Mercredi 7 septembre 2011 3 07 /09 /Sep /2011 12:17

De la révolte de Franco

 à la formation de la Colonne "Lénine"

 

 

Le 17 juillet 1936, les généraux Sanjurjo et Mola s'insurgèrent contre la République espagnole afin d'anéantir les organisations du prolétariat et d'imposer une dictature réactionnaire dans le pays. Mais la rébellion – une "médiation" ambiguë de Martinez Barrio ayant échoué en quelques heures – doit se mesurer avec deux "obstacles", sinon imprévus, du moins sous-évalués : la grève générale proclamée le 18 par les syndicats anarchistes et socialistes de la C.N.T. et de l'U.G.T., et la combativité extraordinaire des travailleurs qui est sans égale entre les deux guerres (1). Les travailleurs se jettent sur les militaires et, armés de bâtons, de quelques rares fusils (2) et d'une très grande ardeur, les mettent en déroute à Barcelone, à Madrid, à Malaga, à Saint Sébastien… Les séditieux l'emportent en revanche à Cadix, Séville, Oviedo et Saragosse, et le soir du 20 ils ont le contrôle de l'Andalousie, de la Navarre et d'une grande partie de l'Aragon, tandis que les ouvriers sont maîtres de la Catalogne, de la Castille, du Levant et du Pays basque.

Le "golpe" a deux conséquences : il déchaîne, en même temps que la guerre civile, la révolution sociale qu'il prétendait exorciser, et il effrite – bien qu'en ne le détruisant pas entièrement – l'État démocratique bourgeois. Dans la Catalogne libertaire, on enregistre une floraison très importante et spontanée d'organismes révolutionnaires (comités de village, conseils, etc., composés en majorité, et souvent exclusivement, de travailleurs, désignés par la base) et les ouvriers deviennent les patrons de l'économie, en expropriant tout, des usines aux magasins et aux laboratoires; dans les villages aragonais, reconquis quelques jours plus tard, les collectivisations agricoles sont également radicales et généralisées; à Madrid, en revanche, le nombre des comités est très réduit et les réquisitions limitées. Même le signes extérieurs du bouleversement, qui frappent à Barcelone les observateurs étrangers, sont, dans la capitale, presque négligeables, alors que dans toute l'Espagne anti-franquiste les églises et les couvents, qui n'ont pas été brûlés, sont fermés (3).

En quelques heures, les gouvernants républicains perdent le pouvoir. La Généralité catalane (le gouvernement régional dirigé par le leader de la "Esquerra" autonomiste, Companys) sort à genoux des combats de juillet. Une grande partie de ses prérogatives passent au Comité central des milices antifascistes (C.C.M.A.), « véritable organe de gestion et de gouvernement », dont font partie les anarchistes (F.A.I.-C.N.T.), le Parti ouvrier d'unification marxiste (P.O.U.M.), les socialistes, l'"Esquerra", les "rabassari", les staliniens (P.S.U.C.), tous désignés d'en "haut" par leurs organisations respectives. Le Gouvernement de Madrid (dirigé depuis le 19 juillet par le républicain José Giral) maintient un simulacre d'autorité, qu'il tente d'exercer en légalisant – comme le fait la Généralité catalane – les mesures du comité. La composition pluraliste du C.C.M.A. montre toutefois que les anarchistes, force hégémonique en Catalogne et épouvantail de la bourgeoisie (le P.O.U.M. qui a des positions un peu plus radicales, est un groupe plus modeste), n'entendent pas imposer leur dictature, ni liquider les autres forces antifascistes, démocrates bourgeoises ou prolétariennes, mais qu'ils cherchent – même s'ils ne les trouvèrent pas et finirent par entrer avec leurs ministres dans les gouvernements "restaurés" – des voies différentes de celles qui, en Russie, ont débouché dans le despotisme communiste. Les libertaires, bien qu'ils aient eu la force pour le faire, n'ont ni chassé Companys le 21 juillet – ainsi que le rappellera l'anarchiste Abad de Santillán – ni supprimé les autres organisations catalanes, parce que les dictatures ne sont jamais fécondes et qu'elles ne pourront jamais l'être, mais ils ont employé leur force dans la lutte contre Franco et pour chercher à édifier une nouvelle société. Et le P.O.U.M. proclame : « La dictature du prolétariat ne peut pas être exercée par un seul secteur du prolétariat, mais par tous les secteurs sans exception aucune. Aucun parti ouvrier, aucune centrale syndicale, n'a le droit d'exercer la dictature » (4). La survie des deux gouvernements – considérée par beaucoup comme un danger pour la révolution – ouvre la voie, dans le camp antifasciste, à ce que le trotskiste Vereeken appellera la « seconde guerre civile » entre les couches moyennes, qui trouvèrent leur porte-parole chez les modérés et les staliniens, et le prolétariat, qui se reconnaîtra dans une large mesure dans les anarchistes et dans le P.O.U.M..

Les nouvelles des victoires ouvrières et de l'échec du "golpe" – premier coup d'arrêt dans l'ascension du fascisme en Europe – se répandent rapidement au-delà des Pyrénées, suscitant des enthousiasmes extraordinaires chez les exilés italiens (5), et beaucoup d'entre eux (en majorité des anarchistes, des giellistes, des maximalistes et des trotskistes) partent le 23 ou le 24 juillet pour Barcelone et Madrid.

Le 26 juillet, les événements ibériques sont à l'ordre du jour de la réunion de la Commission Exécutive de la Fraction italienne de la gauche communiste qui se tient à Bruxelles. Les bordiguistes excluent qu'il puisse y avoir une révolution sans la destruction de l'État bourgeois et la prise du pouvoir politique par le prolétariat, guidé inévitablement par le parti communiste, et ils considèrent que la démocratie et le fascisme ne sont que des formes différentes de la domination capitaliste, qu'il faut combattre avec la même intensité.

Pour Verdaro, il n'y aucun doute : « Étant donné la situation objective en Espagne, l'absence du parti de classe, l'influence délétère de l'anarcho-syndicalisme, nous devons exclure la possibilité que le prolétariat puisse passer à une intervention directe pour chercher à imposer sa solution… ». Si la présence libertaire est – pour le professeur de Balena – extrêmement négative, l'absence du parti de classe est un obstacle insurmontable au développement de la révolution.

Ce qui se passe en Espagne, dit Perrone, ce n'est pas « un simple coup de mains des militaires », mais c'est un bouleversement plus vaste entre d'une part les fractions de droite et de gauche  de la bourgeoisie, « en vue du triomphe définitif de l'une ou de l'autre », et d'autre part le prolétariat, « unique force capable de résoudre les problèmes sociaux » du pays. « La fraction, en cohérence avec tout son passé, ne peut que revendiquer la seule base de classe, celle qui est à l'opposé de celle sur laquelle les ouvriers espagnols ont été attirés ». Les masses ne doivent pas prendre parti pour l'un ou l'autre des adversaires, mais rester sur le terrain des grèves et des batailles revendicatives, sans se laisser entraîner sur des fronts militaires où – dirigées par des forces ennemies et du fait de leur infériorité technique – elles sont vouées à la défaite.

Enrico Russo conjecture deux phases de lutte : celle qui est en cours, qui pourrait se terminer par la victoire du Front populaire ou par celle des droites; une seconde phase – si les rebelles sont battus – dans laquelle la bourgeoisie de gauche cherchera à désarmer les travailleurs en les noyant dans le sang. Une conclusion qui, elle, n'est pas inévitable si le prolétariat sait profiter « de la circonstance favorable » de son armement pour se placer « sur des positions plus avancées ». L'ex-métallurgiste napolitain propose, à la fin, la rédaction d'un manifeste, l'organisation de formes de solidarité de classe avec les autres partis de l'émigration, l'envoi en Espagne d'une délégation pour « aider les groupes communistes du pays ».

Pour Borsacchi, s'il y avait un parti révolutionnaire en Espagne, celui-ci appellerait, comme en Russie en 1917, les ouvriers aux armes pour combattre la menace fasciste de Franco-Kornilov, en dénonçant le fait qu'elle ait été engendrée par Azaña-Kerenski. Opposé aux blocs interclassistes, Borsacchi est favorable à l'indépendance ferme du prolétariat, laquelle « ne compromet pas le développement ultérieur de la lutte ». Finalement, les propositions de Russo sont approuvées – sans divisions, selon le procès-verbal –, et on décide « de transmettre aux fédérations les procès-verbaux de la réunion » pour une discussion plus ample sur les divergences.

Pendant ce temps, dans l'Espagne anti-franquiste, afin de s'opposer à l'action des rebelles, naissent les milices volontaires sur l'initiative des anarchistes de la F.A.I. et de la C.N.T., de l'"Esquerra" catalane, du P.O.U.M., des communistes staliniens du P.S.U.C. et du P.C.E., des socialistes du P.S.O.E. et de l'U.G.T. et d'autres groupes prolétariens et démocratiques. Font partie de ces colonnes, comme la colonne poumiste qui se prépara le 28 juillet à Sariñena pour se diriger vers Huesca, le poète anarchiste Mario Traverso, Giuseppe Capizzi qui tombera à Siétamo le 1° août, le journaliste di Barga (et représentant de la Ligue des droits de l'homme), Bruno Sereni qui sera blessé quelques heures après dans la même localité, Carlo Dante Pini, Giuseppe Guarneri, Piero Milano et d'autres exilés italiens.

La Fraction bordiguiste revient sur le conflit espagnol – selon les sources fascistes – le 1° août à Bruxelles, lors d'une réunion de la Fédération belge. Russo, Duilio Romanelli, Borsacchi, Fausto Atti et Giovanni Consonni, se déclarent favorables à la proposition des trotskistes italiens (qui ont pris depuis peu le nom de "Bolcheviks-léninistes italiens adhérents à la Quatrième Internationale") d'intervenir militairement dans la péninsule ibérique avec des "légions révolutionnaires", tandis que Verdaro et Perrone repoussent sèchement cette hypothèse. La rupture entre les différentes âmes de la Fraction est, à partir de ce moment, définitive (6).

Le 8 août – tandis que, à Madrid et à Barcelone, les violentes protestations de la C.N.T. et du P.O.U.M. font échouer les efforts des modérés et des staliniens (de plus en plus représentatifs des classes moyennes, frappées et effrayées par la révolution) pour restituer une partie de l'autorité perdue au Gouvernement central et à la Généralité, lesquels ordonnent la mobilisation de trois classes (première tentative de créer un embryon d'armée traditionnelle, alternative aux milices) et forment, sous la présidence d'un autonomiste, une équipe ministérielle qui inclut des membres du P.S.U.C. – les membres de la C.E. bordiguiste, réunis de nouveau à Bruxelles, se mettent d'accord sur les points suivants : le rôle contre-révolutionnaire du Front populaire et l'absence d'une orientation classiste en Espagne, la nécessité de développer une action de solidarité révolutionnaire dans l'émigration, l'envoi dans la péninsule d'une délégation qui rencontrera, d'une part, les opposants de gauche, « pour contribuer à la formation d’un Parti Communiste » et, d'autre part, les forces syndicales, « agissant dans le camp prolétarien », pour donner une autre orientation à la lutte.

Les divergences concernent, en revanche, la possibilité de créer en Espagne un parti révolutionnaire, l'armement du prolétariat et le rôle des anarcho-syndicalistes.

1) Selon Perrone et Verdaro, l'absence du parti de classe exclut la maturation d'une situation révolutionnaire et empêche la poursuite de la lutte de classe, de la part des masses, vers la destruction de l'État bourgeois et la conquête du pouvoir. Le parti révolutionnaire d'ailleurs ne s'improvise pas, pas même quand il existe des conditions favorables (deux voix); pour Russo, si « l’absence du parti de classe » porte préjudice à « n’importe quelle situation favorable aux développements révolutionnaires », la tendance confuse des militants à créer de nouveaux organismes peut fournir les éléments pour l'édifier : le parti de classe peut donc naître durant la lutte, en lui conférant une orientation révolutionnaire et en légitimant l'intervention en Espagne (3 voix).

2) L'armement du prolétariat « sous la direction du Front populaire », dit Perrone, n'est pas une prémisse favorable au développement de la lutte de classe, mais il est – comme les expropriations, les collectivisations, etc. – une concession momentanée de la bourgeoisie pour sauver le capitalisme. Il sert à désarmer politiquement le prolétariat, en attendant d'arriver demain à le désarmer matériellement. Le fait que les ouvriers aient des armes – dira ensuite la majorité – ne représente pas, en l'absence d'une direction de classe, un fait positif, comme l'a démontré la grande guerre dans laquelle des millions de prolétaires se sont mutuellement exterminés (3 voix); pour Russo, l'armement du prolétariat a été imposé au Front populaire par les circonstances. Les masses ne se trouvent donc pas « sous la direction incontrôlée du gouvernement de Front populaire ». Il est même imaginable qu'ils puissent, après la défaite du fascisme, se servir des armes contre la bourgeoisie de gauche, dans la mesure où celle-ci tentera de les désarmer. Pour ce qui concerne le conflit entre les courants capitalistes, il renvoie à la position prise en 1917 par Lénine contre Kornilov et Kerenski (2 voix).

(3) Pour Perrone, la fonction de l'anarcho-syndicalisme, qui nie le parti de classe et ne se pose pas la question du pouvoir, est contre-révolutionnaire (1 voix); pour Russo, l'anarcho-syndicalisme, par son refus du parti, est un facteur négatif pour l'évolution de la lutte. Il pense cependant que « l'œuvre de construction du parti de classe » avancera peut-être mieux « à travers une lutte politique vigoureuse » conduite parmi les masses liées aux anarchistes, plutôt que dans les autres organisations (4 voix).

Au même instant, Tito (presque sûrement De Leone), un camarade de la future minorité, souligne dans un long article – publié par "Prometeo" seulement le 11 octobre – que la décision du Gouvernement démocratique espagnol (« renouvelé … deux fois en quelques heures ») de remettre les armes au prolétariat, « au lieu que … l'on se hâte de négocier un compromis avec les chefs militaires insurgés », a eu « une importance énorme », et que la lutte, bien qu'elle reste « formellement » circonscrite dans les limites d'un conflit « entre groupes bourgeois » et « qu'elle tire parti de la défense de la république démocratique et contre la menace de la dictature fasciste, s’élève maintenant à une signification plus ample, à une valeur de classe plus profonde : elle devient le levain, le ferment, le propulseur, d’une véritable guerre sociale ». Après le 20 juillet – continue "Tito", dont les appréciations des événements se situent aux antipodes de celles de Perrone et de Verdaro – l'autorité de l'État a volé en éclats : le véritable gouvernement dans l'Espagne républicaine est celui des ouvriers, l'autre, « le gouvernement légal, est une coquille vide, un prisonnier inepte de la situation ». Le contrôle des opérations de guerre est passé « dans les mains des milices » et les confiscations de biens, les incendies d'églises, les condamnations et les exécutions sommaires (« y compris d'étrangers »), sont l'expression sensationnelle de ce bouleversement auquel le gouvernement bourgeois ne s'oppose pas, puisqu'il se borne à légaliser les mesures prises par les masses. « On met la main sur les banques et sur la propriété des fabriques et des entreprises abandonnées par leurs patrons, on nationalise les usines qui produisent pour la guerre », on restreint la semaine de travail à 40 heures, on augmente les salaires de 15%, on réduit de moitié les loyers. Le gouvernement existe encore malgré tout et il n'y a pas de doute que, « le danger passé », il essaiera de reprendre désespérément l'autorité qui s'était évaporée. « Une nouvelle phase de lutte commencera pour la classe ouvrière ».

Le conflit espagnol – continue Tito – est né des contradictions entre la droite et la gauche bourgeoises, et le prolétariat, armé par le « gouvernement démocratique … comme moyen extrême de sa défense », s'est aligné sur le courant qui est « dominé par l'idéologie du Front populaire ». Cependant, « l'état de dissolution de l'économie bourgeoise exclut toute possibilité de remise en ordre, aussi bien avec la victoire du fascisme qu'avec la victoire de la démocratie. Seule une intervention autonome à venir du prolétariat pourra résoudre la crise de régime de la société espagnole. Mais même l'issue de cette intervention est conditionnée par la situation internationale. La révolution espagnole est étroitement liée au problème de la révolution mondiale. La victoire d'un groupe ou de l'autre ne peut pas résoudre le problème général qui consiste dans la modification des rapports fondamentaux des classes à l'échelle internationale et dans la désintoxication des masses hypnotisées par le serpent du Front populaire ».

On ne peut pas de toute façon dissimuler – fait le point Tito – que le succès des révoltés aurait des effets très différents de celui de leurs antagonistes. « La victoire des militaires n'aurait pas seulement la signification de la victoire sur la méthode démocratique de la bourgeoisie, mais elle signifierait aussi la victoire sensationnelle … sur la classe ouvrière qui s'est engagée à fond et en tant que telle dans la mêlée. La classe ouvrière serait clouée à la croix de sa défaite de façon irrémédiable et totale », comme c'est arrivé en Italie et en Allemagne, et une « rafale de répression plus violente s'abattra » sur les travailleurs du monde entier. Pour "Tito", l'idée criminelle selon laquelle le triomphe des rebelles accélèrerait la marche des travailleurs vers la révolution ne mérite même pas d'en parler. « Nous ne discutons même pas la conception selon laquelle, après la victoire des réactionnaires, le prolétariat retrouvera sa conscience de classe plus rapidement ». La défaite des militaires au contraire ne renforcerait pas le Gouvernement du Front populaire, parce que « les masses encore armées, pleines de l'orgueil de la victoire douloureuse et contestée, et fortes d’une expérience acquise durant l'ampleur de la bataille, demanderont de faire les comptes avec ce gouvernement ». Et le temps nécessaire à la formation du parti de classe se raccourcirait. Il est par conséquent totalement impossible de partager les positions de Perrone et de Verdaro : « Notre abstentionnisme dans la question espagnole signifie la liquidation de notre fraction, une espèce de suicide par indigestion de formules doctrinaires. Amoureux de nous-mêmes comme Narcisse, nous nous noyons dans l'eau des abstractions dans laquelle nous nous mirons, tandis qu'Écho se meurt de langueur et d'amour pour nous ».

Dans les jours qui suivirent, la nature inconciliable des divergences à l'intérieur de la Fraction trouve sa confirmation dans les départs de Russo et de Bruno Zecchini pour Barcelone, et dans les motions opposées sur l'Espagne qui sont présentées par Piero Corradi et Ottorino Perrone lors d'une réunion de la Fédération parisienne. Corradi nie que les événements soient "simplement" réductibles à un conflit inter-bourgeois qui n'intéresse pas le prolétariat, parce que les militaires ont déclenché la lutte contre lui et non contre la bourgeoise démocratique. La riposte des travailleurs, en dépit des succès obtenus, a été mal orientée parce que, en l'absence du parti de classe, elle n'a pas été engagée « immédiatement contre les éléments de gauche au même titre que contre ceux de droite… ». De son côté, le Front populaire, afin d'éviter que les ouvriers ne s'opposent aux rebelles avec des organismes dotés d' « une physionomie nettement de classe », s'est rangé contre la droite et il a permis l'armement des masses, dans l'espoir que leur action ne se tourne pas contre l'ordre capitaliste. La présence d’une force révolutionnaire en Espagne – continue Corradi – pourrait permettre aux travailleurs de prendre la direction de la bataille, et de se débarrasser ainsi de la bourgeoisie démocratique. C’est pourquoi il demande que la Fraction envoie des camarades et des ressources dans la péninsule ibérique, si les camardes qui s’y trouvent déjà les réclament. Quant à l’issue du conflit, la victoire des rebelles signifierait « l'écrasement complet et total du prolétariat espagnol », alors que la bourgeoisie de gauche laisserait à la classe ouvrière une seconde chance(*) de s'opposer aux tentatives du Front populaire de briser « toute velléité révolutionnaire ». Précisant que les positions de la C.E. qui expriment le mieux ses opinions sont celles de Russo et de Borsacchi, Corradi observe avec une certaine préoccupation « que la lutte qui s’engagerait sur le terrain social unirait contre le prolétariat les deux fractions de la bourgeoisie ».

La guerre civile, qui trouve en Espagne la droite et la gauche « solidaires dans l'œuvre de massacre de la classe ouvrière » n'est pas – dit Perrone – une guerre militaire, mais une guerre sociale, et le prolétariat ne pourra la gagner qu'en visant, avec les instruments de classe, à la dislocation de l'organisme économique bourgeois (« même au prix du démantèlement du front militaire ») et à la conquête du pouvoir. Le capitalisme cherche au contraire à transformer la guerre civile en guerre traditionnelle, en faisant passer les travailleurs espagnols et "étrangers" du front de classe « au plan militaire qui est la tombe des revendications sociales du prolétariat ». La Fraction doit s'opposer au départ des ouvriers pour les fronts de guerre et inviter les prolétaires à aider le prolétariat espagnol, en intensifiant les agitations et les grèves dans leur propre pays. "Vercesi" demande ensuite que les camarades déjà partis en Espagne et la délégation qui s'y rendra se chargent d'y favoriser l'"éclatement" de fortes agitations sociales dans les territoires contrôlés par la droite et dans ceux qui dépendent du Front populaire, unique voie pour préparer les bases sur lesquelles pourra naître le parti de classe dans la péninsule ibérique. La motion de Corradi obtient 5 voix, parmi lesquelles celles d'Ernesto Corradi (7) et d'Emilio Martellini originaire de Grosseto, celle de Perrone est soutenue par Bruno Bibbi et par trois autres camarades.

Au cours des jours suivants, alors qu'en Catalogne on forme le Conseil de l'économie (dont font partie le secrétaire général du P.O.U.M., Nin, et l'anarchiste Diego Abad de Santillán), Renato Pace, Salvatore Velotto, Costante Mengoni, Enrico Cesarin, Emilio Lionello, Gildo Belfiore et Francesco Fortini, tous adhérents ou sympathisants de la Fraction (et avec eux Giuseppe Morini et le milanais Ciccio ou Ciccetto, tous deux depuis longtemps à l'extérieur du PCd'I (8)), ayant repoussé « violemment » (9) les analyses de Perrone et de Verdaro, rejoignent – aidés par "Justice et Liberté" – Barcelone où ils s'unissent à Russo et à Zecchini pour s'enrôler dans les milices. Les histoires personnelles de ceux qui, dans la Fraction, soutiennent que l'on doit combattre en Espagne sur le plan militaire contre les insurgés et sur le plan de classe pour démanteler l'État bourgeois, sont assez différentes les unes des autres : Russo provient du syndicat et du maximalisme, les frères Corradi ont vécu l'expérience ouvriériste de "Réveil communiste", Martellini, originaire de Grosseto, et Carlo Mazzucchelli sont avec les "prométéistes" depuis la fondation, tandis que Lionello, Pace, Zecchini et Romanelli, ont souffert en Italie de la prison et de la relégation, avant l'émigration clandestine en France et en Belgique (10). L'un d'eux, Renato Pace, se souviendra que le "Centre" (Perrone et Verdaro), bien que n'ayant encore aucune information précise sur les événements espagnols, avait décidé « que c'était un mouvement qui ne nous concernait pas parce que c'était une lutte entre les couches de la bourgeoisie. Au contraire, et particulièrement à Paris, dans la base ouvrière, on commença à discuter sur ce sujet… Il y a eu des réunions assez tumultueuses… C'est à Paris qu'il y avait le groupe  le plus important [de la Fraction]…, les nouvelles plus exactes, plus précises, commencent à arriver, et elles prennent … de plus en plus un caractère révolutionnaire parce que, si la sédition a été étouffée, là où elle a été étouffée, elle a été étouffée par la classe ouvrière. Nous avons décidé de partir et il a fallu finalement quelques jours pour en avoir les possibilités financières, parce que nous devions traverser toute la France. Nous sommes partis de Paris… Nous n'étions pas nombreux, nous étions une dizaine, 10 ou 12 au maximum. Nous sommes arrivés à Perpignan…., la police nous a arrêtés, et ensuite elle nous a laissé continuer. Nous sommes entrés du côté de Port Bou, il y avait un tunnel qui divise la France de l'Espagne, et nous sommes entrés en passant sous ce tunnel… en chantant l'Internationale. Bref, il semblait que c'était le commencement de la fin pour le capitalisme…, il y avait tant d'enthousiasme, tant de volonté de se battre, nous sommes restés quelques heures à Port Bou et ensuite, après avoir pris le train, nous sommes arrivés à Barcelone au matin… Barcelone présentait un spectacle extraordinaire… Une situation chaotique, désordonnée, mais on sentait palpiter la révolution…, les trams étaient peints en rouge et noir [les couleurs des anarchistes] et l'on voyait partout les signes de la lutte. Dans les casernes, les signes de la lutte étaient formidables… ».

Les nouveaux arrivants fondent la Fédération barcelonaise de la Fraction et ils adhèrent, dans la caserne de Pedralbes, à une colonne libertaire : « Nous avons vu ensuite que l'on n'était pas d'accord, et alors nous avons pris contact avec ceux du P.O.U.M. et nous sommes allés dans … une caserne de cavalerie… », le "Cuartel Lenin". Mais tous les volontaires ne quittèrent pas Pedralbes : Fortini reste avec les anarchistes italiens (Marzocchi, Pio Turroni, Renato Castagnoli, Celso Persici, etc.), les "giellistes" et les républicains (Rosselli, Angeloni, Enrico Giussani, Angelo Monti, Antonio Zanchini, etc.), avec lesquels il combattra, le 28 août, à Monte Pelato. Les volontaires, qui se sont rendus au "Cuartel Lenin", s'enrôlent – Virginia Gervasini les enregistrera – dans le "Groupe international" de la colonne Lénine qui comprend un certain nombre de trotskistes (Cristofano Salvini, Guido Lionello, Piero Milano, Giuseppe Guarnieri, Placido Mangraviti, Domenico Sedran) et de maximalistes (Giuseppe Bogoni, Francesco Martini, Anteo Luzzatto, Etrusco Benci, Goliardo Consani, Pietro Fancelli ("Castello"), Giuseppe Fusero, Vincenzo Plutino, Renzo Picedi, Umberto Cirella, Rafaele Serra et plus tard Marino Roasino), quelques antifascistes d'origine gielliste ou socialiste (parmi lesquels Bruno Sereni), le stalinien Costa, les anarchistes Pasquale Fioravanti et Mario Traverso et quelques réfugiés sans parti (Giuseppe Borgo, Paolo Psalidi, Aldo Gambedotti).

Le 17 août, la Fédération marseillaise de la Fraction charge De Leone de se rendre comme observateur en Catalogne. Le 19, l'exilé se rend à Barcelone, où il rencontre Bruno Sereni, encore convalescent d'une blessure subie à Siètamo le 1° août. « Au mois d'août, arriva à Barcelone en provenance de Marseille – écrira le journaliste(*)  un homme de stature moyenne, vêtu de noir. Il avait les cheveux tout blancs, le visage pâle, le sourire las, et, derrière ses lunettes, un regard résigné. Nous demandâmes qui il était, d'où il venait, ce qu'il était venu faire. On nous dit qu'il s'appelait Mario De Leone, qu'il était comptable à Naples, antifasciste, qu'il était venu étudier sur place la révolution ».

Le départ de De Leone de Marseille coïncide avec le virage qui, le 17 août, se produit à Bruxelles dans la Commission Exécutive de la Fraction. Au terme d'une réunion, la motion, vainement présentée par Perrone quelques jours auparavant à Paris, est approuvée quasi à l'unanimité (seul Borsacchi réaffirme la validité des délibérations du 8 août) : la nouvelle majorité, bien qu'elle assure que les « positions publiques » de l'organisation « devront surtout tenir compte des éléments communs aux deux tendances », ne garantira aucune visibilité politique à la minorité jusqu'au 20 septembre, ni dans "Prometeo", ni dans "Bilan", ni par d'autres moyens. « On n'imprime pas des manifestes – polémiquera à juste titre Mazzucchelli – sans tenir compte de la pensée d’une moitié de la Fédération ». De Leone est lui aussi opposé au tournant. « Le fait important et prééminent – écrira-t-il le 23 septembre, en revenant  sur ce qui s'était passé – n'est pas l'attitude de la C.E. à l'intérieur de la Fraction, qui peut se définir comme du linge sale qui se lavera en famille, mais la position politique despotiquement prise en public par la C.E. et qui peut avoir liquidé pour toujours notre mouvement ».

Le manifeste, daté du 18 août (que l'exilé napolitain sera justement chargé de présenter à Nin à Barcelone), reflète en effet le point de vue de la nouvelle majorité, en ignorant les dissensions internes. Le 18 juillet – y lit-on – la bourgeoisie espagnole avait l'intention, pour résoudre les contradictions sociales, de passer le pouvoir de la gauche à la droite, comme elle l'avait fait à d'autres reprises de 1931 à 1936. Mais l'opération a échoué parce que les travailleurs sont entrés en lutte. Le capitalisme, ne pouvant « vaincre par une attaque frontale et uniforme », a alors chargé les courants bourgeois de droite et de gauche de combattre simultanément le prolétariat. Dans les régions agraires, les militaires ont écrasé les paysans avec une terreur sauvage; dans les centres industriels, les ouvriers ont "dompté" les rebelles, avec des armes rudimentaires et leur très grand courage, mais, tandis qu'ils étaient sur le point de se lancer sur les « bastions du capitalisme pour détruire la machine étatique de l'oppression », le Front populaire, réapparaissant sur le terrain, les a détournés de la lutte de classe pour les orienter – ce qui a été facilité par l'absence du parti de classe – sur les fronts de guerre, afin de combattre d'autres travailleurs dans un conflit inter-bourgeois entre la démocratie antifasciste et la droite réactionnaire, où ils n'ont, de par leur infériorité technique, aucune chance de vaincre des militaires de métier. Après avoir permis aux généraux d'organiser la révolte dans l'armée républicaine, le Front Populaire a évité, sous le prétexte de battre Franco, la destruction de l'appareil "économique et politique" capitaliste, il a obtenu la cessation de la grève générale et de toutes les luttes revendicatives, et il a mobilisé les ouvriers pour qu'ils fassent fonctionner les usines à plein rendement.

En Espagne – poursuit le manifeste – il n'existe pas, contrairement à ce qu'affirment la droite et la gauche, de frontières territoriales ou militaires, mais seulement des frontières de classe. Les militaires et le Front populaire sont, « au même titre », des ennemis des prolétaires et ils jouent des rôles différents parce que ce n'est qu'ainsi que le capitalisme pourra écraser les ouvriers. Plutôt que de vaincre Franco pour se défendre mieux demain de la bourgeoisie démocratique, les masses doivent renverser totalement l'orientation actuelle de la lutte, en abandonnant les tranchées de Teruel et de Huesca, où elles ont été intentionnellement dispersées, pour retourner dans les villes et dans les campagnes afin de se battre pour leurs revendications de classe, unique voie pour créer les prémisses de la défaite des rebelles et du triomphe de la révolution.

Ivre de joie en raison des massacres de paysans en Estrémadure et en Andalousie, le capitalisme tolère, dans l'Espagne antifranquiste, l'armement des prolétaires pour sauver la société bourgeoise, et il les fait se massacrer entre eux sur les cols de Guadarrama et dans les Asturies, comme soldats des armées d'"union sacrée", dans une guerre impérialiste entre fascisme et antifascisme. Le manifeste se termine par la dénonciation de ceux qui invoquent l'aide des gouvernements démocratiques au Front populaire espagnol : ils ne sont que « les porte-parole de la guerre impérialiste au même titre que les fascistes de tous les pays ».

À Barcelone, les miliciens bordiguistes sont encore cantonnés dans la caserne "Lénine" du P.O.U.M., où, le 20 août, se tient un "meeting" auquel assistent Gorkin, Goronella et Marceau Pivert : « C'est en suscitant d'intenses émotions que les camarades italiens chantèrent "Bandiera rossa" et les camarades français "L'Internationale", et ils terminèrent tous par le cri de guerre : "Les soviets partout"(*) ».

Trois jours plus tard, la C.E., après avoir décidé de dépêcher une délégation en Espagne, renvoie la reconnaissance de la Fédération de Barcelone au moment où seront connues les bases politiques qui ont amené à sa formation, tout en demandant « à ses membres de rompre toute entente avec le Poum, de dissoudre la colonne, étant donné que les communistes ne peuvent pas former une "colonne" dans une armée bourgeoise, et qu'ils doivent au contraire se disséminer parmi les prolétaires pour développer en leur sein une action de réveil en correspondance avec les mouvements de classe dans les villes et dans les campagnes ».  Le maintien de la colonne "Lénine" et l'entente avec le P.O.U.M. signifient « admettre la possibilité d'une évolution de l'antifascisme vers la révolution » et « rompre avec les positions fondamentales de la Fraction ». La C.E. n'a pas l'intention de résoudre les divergences internes – et le problème, qui est désormais posé, de la scission – par des mesures disciplinaires, mais grâce à une « évolution ». Pour l'instant, elle se propose de favoriser « une activité uniforme » entre la délégation, qui ira en Espagne, et les camarades qui y sont déjà, en se réservant de déclarer, si la collaboration se révélait impossible, que ceux « qui s'opposent aux directives ci-dessus n'engagent pas la responsabilité de la Fraction ». Le refus « des conceptions fondamentales » de la « révolution actuelle » perdurant, la crise se conclura de façon différente, mais seulement quand les miliciens reviendront de la péninsule ibérique.

Les demandes de la C.E. d'abandonner les fronts militaires et de dissoudre la Colonne Lénine sont antithétiques avec les positions de Russo et de ses camarades qui insistent  sur le fait qu'ils sont entrés à Barcelone dans les milices ouvrières « pour soutenir le prolétariat espagnol dans sa lutte grandiose contre la bourgeoisie. Nous sommes à ses côtés, prêts à tous les sacrifices, pour le triomphe de la révolution ». Se souvenant de la situation désespérée dans laquelle le fascisme a précipité le prolétariat en Italie, et de la dégénérescence stalinienne, les membres de la Fédération considèrent que le parti de classe ne pourra naître en Espagne qu'en soustrayant les masses aux influences de la II° et de la III° Internationales : « Nous faisons confiance au développement des événements actuels qui, par leur dynamique, pourront créer en Espagne et ailleurs le parti de la révolution ». Il s'ensuit une invitation au P.O.U.M. pour que, en en finissant avec les atermoiements et en se refusant à tout soutien à la bourgeoisie, il œuvre, comme les bolcheviks en 1917, à la destruction du capitalisme et à la conquête du pouvoir, ainsi qu'une appréciation très chaleureuse de ses militants extra-ordinaires : « L'avant-garde existante au sein du Poum a devant elle une grande tâche et une responsabilité extrême. Nous partons pour le front de la bataille dans la colonne internationale des miliciens du Poum qui sont poussés par un idéal politique qui est commun à ces ouvriers espagnols héroïques et magnifiques : l'idéal de combattre jusqu'au dernier, non pas pour sauver la bourgeoisie qui est en miettes, mais pour abattre depuis les racines toutes les formes du pouvoir bourgeois et pour faire triompher la révolution prolétarienne. Afin que nos efforts à tous ne soient pas vains, il faut que l'avant-garde révolutionnaire du Poum parvienne à vaincre ses ultimes hésitations et se mette résolument sur la voie de l'Octobre espagnol! Elle doit choisir aujourd'hui entre l'appui à la bourgeoise, même s'il est indirect et involontaire, et l'alliance avec les ouvriers révolutionnaires du monde entier ».

Dans l’imminence du départ pour le front, Russo parle, avec Nin et Hervás, au « Cuartel Lenin », rue Tarragona. « Tous les travailleurs du monde – dit l'ancien syndicaliste qui, parmi « de forts applaudissements, élève un chant à la solidarité internationale » – sont à vos côtés ». Des milliers d'ouvriers « allemands, russes, italiens et français, le fusil à la main, défendront » concrètement la révolution espagnole. Et le 28 août, les miliciens de la Colonne Lénine (« formée sous la discipline du P.O.U.M. ») protestent contre l'exécution à Moscou de 16 vieux bolcheviks, compagnons de Lénine : un crime qui compromet l'unité du prolétariat.

Le 29, un article de "Prometeo", qui reflète les orientations de la C.E., soutenue par Bruno Bibbi(12), Otello Ricceri et Aldo Lecci, parmi les plus convaincus de la nature impérialiste de la guerre menée en Espagne, traite des milices. On s'y demande si les milices antifascistes sont la forme embryonnaire d'une force qui veut construire un ordre nouveau, ou bien si elles sont une fleur à la boutonnière que la bourgeoisie exhibera demain pour sauvegarder ses privilèges : privée de ses instruments répressifs (armée et police), elle s'appuie sur les "bonzes" des organisations syndicales pour inciter les masses à se sacrifier en sa faveur, après les avoir exploitées jusqu'à hier.

Deux conditions sont d'ailleurs indispensables pour que les milices aient un caractère prolétarien : qu'elles naissent non pas de l'"Union sacrée" entre les travailleurs et la bourgeoisie, mais de leur « divorce le plus marqué », et qu'elles servent – sous la conduite des premiers et non « sous le drapeau de l’ennemi de classe » – d'instrument pour décocher le coup décisif au capitalisme, par la reprise de la lutte de classe qui, en juillet à Barcelone, a eu raison en quarante-huit heures des forces réactionnaires et qui pouvait entraîner la mutinerie de l'armée de Franco.

La "manchette"(*) – polémique à l'encontre de la minorité – qui flanque le titre du journal est sur la même ligne : « Les prolétaires qui partent pour l’Espagne ont le devoir de considérer que leur geste politique a une importance exceptionnelle pour les luttes du prolétariat espagnol. Y aller sous le contrôle – même technique – des forces de la contre-révolution du Front populaire et de « Justice et Liberté » signifie s’enchaîner au char capitaliste. Pour pouvoir développer un travail prolétarien, il faut partir en dehors de tout contrôle ennemi ».

Sur la première page du journal, dominée par un titre, qui est également un mot d'ordre : « Contre le courant qui conduit au massacre prolétarien ! », la majorité se pose la question de savoir si la situation espagnole est révolutionnaire, ou si elle n'est pas plutôt, comme elle le considère, un « sursaut désespéré des masses dans un cercle clos » duquel elles ne tireront aucun avantage. Il ne faut pas, de toutes façons, se laisser fourvoyer par les "formes" de la bataille qui ne coïncident pas du tout avec ses objectifs. Le prolétariat espagnol, bien qu'il soit armé, est en fait victime d'une terrible contradiction puisque, commandé par les forces capitalistes qui se sont nichées en lui, il ne vise pas à ses objectifs de classe, mais il se dirige vers une « nouvelle et féroce défaite ». La guerre n'oppose pas le fascisme à la démocratie, mais le prolétariat à la bourgeoisie, et c'est « un artifice grossier et criminel » de considérer, sur la base des « conquêtes obtenues par le prolétariat à Barcelone ou dans d'autres centres » que l'on puisse avancer « sur la voie de la révolution, sans rompre brutalement avec toute l'orientation … de la lutte ». Les conquêtes que la classe ouvrière « croit obtenir ici et là » n'ont aucune valeur positive et « elles représentent en réalité la forme extrême du plan ennemi, le maillon extrême de sa domination, une concession formelle d'un instant contre une abdication totale du prolétariat sur les problèmes fondamentaux de sa classe, en Espagne et dans les autres États ». Le "mélange" entre le Front populaire et les généraux insurgés, pour passer à une « réorganisation plus cruelle de sa domination », ayant échoué le 18 juillet, le capitalisme a changé de tactique, en chargeant ses deux courants « d'un rôle … apparemment opposé », mais qui tend, avec le soutien des deux, à « l'étranglement des masses ». Et que l'on ne se fasse pas d'illusions sur l'éclipse momentanée du gouvernement de Front populaire : elle était nécessaire pour éviter « l'attaque prolétarienne contre la machine de l'oppression capitaliste », qui continue malgré tout de fonctionner à plein régime, même si ce sont les anarchistes qui dirigent la vie économique et politique. Et, n'ayant pas détruit cette machine, les ouvriers sont appelés à la soutenir, « pour empêcher la victoire de Franco », lequel ne peut être battu qu'en balayant le capitalisme qui l'a engendré. Il ne s'agit donc pas de promouvoir l'"union sacrée" avec le Front populaire pour combattre d'abord Franco et passer ensuite à l'attaque contre Azaña, mais d'opposer la directive du « déclenchement de la lutte de classe dans les villes et dans les campagnes » à la guerre impérialiste qui vise au massacre des travailleurs sur les fronts militaires afin de préserver l'esclavage capitaliste.

Un autre article examine les manœuvres du capitalisme mondial, « démocratique, fasciste ou soviétique », destinées à coincer les ouvriers espagnols dans la fausse antithèse démocratie-fascisme, pour éviter, avec « le massacre fratricide des prolétaires sur les champs de bataille » « autour des drapeaux bourgeois », que la lutte des travailleurs ne débouche en Espagne sur la voie révolutionnaire « et ne devienne ainsi le signal d’une bataille mondiale et de classe des exploités ». À ce front qui va de la Grande-Bretagne à l'Allemagne, à l'U.R.S.S., le prolétariat international doit répondre par l'arme des grèves – des grèves de plus en plus étendues – dans les différents pays : unique forme incisive de solidarité avec les masses espagnoles qui doivent abandonner la défense des collines de Guadarrama et celle de Saint Sébastien afin de reprendre, dans les villes et dans les campagnes, la lutte de classe contre la bourgeoisie du Front populaire et contre la bourgeoisie fasciste.

Piero Corradi répond à "Prometeo" : le prolétariat espagnol ne se bat pas pour la défense de la république bourgeoise mais pour celle de sa vie et de ses organisations de classe. La lutte contre Franco, « c'est la lutte pour son émancipation, c'est la lutte pour la révolution sociale ». Et il n'est pas encore dit qu'Azaña, Largo Caballero et les staliniens, réussiront à maintenir le combat « dans l'orbite de la légalité bourgeoise et de la défense de la propriété privée ». Corradi précise que la lutte sur les deux fronts ne signifie pas qu'il faille attaquer en même temps Franco et Azaña-Caballero, mais prendre la direction de la bataille contre Franco au cours de son évolution, de façon à éliminer – quand la situation sera plus favorable – la bourgeoise de gauche, « en lui substituant les organismes de classe, les conseils ouvriers, les comités révolutionnaires, syndicaux, etc. » et en procédant à la transformation socialiste. Les travailleurs espagnols sont rassemblés dans le P.O.U.M., dans la C.N.T., dans la F.A.I., qui « sont les uniques organisations révolutionnaires du prolétariat espagnol,  … même si elles sont insuffisantes du point de vue révolutionnaire. C'est en raison de ces considérations qu'un groupe de camarades est parti en Espagne pour apporter sa contribution, non pas comme simples critiques, mais comme combattants convaincus que les critiques ont plus de poids si elles sont accompagnées de la critique des armes ».

La « lutte antifasciste doit être la lutte pour la révolution sociale : c'est au cours de cette lutte que l'on peut influer dans cette direction. Si l'on dit au contraire qu'il s'agit de deux fractions de la bourgeoisie qui se battent et que cette lutte n'intéresse pas le prolétariat, l'on se situe sur une position négative qui permettra l'écrasement du prolétariat. LA VICTOIRE DE FRANCO, C'EST LA DÉFAITE DU PROLÉTARIAT, et il n'est pas certain que sa défaite soit la victoire d'Azaña. Elle pourrait être la défaite de tous les deux et la victoire du prolétariat ». Arracher les travailleurs à l'influence des « forces de la conservation sociale » et les orienter dans la direction juste, cela dépendra des anarchistes et du P.O.U.M.. Après s'être solidarisé avec les camarades qui luttent sur le front de Saragosse, Corradi déclare : « Je me désolidarise avec le dernier numéro du journal et je ne partage pas du tout la manchette qui dit que ceux qui vont en Espagne « même sous le contrôle technique de "Justice et Liberté" » s'enchaînent « au char capitaliste ». « Je ne veux certainement pas me solidariser avec J.L. ni la défendre, mais je ne peux pas admettre que ces camardes, ces révolutionnaires, qui sont partis avec J.L. se soient enchaînés à la bourgeoise. Le journal aurait dû s'élever contre la spéculation nationaliste que cet organe fait en affirmant que la Colonne Internationale (la Colonne giélliste-anarchiste, ndr) veut sauver l'honneur de l'Italie. Cet honneur que l'Italie aurait perdu en Abyssinie. Démasquer cette immonde spéculation est notre devoir ».

À la fin d'août, un essai non signé rappelle dans "Bilan", la revue théorique de la Fraction, que la présence du parti de classe et son influence sur les masses ont toujours été considérées par les marxistes comme une condition "sine qua non" pour la victoire du prolétariat. Par ailleurs, le parti ne s'invente pas, ne s'improvise pas et ne s'importe pas, et son absence en Espagne, qui est à attribuer à l'arriération du pays, exclut toute possibilité d'issue révolutionnaire. Le résultat des événements apparaît donc comme établi, et l'armement général des prolétaires n'implique pas du tout que, encadrés comme ils le sont sous les drapeaux ennemis du Front populaire, ils reprennent la démolition du système capitaliste et de l'État bourgeois, et même cette éventualité est désormais exclue parce qu'ils ne se battent plus pour leur propre cause, mais pour la cause antifasciste, pour un objectif qui n'est plus l'objectif de classe, lequel les conduira à la défaite. Et de plus, les grèves et les luttes revendicatives ont cessé ou se sont raréfiées à l'extrême, tandis que s'élèvent continuellement les appels des anarchistes et des socialistes pour que les ouvriers intensifient la production, de façon à assurer la victoire de l'antifascisme. Aux militants qui, ayant connu la répression féroce du fascisme, craignent que le triomphe des rebelles en Espagne ait des conséquences identiques pour le mouvement ouvrier ibérique, le dilemme "pour ou contre" le Front populaire et la crainte obsessionnelle de la victoire de la droite ne doivent pas faire oublier que le prolétariat ne peut pas se poser le problème en ces termes, parce que c'est le capitalisme qui est le seul arbitre de ses formes (démocratiques ou fascistes) de gouvernement. Les ouvriers ont une seule voie de sauvetage : celle qui consiste à se réorganiser sur des bases de classe pour sa défense, dans l'attente que mûrissent les conditions pour s'insurger. Et si des choix de cette nature diminuent les possibilités de succès du Front populaire, la victoire des droites – selon le représentant de la majorité – n'aura pas d'avenir, parce que les masses s'organiseront pour briser une fois pour toutes les forces de la réaction capitaliste, en évitant, comme cela s'est produit en Italie et encore plus en Allemagne, que les sociaux-centristes « ne préparent le lit à la répression sanglante de la droite ».


 

 à suivre

Par Jean-Louis Roche
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