Jeudi 22 décembre 2011 4 22 /12 /Déc /2011 10:28

 

Extrait de l’ouvrage de Jean-Claude Chesnais – Histoire de la violence (ed Laffont 1981) – et de son chapitre « révoltes et révolution », les parties que l’on va lire résument assez bien la logique de la violence de classe révolutionnaire (révolutionnaire est la classe, pas la violence !) au début de l’affirmation sociale et politique de la classe ouvrière. Je ne peux citer le livre en entier, et heureusement car il contient par ailleurs des affirmations toutes réactionnaires sur la violence en général et des débilités infantiles sur la révolution russe. Bien que sa compréhension du marxisme soit assez limitée (il a lu superficiellement Engels), son analyse est intéressante sur le développement de la violence, d’autant qu’elle n’est pas le fait d’un révolutionnaire maximaliste. Il montre une diminution de la violence émeutière ou délinquante face à l’affirmation de la violence collective de classe.

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  Le visage de la violence collective change avec la société elle-même. D’un siècle à l’autre, cette violence se transforme sans jamais disparaître.

LA VIOLENCE FONDATRICE

Dans la société féodale, la violence est omniprésente, la mêlée permanente. La vie médiévale n’est que duels, tournois, combats. L’éthique est militaire. Tout respire la guerre, de l’habitat au costume, en passant par l’art et la littérature. On vit sans cesse la guerre, on la prépare ou on la simule, sur le mode ludique. La société est organisée en petits noyaux solidaires, qui sont autant de citadelles inviolables. Les rixes de compagnonnage sont fréquentes. Les affrontements entre corporations professionnelles qui, en plein milieu du XIXème siècle, éclatent certains soirs en batailles rangées aux portes de Paris et surprennent tant les bourgeois de la ville, sont la survivance de tels rites. Dans la société prémoderne, les combats sont constants ; ils sont l’expression de la solidarité intense de chaque groupe professionnel. Ces groupes s’affirment en combattant les uns contre les autres. Le combat est fondateur de hiérarchie, épreuve de vérité, test de fraternité. La revendication est locale et morale : on s’affronte d’abord pour l’honneur et l’image de soi.

Limitées dans leur ampleur, les luttes sociales relèvent d’une tout autre rationalité que celles que l’on verra progressivement émerger au XIXème siècle. Ce ne sont pas les conditions économiques qui poussent à l’affrontement : on s’entretue en période de bonne conjoncture économique. C’est un code de conduite, un sens de l’honneur, une fierté collective. Cette morale prévaut jusqu’à l’ère moderne. Les bagarres entre enfants de paroisses ou d’écoles différentes, les joutes symboliques (sports, jeux, etc.) lors de fêtes, kermesses ou de rencontres communautaires ont longtemps dominé le folklore des sociétés villageoises. L’individu en tant qu’entité autonome n’existe guère, il est d’abord membre de son groupe de base, auquel il s’identifie totalement.

Cette violence primitive échappe complètement au schéma d’analyse marxiste. Pour Engels, qui, du reste, ne propose aucune définition dela violence, alors qu’il disserte longuement sur ce sujet (dans son association intellectuelle avec Marx, c’est lui qui se charge de cette question), la violence est, comme tout autre phénomène, déterminée par l’état économique. Elle renvoie à la contradiction entre les classes sociales, à la propriété privée des instruments de production. Engels, sur ce plan, s’oppose à Dühring, selon qui la causalité est inverse. Pour lui, c’est la violence qui détermine les rapports de production et dicte les conditions d’exploitation de l’homme par l’homme. C’est elle, à ses yeux (sic, le potache Dühring était aveugle), qui constitue le véritable moteur de l’histoire. Elle est, écrit-il, l’ « élément historique fondamental », la propriété privée n’étant qu’un résultat du vol et de la violence. Au commencement donc est la violence. Les luttes sociales ne s’expliquent que par cet instinct universel d’agression. Cette vision-là rend, assurément, mieux compte de cette violence coutumière, provinciale, tout à fait étrangères aux traditions urbaines, que ne le fait la vision d’Engels.

Cette dernière, en revanche, s’adapte mieux au modèle de violence collective qu’ont connu les grandes capitales du monde industriel au XIXème siècle. Mais ses vertus explicatives, il faut le dire, s’arrêtent là. La consolidation des Etats et de leur appareil répressif, l’avènement des démocraties représentatives, l’amélioration de la condition ouvrière, l’instauration de la Sécurité sociale, la mécanisation et la bureaucratisation de tâches, etc. – toutes ces transformations ont considérablement limité la portée de l’opposition entre bourgeois et prolétaires, si tant est qu’une telle division bipolaire ait encore un sens dans des sociétés sans cesse plus complexes et diversifiées.

Lorsque s’amorce le recul de la féodalité et que, progressivement, à travers l’Europe, se met en place la monarchie absolue, la violence s’organise, se centralise et se cristallise autour de revendications plus explicites, plus générales, plus politiques. Les explosions de violence périodiques sont une des constantes sociologiques de tout système politique centralisé. Avant de devenir lutte pour le pouvoir, la violence est la contestation de l’oppression. D’un côté, les opprimés combattent au nom de la justice ; de l’autre, au nom de l’ordre, les privilégiés font appel à la troupe ; entre les deux, les classes moyennes, au nom de la peur, réclament l’usage de la force.

LES GRANDS SOULEVEMENTS POPULAIRES

Le XIXème siècle est le siècle de la misère ouvrière ; c’est aussi celui des grands tumultes révolutionnaires qui accoucheront des sociétés modernes. Mais cette violence extrême est d’abord perçue de façon négative sauf par ceux qui en sont les acteurs : depuis l’assassinat de Louis XVI, les souverains tremblent. Depuis la Révolution française, et surtout depuis la Terreur de 1793, la peur s’est emparée de toutes les cours européennes. La France est l’épouvantail de l’Europe réactionnaire, la brebis galeuse dont on redoute partout la contagion. Vers 1789, partout – sauf en Grande Bretagne, où la révolution s’est produite dès le XVIIème siècle – le pouvoir est, en effet, entre les mains de monarques absolus. L’agitation en France laisse craindre une extension dans les pays voisins. Jusqu’en 1917, la politique sera en grande partie le combat pour ou contre les principes de 1789 ou ceux plus incendiaire sde 1793. Les souverains deviennent plus suspicieux. Mais ils ne peuvent empêcher la lente maturation des idées (qu’au contraire, par leur attitude, ils accélèrent), qui aboutira, un demi-siècle plus tard, au grand choc de 1848. La révolte de 1830, déjà, avait été un sérieux coup de semonce ; la révolution de 1848 sera le déferlement, la remise en cause, décisive. Elle frappe partout à la fois, et sa violence est inouïe.

Ainsi, longtemps controversées, souvent même considérées comme de pures régressions sociales, ces tourmentes sont, peu à peu, devenues, dans chaque pays, un des chapitres les plus nobles de l’histoire nationale. La signification de cette violence est, avec le temps, reconsidérée, réinterprétée ; son signe s’inverse. Cette violence est désormais, partout, perçue comme positive, non pas en tant que telle, mais par son résultat. Ce sont ces grandes tragédies publiques qui ont fait le lit des démocraties, préparé l’avènement des libertés individuelles. L’histoire ne progresse que par ces poussées soudaines, qui brisent les cadres anciens.

Les journées de 1830 marquent une première étape, avons-nous dit.  Elles consacrent la défaite définitive de l’aristocratie par le pouvoir bourgeois en Europe occidentale. C’est d’un affrontement entre le monde rural et le monde urbain qu’il s’agit. La noblesse terrienne doit, à l’issue de l’épreuve, s’incliner devant la nouvelle classe montante, celle des petits propriétaires urbains. En France, les journées de juillet signent la débâcle d’une monarchie de quatorze siècles. Les combats sont d’une incroyable atrocité. Dans les deux camps, les victimes sont très nombreuses. Bien que sérieusement entraînées au maniement des armes, bien que disciplinées et entraînées à se ranger en ordre de combat, les forces gouvernementales n’ne subissent pas moins un choc terrible. A l’issue de trois journées d’échauffourées, le nombre de tués et de blessés s’élève, dans leurs rangs, à plus d’un millier (mille deux cent soixante). C’est que le peuple affamé, déguenillé, à demi nu, était à l’affût d’armes ; IL NE PILLAIT QUE DES ARMES. En combat rapproché, les ouvriers étaient de redoutables attaquants. Robustes, habitués à manier le fer, ils étaient la terreur des cavaliers et des fantassins. Mais l’habileté et la force ne remplacent pas la qualité des armes. Dans le camp des insurgés, le sang coule à flots. Le bilan est très lourd : quatre mille cinq cent tués et blessés. L’ordre politique et social a basculé mais à quel prix !...

Les somptuosités éphémères de l’aristocratie impériale sont oubliées. Désormais, la bourgeoisie parisienne, passée dans le camp de la Révolution., ralliée à l’opposition à la Royauté, occupe le devant de la scène. Maintenant, c’est le boutiquier ou l’humble rentier qui donnent le ton à la société. La révolution de juillet inaugure donc l’ère de la prédominance de la bourgeoisie dans les monarchies constitutionnelles de l’Europe occidentale ; en même temps, elle favorise, en Europe centrale et méridionale, l’essor des mouvements nationaux et libéraux.

 

LA REVOLUTION DE 1848

En 1848, la fièvre révolutionnaire embrase tout le continent. Allemagne, Autriche, France, Hongrie, Italie, Prusse, etc., sont touchées. En France, où le chômage s’est répandu, où la misère frappe les ouvriers de la capitale, la révolution est, avant tout, sociale. La première revendication est le pain ; les ouvriers réclament le « droit au travail ». En Italie et en Allemagne, c’est plutôt une révolution nationale, qui ouvre la voie à l’unité du pays. En Europe centrale (Autriche et Hongrie), la révolution est à la fois nationale et sociale ; le soulèvement met fin au régime seigneurial ; c’est la bourgeoisie qui revendique et non le prolétariat, peu développé, alors qu’en Europe occidentale, en France en particulier, il s’agit d’une révolte ouvrière. A Paris, les combats sont encore plus meurtriers qu’en 1830 : après la révolution de Février, au terme des quatre journées révolutionnaires de juin (du 23 au 26) on dénombre, au total,, près de quinze mille tués et blessés. Les insurgés comptent quatre mille morts) ; l’armée elle-même, mille huit cent. Une répression sanglante, menée sous les ordres du général Cavaignac, s’abat sur les ouvriers : onze mille arrestations, quatre mille trois cent déportations. Une répression d’autant plus dure que l’état-major de l’armée a été sévèrement touché : sept généraux, neuf autres officiers supérieurs et quarante cinq officiers subalternes tués ; cinq généraux, dix-huit autres officiers supérieures et cent vingt deux officiers subalternes blessés… Il y mourut même un archevêque qui, tentant de s’interposer entre les combattants sur les barricades, fut abattu.

Cette crise marque un tournant dans l’histoire sociale. Bourgeoisie et prolétariat se constituent en classes antagonistes. Entre ces deux classes, une haine profonde et irrémédiable apparaît, le fossé se creuse, de plus en plus profond. C’est dans ce contexte historique que naîtra la doctrine de Marx qui, au siècle suivant, jouera un rôle capital dans le débat d’idées et surtout dans la justification du partage du monde.

Les conséquences de cette polarisation sont doubles :

-          D’un côté, la classe bourgeoise vit, dès lors, dans la peur des classes laborieuses. Aux yeux de la bourgeoisie urbaine, tous les maux de la société viennent de la surpopulation des villes, de l’accumulation anarchique des classes pauvres dans les faubourgs. C’est à cette forte croissance urbaine que, dans les écrits de l’époque, l’on attribue communément le maintien d’un fort taux de criminalité : pour survivre, dans un monde hostile, les migrants ruraux doivent lutter, souvent chaparder, parfois agresser et se battre ; la migration est d’autant plus cruelle qu’elle est alors tout à fait inhabituelle. Elle fait suite à des siècles de stabilité, elle est confrontée, du jour au lendemain, à un univers nouveau, inconnu, incertain. Ses conséquences sur la délinquance sont inévitables. Mais sil le danger existe, il est grossi à l’excès. La peur de la classe ouvrière est telle que, partout, les classes dirigeantes cherchent à se prémunir contre l’insécurité qu’elle pourrait provoquer. C’est à cette époque que se mettent en place les polices urbaines et que l’appareil pénal connaît un extraodinaire développement. Face à une menace, réelle ou hypothétique, le premier réflexe d’un pouvoir conservateur est d’accroître les moyens de répression de l’Etat (armée, justice, police).

-          De l’autre côté, la classe ouvrière prend conscience d’elle-même. Elle émerge en tant que classe, elle se fait respecter et honorer. Toute une littérature apparaît, chantant les mérites du « bon ouvrier ». Le prolétariat cesse d’être considéré comme une race primitive ou une classe de parias. En même temps, là où ils subsistaient encore, les vestiges du féodalisme commencent à s’écouler, ouvrant la voie aux mouvements nationalistes.

LA COMMUNE DE PARIS (1871)

La Commune de Paris est le troisième événement marquant de l’histoire révolutionnaire du XIXème siècle. C’est le prototype de la guerre civile, de l’affrontement entre le peuple en armes et l’armée, symbole de la bourgeoisie. La ville de Paris doit subir un siège très éprouvant, car l’hiver est rigoureux et la famine menace. Pour la première fois dans l’histoire se forme un gouvernement à souveraineté populaire, composé presque exclusivement d’ouvriers (c’est faux, JLR). Un manifeste est proclamé : l’Etat serait dirigé par une délégation de communes fédérées, chaque commune étant autonome. Mais ce gouvernement  ne dure que quelques semaines. L’armée versaillaise, forte de l’appui des prisonniers français libérés par les prussiens, est aux portes de Paris. Elle s’apprête à mater ses adversaires dans le sang. La ville est bombardée au canon, mais dans les quartiers de l’Est, les défenseurs de la commune résistent plusieurs jours durant. « Les fureurs de 1848 n’étaient qu’un enfantillage, écrira Engels, à côté de la frénésie de 1870 ». Même désarmés, les communards sont massacrés et exécutés à la mitrailleuse. La répression est sauvage. Au total, plus de seize mille communards auraient été tués pendant les combats de rue et près de trois mille cinq cent exécutés après la reprise de Paris.

Cette expérience de gouvernement populaire librement élu occupe une place de choix dans la mythologie révolutionnaire contemporaine. Elle a longtemps inspiré l’idéologie de la Chine maoïste et de l’Albanie, mais elle n’a, jusqu’à présent, nulle part été suivie d’application dans les pays qui s’en réclament.

Depuis cette date, l’Europe n’a guère connu de grands changements révolutionnaires ; les émeutes ont fait place aux grèves. »…

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Jean-Louis Roche
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Commentaires

A l'issue des Trois Glorieuses - je cite: "l'ordre politique et social a basculé, mais à quel prix !..."
Que dire du prix de 1917 ?
Commentaire n°1 posté par LECONTE DE PARIS le 17/04/2012 à 20h22
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