi à la question, puisqu'en quelques jours il a obtenu la "carte d'identité"(*) à Annemasse où il a acheté un magasin d'alimentation. N'est pas non plus à négliger la possibilité que l'Italie réclame, après qu'Ambrogi se sera installé en Suisse ou en France, son extradition pour des crimes qui, en 1921 à Cecina, entraînèrent la mort du fasciste Leoni : « … il me paraît nécessaire – je ne sais pas si cela te sera demandé – que tu te procures une copie du jugement, peut-être un extrait, ou même des coupures de journaux de l'époque afin de démontrer le caractère politique des événements dont tu fus le protagoniste – ou bien le spectateur, comme il te plaira ».
En ce qui le concerne, il attend que le Gouvernement confédéral s'exprime sur sa demande de séjour en Suisse. Il a reçu – ajoute-t-il – ses bagages en provenance de Russie et il a eu des nouvelles d'Ottorino Perrone qui « … est pressé de toutes parts pour qu'il précise les objectifs et les tâches de la fraction, au moyen d'un document politique; mais il est rétif, du fait de son sens élevé de la responsabilité. Responsabilité qui est plus grave si l'on pense que les camarades de la fraction sont des prolétaires plus riches d'expériences politiques que d'histoire, et qu'ils ont – sans exception – sur la nature de l'État russe une conception qui ne concorde pas avec la nôtre. Si ce document, qui a suscité le scandale de janvier dernier et votre exclusion, pouvait être connu des camarades de la fraction, il mettrait beaucoup de choses en place et il serait utile à tous… ». De Leone voudrait avoir des informations sur Rousakov et Verdaro : « Que dit-on de Verdaro? Alfredo m'a dit qu'il s'était occupé de Voli. Cela peut aussi signifier qu'il ne partira plus ». Et enfin : « Remets les timbres de cette enveloppe à Verdaro. J'enverrai les autres ensuite pour compléter la série… Panait Istrati a lui aussi publié deux livres, que je crois anti-soviétiques; mais je ne les ai pas achetés pour ne pas dépenser d'argent… »(2).
Le 4 janvier 1930, les autorités genevoises confirment au préfet de police de Naples que De Leone est domicilié dans leur ville, puis le Consulat italien de Zurich télégraphie qu'il a été vu, du 8 au 10 janvier, à Lucerne avec Sergio Sassi et d'autres révolutionnaires, et ensuite la Division de la police politique signale sa présence, le 15 mars 1930, à Annemasse, la localité de la Haute-Savoie où il s'établit en mars 1931; il s'aperçoit immédiatement que cette ville grouille d'indicateurs fascistes dont le travail est, assez fréquemment, facilité par des légèretés inconsidérées de certains émigrés : « À ce propos, on doit relever la désinvolture de …, qui s'était entouré d'espions auxquels il accordait une grande confiance en les traitant d'amis, et en les tutoyant, etc. Outre l'incident Piramo, il avait engagé un commis, un certain Medici de Milan, qui aurait fait expulser ou arrêter une douzaine de camarades de la Fraction à Bruxelles (même Ottorino [Perrone] aurait été expulsé si le syndicat dans lequel il travaillait n'était pas intervenu)…, un certain Vittorelli, qui s'est ensuite révélé être un agent du Consulat de Chambéry. Il avait toujours dans les jambes un certain Virzi, un Sicilien, sur lequel j'ai également de graves soupçons. Et un autre encore, Colasanti de Rome, véritable espèce de fasciste armé, chômeur permanent, intime du président de la Chambre de Commerce. Guerra, ex-chauffeur du consul italien de Genève… Moi aussi je connais ces types et je suis obligé d'avoir avec certains d'inévitables rapports à cause du commerce, mais je les traite avec froideur et défiance… ». Quant à sa correspondance avec Perrone, elle est – dit-il – discontinue. Pourtant, la Fraction s'efforce d'avoir des relations plus régulières avec lui pour éviter qu'il reste isolé, et peu de jours après, "Bianco" (Bruno Bibbi) lui fait savoir qu'il sera relié à la Fédération de Lyon, de laquelle il recevra la collection de "Prometeo". « Donc, cette chose – commente De Leone – qui te tenait tant à cœur, et aussi à moi, c'est-à-dire ma régularisation, est arrangée ». Puis, après avoir de nouveau fait allusion aux « types (et ils ne le sont pas tous) qui font ici de l'espionnage », l'exilé napolitain demande l'envoi des textes politiques de la Fraction et des trotskistes pour pouvoir se former « une opinion qui ne soit pas complètement erronée ». « Ce serait pour moi d'un très grand intérêt d'avoir des documents qui expriment la pensée de l'opposition russe sur les questions générales (non pas tant sur les querelles des groupes qui, à mon avis, ont une importance secondaire), pour me rendre compte s'il existe des différences avec notre Fraction, et quelle importance elles ont. Par exemple, les divergences sur le Projet de résolution pour la conférence européenne sont synthétisées par la différence on ne peut plus terrible : que l'opposition russe veut simplement "redresser" l'Internationale (et cela te paraît-il peu de chose?) en le remettant sur la voie de Lénine, tandis que nous, nous voulons réexaminer toutes les résolutions, y compris celles des premiers congrès, etc. Mais crois-tu vraiment qu'une chose exclue l'autre? "Redresser" les partis, cela ne signifierait-il pas une révision totale de tout le passé afin de comprendre ce qui était bon et ce qui était faux, d'éprouver les décisions passées à la lumière des nouvelles expériences? ». Le 16 avril, il obtient du Consulat d'Italie de Chambéry la délivrance d'un passeport valable pour un an et durant les mêmes jours il achète à Morelli le magasin d'Ambilly-Annemasse. Le mois suivant, il est vu parfois avec l'anarchiste Paolo Bertazzi à Genève, dans l'établissement du communiste Ruffinoni, et les"noirs", immédiatement informés, décident que, en cas de retour dans son pays, il sera arrêté sans faute.
Le 1° novembre 1931, De Leone fait le point, dans une lettre à Ambrogi, sur son activité d'épicier : « Je suis ici depuis le mois de mars, et j'avais perdu tout espoir de rester à Genève. Avec le commerce, mon espoir a été comblé, mais c'est un travail exténuant, qui est non seulement ininterrompu mais qui est même accentué les jours de fêtes… En matière d'argent ça va bien et c'est allé bien, après le départ, pour tous et l'on réussira à économiser quelques sous. Mais je crois que je n'aurai pas la patience pour longtemps encore, et je pense déjà à l'éventualité de tout liquider au printemps et d'aller faire un autre travail, à Nice ou dans quelque centre côtier des colonies françaises d'Afrique ». L'activité, stressante, l'éloigne de tout : « Je n'ai pas non plus écrit à Otto, qui ne sait même pas où je me trouve… ». Et ensuite : « Je suis dans l'ignorance absolue de tout (je lis, quand je peux, l'organe français) : j'ai appris seulement l'exclusion d'Amadeo [Bordiga], mais je ne sais pas ce qu'il pense et ce qu'il fait; et l'existence d'une opposition au CC dirigé par Leonetti… ».
Dans la boutique (qui s'appelle : "Épicerie du Pont d'Ambilly, mercerie, laiterie, primeurs, vins, produits d'Italie"(*) et qui est située dans la rue de l'Hôpital à Ambilly-Annemasse), il se sert de la collaboration d'une commise de Parme que les fascistes approchent afin d'avoir des informations plus précises sur ce qu'il fait, car ils le soupçonnent d'aider les "agents" communistes à franchir clandestinement la frontière. Pendant ce temps, un de ses vieux amis, le médecin Berardino Fienga, autrefois directeur du "Cri" et secrétaire des communistes campaniens, auteur de quelques essais politiques et littéraires, est arrivé à Marseille en provenance de Naples. Le 27 novembre, De Leone lui fait savoir : « Russo, qui est à Bruxelles, m'a demandé ton adresse par l'intermédiaire de Morelli, et je ne crois pas avoir mal fait en la lui envoyant. Tu connais Morelli? Il a fait ses études à Naples, puis il a été en Russie, d'où il est reparti en même temps que moi. Il est expulsé de Suisse et de France où il avait du travail, alors qu'en Belgique il n'a pas encore réussi à trouver d'arrangements. Qui sait si je ne viendrai pas te rejoindre à Marseille! Je suis en effet en tractation avec une fabrique de biscuits d'ici; je voudrais implanter un laboratoire et faire la production pour le Midi et les colonies; le propriétaire de la fabrique voudrait que j'implante un dépôt à Marseille et que je m'occupe de la vente dans le Midi. Cela devrait se décider dans quelques jours… Comme le ciel de Provence me tente! ».
À Annemasse, les fascistes lui sont encore sur le dos et un des leurs, qui est entré dans sa boutique, raconte que « il est toujours le même et ne transige pas : il se proclame trotskiste jusqu'à la moelle parce qu'il dit que c'est la seule chose juste ». Énormités à part (les espions ne font pas la distinction entre les bordiguistes et les trotskistes), De Leone traverse une période très critique, parce que la maladie pulmonaire dont souffre sa femme Giuseppina s'aggrave et qu'il est difficile de déterminer un lieu plus salubre où la faire hospitaliser, pour tenter de ralentir la progression du mal, même s'il ne se lasse pas de chercher en d'adressant à des camarades et des connaissances, ainsi qu'il le fait le 11 janvier 1932 quand il demande à Perrone des informations sur l'altitude, l'humidité et la température, d'une localité qui lui a été indiquée. « L'éventualité d'un tel transfert – ajoute-t-il avec une profonde tristesse – est plus que jamais à l'ordre du jour dans sa situation sans issue… ». Le billet se termine par une allusion à un autre ami napolitain, Roberto Marvasi, le vieux directeur de l'"Étincelle", qui s'en tire avec peine : « Marvasi – qui vivait à Naples avec une rente de 150 000 lires annuelles – vit maintenant misérablement. J'aimerais bien pouvoir l'aider ». Il est, maintenant plus qu'auparavant, dans l'impossibilité de soutenir comme il faudrait la Fraction, avec laquelle il a des rapports « des plus irréguliers », et de fournir une contribution politique à "Prometeo". Il en découle des incompréhensions avec les camarades et c'est Ambrogi – qui est évidemment dans l'ignorance absolue de ce qui se passe – qui le presse depuis Berlin, le 25 janvier 1932, de mettre son intelligence et ses capacités au service de l'organisation, et qui lui rappelle « l'engagement de solidarité que nous avions tous pris envers Verdaro » : « Tu sais que ce que j'ai écrit à propose de toi à la fraction, et je veux être encore convaincu que cela correspondait à la vérité et que tu te décideras à faire profiter la fraction de tes qualités personnelles… ». Deux jours auparavant, l'avocat di Cecina a assuré à Verdaro, qui est sans travail à Bruxelles, qu'il aurait demandé à De Leone « l’aide financière » qu’il s’était engagé à lui donner (4).
Deux lettres de Perrone (5) ont une teneur qui n’est pas différente, et De Leone y répond le 10 février : « Au cours de ces derniers temps, j'ai reçu différentes lettres de relance de Gatto [Verdaro], puis la tienne et une engueulade menaçante de Massimo auquel j'ai donné une longue réponse claire et exhaustive, plus en hommage à notre solide amitié que pour le fait en lui-même. J'ai fait, entre autres, une proposition d'arrangement provisoire pour Gatto, tant que je serai ici, et Massimo vous en informera s'il juge que cette proposition est convenable. Tu es plus habile que moi pour faire les comptes, mais je ne sais pas si c'est cette comptabilité que tu fais. Je sais seulement que les conditions pénibles dans lesquelles mon modeste commerce se développe actuellement me permettent de contribuer aux besoins de la Fraction dans une proportion beaucoup moindre que celle qui serait, pour moi le premier, désirable. Je te confirme l'engagement que j'ai pris avec Gatto, c'est-à-dire que j'enverrai mensuellement 100 francs pour la Fraction et 50 francs pour Gatto. L'envoi sera fait au début du mois, avec naturellement une marge de quelques jours, étant donné que l'homme propose et … le client dispose. J'expédie, cette fois, 200 francs que tu trouveras joints… Et je ne sais te dire combien je regrette que cette affaire soit liquidée parce que, n'ayant plus de raison de m'écrire pour me réclamer l'envoi d'argent, l'unique lien que j'ai avec la Fraction viendra à disparaître. L'unique, ce n'est pas exact, puisqu'il me reste celui du journal que je reçois avec régularité. »
Huit jours plus tard, il annonce au docteur Fienga qu'il sera à Marseille le 23, à 5 heures du matin, et qu'il se présentera chez lui à 8 heures : « Je resterai une paire de jours. Nous aurons ainsi le loisir de parler un peu du passé et de l'avenir. Fais-moi retrouver un peu de ciel bleu et de chaleur, car ici, du froid, ce n'est pas ce qui manque. ». Le 5 mars, rentré à Ambilly, il remercie son ami de « l'accueil cordial et affectueux que tu m'as réservé. Ces "purpetielli affocati" et ces "vuoccoli arraggiati"(*) ne seront pas facilement oubliés! ». Passant ensuite en revue les affaires qu'ils ont projetées d'entreprendre ensemble, il se dit opposé à la reprise de l'entreprise de représentation d'un certain Pignatel. De même, la question de la fabrique de biscuits d'un certain Vullo, située à Gaillard, près d'Ambilly, lui semble "embrouillée" du fait de la présence d'un autre associé qu'il faudrait indemniser. L'entreprise a pourtant un bon chiffre d'affaires et des bénéfices annuels assez élevés, et c'est pour ça que le 11 mars il en contrôlera le bilan. Quant à la politique, il a « lu dans la "Stampa" l'information relative au suicide de Slutski. Malheureusement, elle est vraie. C'est une autre infamie que l'on doit aux centristes. Je t'envoie une coupure qui concerne la condamnation de quelques communistes napolitains. Il n'y a pas le camarade dont tu as parlé et que j'ai cru par erreur accusé dans ce procès ».
Le 12, il revient sur l'affaire de la biscuiterie de Gaillard, en insistant cette fois auprès de Fienga pour l'acheter, parce que les demandes de Vullo sont très avantageuses. Pour conclure l'opération, il suffit que tous les deux versent cinquante mille francs, chiffre qu'il pourrait retirer de la vente du magasin de Pont d'Ambilly. La structure productive serait ensuite transférée à Marseille. Afin de mieux examiner la question, le docteur Fienga se rend à Ambilly où un compromis de vente est signé avec Vullo concernant la reprise de la fabrique et du terrain sur lequel elle se trouve et dont il faudra se débarrasser au plus vite afin de récupérer une partie des dépenses. Mais trouver un acquéreur en temps de crise est problématique et De Leone hésite parce qu'il craint d'entraîner son ami dans une aventure risquée. « … je ne voudrais pas que mon optimisme, ou, pour être plus exact, mon pessimisme atténué, te crée des soucis et des ennuis. C'est pourquoi je te fais, tout à fait sérieusement et sans regret, la proposition suivante : si tu parviens à trouver un associé avec un apport supérieur au mien, je lui céderai ma place, bien entendu sans exigence ». Berardino Fienga lui répond : « Pour ce qui concerne ce que tu me dis de faire, à savoir l'affaire avec un tiers, tu dois savoir que cette affaire, ou bien je la fais avec toi, ou bien je ne la fais pas, bien que te laissant libre de faire prendre ma place par un tiers qui pourrait disposer de davantage de capitaux, si tu le veux et le trouves, et cela naturellement sans aucune prétention de ma part pour la cession de ma place ».
Au cours des semaines suivantes, le contrat est enfin signé et les machines sont transportées à Marseille (la nouvelle adresse de l'affaire est : Savoy – Cakes, rue Montevideo, 21, Marseille), et ensuite la fabrication de friandises est lancée. Et, afin d'augmenter le chiffre d'affaires, De Leone se transforme en commis voyageur à la recherche de nouvelles commandes, sans trop de succès, comme il le reconnaît le 12 septembre : « … j'ai travaillé comme un coolie pour grappiller les commandes ci-jointes. Nîmes offre des possibilités plus grandes; mais ce n'est pas la saison propice. Et puis le prix – hélas! – est notre épée de Damoclès. Demain, je serai à Montpellier ». Et dans le post-scriptum : « Il est 10 heures et je suis dans un café » pour entendre « le propriétaire qui doit me donner une réponse. Au diable! ». Le magasin d'Ambilly ayant été vendu au socialiste Domenico Pavesi, il habite maintenant à Marseille, au Boulevard Victor Hugo, Beaumont, dans des difficultés considérables, parce que la biscuiterie ne marche pas bien et que son vagabondage, à la "chasse" de clients, donne peu de résultats.
Le plus grand résultat de ses déplacements continuels est peut-être la confusion dans laquelle ils jettent les fascistes qui, privés d'informations précises sur lui, se demandent au début de 1933 si un certain professeur Angelo D'Alberti ou D'Alberto, « à l'accent méridional », qui, après être demeuré pendant dix ans en U.R.S.S., aurait tenu à Lyon deux conférences sur la situation italienne et sur la situation russe, ne serait pas le professeur Virgilio Verdaro ou bien le comptable Mario De Leone. Le premier enseignait le marxisme dans une école de propagande en Russie, et le second – confondu peut-être avec Virgili – était affecté à l'industrie militaire soviétique et travaillait dans une usine de dirigeables. Le 22 mai 1933, De Leone écrit à nouveau à Ambrogi, rappelé entre-temps de Berlin à Moscou : les « principaux problèmes à résoudre actuellement pour moi sont : la santé de ma femme et le pain quotidien. Tous les deux pressants : le premier très urgent… ». N'ayant pas obtenu l'hospitalisation dans un sanatorium, sa femme « est obligée de recourir à la thérapie plus expéditive du pneumothorax… ». De graves difficultés demeurent malgré tout, en particulier celle du « placement des enfants », dont la solution est indispensable pour éviter que sa femme, une fois revenue à la maison, ne soit forcée de reprendre « l'habituelle corvée éreintante du ménage » avec les enfants. Ce serait une imprudence très grave. « Il n'est pas besoin d'ajouter que, malgré mon infinie lassitude d'esprit et de corps, que je vaincs seulement par un effort de volonté que je me croyais incapable de fournir, ma collaboration ne serait pas sans enthousiasme et sans utilité ». Il écrit pourtant le même jour à Virgili, qui est encore en Russie : « … si je ne me trouvais pas sur le plan incliné sur lequel je me trouve … et avec les complications de santé, de travail, etc., je réussirais sans aucun doute à m'en tirer. Parce que, en France, mais tout spécialement à Marseille, il suffit d'un peu d'activité intelligente pour vivre… Puisqu'il n'est possible de conserver ni pudeur ni dignité, je t'invite – indépendamment de l'issue des tractations avec Ersilio – d'intervenir en ma faveur : si tu le veux, si tu le peux, directement ou indirectement. Le trône vacille – disait le fameux orateur Pizzirani. Mon bateau est en danger. Je lance un SOS extrême. Le recueille qui peut. Si mon recours n'est pas accepté, c'est aujourd'hui que doit arriver ma première saisie. Et ceci signifie que d'ici quinze jours je n'aurai plus ni entreprise ni meubles ni logement. Mais dehors, le soleil léger inonde les rues. Je repense à Faust. Et je donnerais moi aussi mon âme au diable pour vivre. Jamais la vie ne m'est apparue aussi belle ».
Un billet adressé au docteur Fienga photographie la situation : « Cher Dino, si tu peux m'envoyer 10 francs pour … ne pas changer un billet de 1000! », puis une lettre du 26 juillet 1933 annonce que la biscuiterie sera liquidée dans peu de temps. Et le 9 septembre : « Cher Dino, nous sommes allés à l'encontre les commandements du Seigneur et nous avons été punis. Toulon est une place imprenable. Comme tu le vois, pratiquement rien question affaires. J'ai fait tous les hôtels, beaucoup de pâtisseries et quelques bars du centre. Ratage pour différentes raisons »(6). Quelques jours plus tard, l'exilé caresse l'idée, avec Ambrogi, de retourner en U.R.S.S. : « … Et je constate avec satisfaction que, malgré la véritable chasse à l'homme que l'on fait ici aux gens de gauche (peut-être ignores-tu les récents épisodes de Bezons, etc.) ce gouvernement [le gouvernement soviétique, NdR], aurait autorisé mon retour. Lequel n'est pas exclu mais est problématique pour les raisons contenues dans la lettre ci-jointe à Ferruccio, qui t'en donnera communication… Si Ferruccio venait en Occident, on pourrait concrétiser avec lui toutes les modalités de mon transfert… ». Quant à la situation économique, « je ne suis pas encore "hors de danger", mais je crois malgré tout avoir dépassé le moment le plus mauvais… ».
Le moment le plus difficile est peut-être celui de la saisie de la fabrique à laquelle il fait allusion le 26 septembre : « Cher Dino, le furoncle est mûr. Demain, mercredi, à 15 heures, un excellent huissier compatissant procèdera à l'opération chirurgicale. Sic transit. Aujourd'hui ma femme entre en clinique et les enfants avec elle. Es-tu toujours un habitant des bords de mer? ». L'entreprise tombée en faillite, De Leone reste à Marseille où il vit en 1934 en exerçant le métier de représentant. Mais le sort s'acharne contre lui et sa famille : sa femme s'éteint à Toulouse, à la clinique des "Trois Lucs", victime de la maladie et des privations subies. Et l'exilé, ne pouvant pas élever seul ses fils, il doit les envoyer à Naples où sa mère et sa belle-sœur Gilda Minieri en prendront soin (7). Quant à lui, il ne quitte pas Marseille où le climat, en tout cas, est plus chaud que celui d'Ambilly, et il commence à participer avec une certaine fréquence aux réunions de la Fédération bordiguiste locale en versant de l'argent de temps en temps ("Topolino" envoie quelques francs…) en faveur de "Prometeo". C'est dans cette grande ville portuaire que le rencontrèrent en 1935-36 le maximaliste Giuseppe Fusero, qui en rappellera l'activisme dans un témoignage, et le jeune Raffaello Fienga : « À l'époque, j'étais étudiant à l'Académie des Beaux Arts de Marseille et je participais activement au mouvement de la jeunesse anti-fasciste, fondé par Henri Barbusse. Mario De Leone était "un révolutionnaire limpide" ».
à suivre