Partager l'article ! Une biopgraphie "oubliée" de Marx: Par Otto Rühle (livre édité à Montrouge par les éditions Grasset en 1933) ...
Par Otto Rühle
(livre édité à Montrouge par les éditions Grasset en 1933)
Peu connue et non rééditée, cette biographie de Marx par l’ancien député révolutionnaire Otto Rühle, compagnon de Karl Liebknecht, devenu anti-parti, est très peu orthodoxe. Rühle loue autant les qualités théoriques de Marx qu’il fustige ses travers, et notamment ce qu’il estime avoir été un comportement odieux et inadmissible vis-à-vis de Bakounine. Rühle se représente Bakounine comme le plus grand héros révolutionnaire de l’époque (si longtemps aux fers, contrairement à Marx, « ce Marx mêlé à de sombres affaires et qui avait vécu toute sa vie de l’argent des autres ») et de pourfendre les machinations surtout du camp marxiste, se focalisant sur les accusations personnelles (peu reluisantes en général) de la part d’un Marx acharné contre cet aventurier antisémite du passé révolutionnaire artisanal. Paradoxalement, figé sur les querelles personnelles lamentables, Rühle, qui se la joue psychologue, ne semble pas avoir compris ce qui les différenciait, tout en paraphrasant longuement Mehring :
« Mehring caractérise très bien sa position (de Bakounine ) quand il dit : Bakounine avait dépassé de beaucoup Proudhon, sur lequel il avait la supériorité d’une culture européenne, et il comprenait Marx mieux que Proudhon. Mais il n’était pas passé aussi sérieusement que Marx par l’école de la philosophie allemande et il avait bien moins approfondi que lui l’étude des luttes de classe dans les nations d’Europe occidentale. Enfin il faut dire surtout que son ignorance de l’économie politique le handicapait encore plus que celles des sciences naturelles n’avait handicapé Proudhon. Mais il avait le tempérament du parfait révolutionnaire, et possédait comme Marx et Lassalle, le don de se faire écouter. Cependant, alors que Marx voyait les troupes de la révolution dans le prolétariat de la grande industrie, tel qu’il l’avait étudié en France, en Angleterre et en Allemagne, Bakounine comptait sur les hordes de la jeunesse déclassée, la masse paysanne et même la canaille. Et tandis que Marx tenait pour la centralisation, qu’il trouvait déjà en vigueur dans l’organisation économique du siècle et dans les Etats de son époque, Bakounine prêchait le fédéralisme qui avait été le principe de l’organisation de l’époque pré-capitaliste. Aussi Bakounine avait-il le plus grand nombre de partisans dans des pays où le capitalisme avait encore peu évolué, comme l’Italie, l’Espagne et la Russie. La phalange de Marx au contraire se recrutait dans des pays capitalisés de fond en comble et comprenant un sérieux pourcentage de prolétariat industriel. Les deux hommes représentaient deux phases successives de l’évolution. De plus l’un des deux, Bakounine, voyait plutôt dans l’homme le « sujet » de l’histoire, un révolutionnaire spontané qui n’a besoin que d’être lâché pour faire la besogne historique, l’autre par contre, Marx, voyait dans ce même homme l’ « objet » auquel il faut d’abord enseigner à agir avant de le lancer dans son rôle » (p.300).
Il y a donc à boire et à débecter dans la biographie de Rühle mais de très bons passages historiques néanmoins, qui font penser exactement aux mêmes ravages du capitalisme financier… en 2011, grâce à l’écriture étincelante de Rühle.
Extrait du chapitre Clarification
PARIS
Si L’Angleterre offrait aux regardes avides d’Engels une abondance unique et formidable de faits économiques dont on pouvait tirer un parti politique, Marx découvrait de son côté, à Paris, outre un passé intéressant, un présent politique qui ne l’était pas moins et qui demandait une solution révolutionnaire.
La révolution de juillet avait porté au trône la monarchie bourgeoise. Le capital jouissait depuis lors de la plus grande liberté d’initiative ; il pouvait développer sans frein son expansion, donner carrière à ses instincts, exploiter sur une grande échelle. « Enrichisses-vous », avait dit Guizot aux banquiers, aux spéculateurs, aux rois du chemin de fer, aux propriétaires des mines, aux fournisseurs de l’Etat et à toute la finance. Il n’en avait pas fallu davantage pour faire épanouir toutes les méthodes du pillage, de la corruption et du vol.
Mais tandis que la Bourse crachait l’or, que les entreprises rendaient des bénéfices énormes, que les affaires véreuses faisaient surgir du sol des millionnaires flambant neufs, la masse du peuple s’enfonçait dans les abîmes de la misère et les gouffres du désespoir.
L’instinct de conservation et un reste de tradition poussait ces malheureux, s’ils ne voulaient périr par complète suppression d’espoir, à s’unir en associations qui étaient obligées de se cacher sous un régime de terreur entretenu par la loi et la police.
C’est ainsi que s’étaient fondées de grandes organisations secrètes qui avaient étendu leurs mailles sur tout le pays. Le centre en était Paris. Les deux principaux chefs s’appelaient Bernard Barbès et Blanqui, les groupements les « Amis du Peuple », les « Droits de l’Homme », « l’Union des familles » ou les « Saisons » ; l’opposition travaillait là de toutes ses forces, le républicanisme animait les esprits : ils préparaient la révolution et s’occupaient de la dictature prolétarienne. Leur énergie accumulée, échauffée, irritée, se déchargeait parfois dans des rébellions, des mutineries, des complots ou des attentats.
L’élément allemand qui était disséminé dans les souterrains du mouvement – intellectuels, petits bourgeois, ouvriers et compagnons – se réunissait dans le groupe des Parias fondé en 1834 et qui éditait un petit journal. Bien qu’il ne fût pas dégagé de toutes les idées utopistes, il avait déjà mis au point un certain nombre d’autres théories : lutte des classes, concentration du capital, accroissement du prolétariat, révolution sociale et ateliers nationaux. Sa tactique refusait l’emploi de la violence. En 1836, le groupe des Parias donna naissance à celui des Justes. Le premier était dirigé par deux anciens chargés de conférences : Schuster, de Göttingen, et Venedey, de Heidelberg. Parmi les chefs les plus remarqués du second il faut citer Schapper, de Nassau, ancien étudiant des Eaux et Forêts ; Bauer, cordonnier de Franken, et Wilhelm Weitling, un tailleur de Magdebourg.
« Leurs objectifs étaient les mêmes que ceux des sociétés secrètes de Paris, mi propagande et mi conspiration, avec toujours Paris pour quartier général bien qu’ils ne s’interdissent nullement de prévoir à l’occasion un coup d’Etat allemand. Mais comme Paris restait le champ de bataille décisif le groupe n’était guère alors qu’une branche allemande des sociétés secrètes françaises et gardait notamment le plus étroit contact avec les Saisons que dirigeaient Blanqui et Barbès. Les français prirent le départ le 13 mai 1839 ; les sections des Justes suivirent et furent englobées ainsi dans la défaite ».
Le coup manqué amena l’effondrement du groupe ; Schapper et Bauer, qui avaient pris part à l’action et étaient restés longtemps en prison, durent quitter la France et se réfugièrent à Londres où ils transportèrent avec eux le siège de la direction. Marx entra en rapport à Paris avec les membres de l’association qui y étaient restés ; ils firent sur lui et sur Engels « l’impression de gens imposants » et il ne les perdit plus de vue.
Paris était à ce moment-là le creuset du socialisme et de la révolution. On y trouvait des restes du saint-simonisme, les cendres de la célèbre phalange de Fourier prolongée par Considérant, le socialisme chrétien inspiré par Lammenais et un socialisme petit bourgeois qui se jouait dans les mille nuances de la pensée des Sismondi, Buret, Pecqueur, Leroux, Vidal, etc… Aux environs de 1840, Etienne Cabet était revenu d’Angleterre où il avait étudié l’Utopie de Thomas Morus et l’efficacité pratique de Robert Owen. Dans la fièvre de son expérience il avait publié un roman intitulé Voyage en Icarie, qui avait eu un retentissement considérable et qui avait inauguré toute une ère de propagande pour le socialisme utopique. Cabet donna une profession de foi communiste qui jouit du plus grand succès, surtout parmi les ouvriers. Son Almanach d’Icarie fût tiré à 8000 exemplaires en 1843 et à 10.000 l’année suivante. « Le Populaire », son journal, et ses brochures, ne cessèrent d’élargir son cercle de lecteurs. Mais Dezamy, qui avait publié en 1842 son code de la communauté dans lequel il réclamait, contre Fourier, Lammenais et Cabet, un socialisme pur de tout élément religieux, trouva aussi des partisans.
Un mouvement qui se dépensait presque entièrement en politique sociale pour les petits bourgeois s’était formé sous la patronage de Louis Blanc, de Ledru-Rollin et de Flocon. L’organisation du travail et le droit de l’homme au labeur constituaient les pierres angulaires de ce système que Louis Blanc avait exposé en 1842 dans un ouvrage intitulé précisément « l’Organisation du Travail ».
L’une des nuances dominantes dans le kaléidoscope des idées socialistes était, depuis 1840, celle de Proudhon, un typographe cultivé de Besançon, qui avait attiré sur lui l’attention des milieux savants depuis la publication de son remarquable ouvrage : « Qu’est-ce que la propriété ? ». Marx faisait grand cas de ce livre, car il y trouvait le résultat de ses propres spéculations. Plus tard, quand les chemins des deux hommes s’éloignèrent, il continu a à soutenir que l’ouvrage « marquait une date, car il avait été le premier à tout dire avec une telle désinvolture » ; Marx se déclarait enchanté de la « puissante musculature de ce style ». Il profita de son séjour à Paris pour faire connaître à Proudhon la philosophie de Hegel et la façon de la dépasser. « Au cours de longs débats qui se prolongeaient parfois durant toute la nuit, je l’infectais », écrira Marx, « je l’infectais, à son grand préjudice, d’un hégélianisme qu’il ne pouvait pas approfondir à cause de son ignorance de l’allemand… ».
Si cette liaison se termina par une rupture inévitable, la rencontre de Heine et Marx laissa en revanche de part et d’autre les plus forts sentiments d’estime et d’amitié. Heine, dont le nom suffisait pour mettre en crainte et en émoi cette réaction prussienne qu’il ne cessait de fouetter et de stigmatiser avec une véritable volupté, était tout désigné à l’affection de Marx. De plus, depuis un an, Heine avait pris parti, de tout son esprit et de tout son cœur, pour le communisme.
« Les communistes », écrivait-il le 15 juin 1843, « forment le seul parti français qui mérite carrément le respect. Je réclamerais volontiers une attention égale pour les Saint-Simoniens, qui survivent encore çà et là sous les plus étranges étiquettes, et pour les Fouriéristes, qui se montrent fort actifs, mais, si honorables qu’ils soient, ils ne pensent qu’au mot, et la question sociale n’est pour eux qu’une simple question ; ils ne sont pas poussés par une nécessité démoniaque, ils ne sont pas les instruments prédestinés que la Volonté Supérieure emploie pour accomplir ses formidables desseins. Tôt ou tard la famille dispersée de Saint-Simon et l’état-major fouriériste passeront aux troupes sans cesse croissantes du communisme et, fournissant au besoin brutal le mot qui prête forme aux choses, ils assumeront en quelque sorte le rôle des Pères de l’Eglise ».
Ce fut donc la communion d’idées qui opéra le rapprochement de Heine et Marx et cimenta leurs relations futures. L’estime que chacun d’entre eux nourrissait pour l’œuvre de l’autre ne pouvait que renforcer de tels liens. Marx persuada Heine de prendre pour thème poétique, au lieu des petits chagrins d’amour, les grandes peines des opprimés, et de troquer de plus en plus fréquemment la flûte lyrique contre le fouet de la satire. Et il se sentit honoré, il vit sa peine récompensée toutes les fois que désormais, Heine brandit ce terrible fouet sur la réaction et les cuistres.
Leur rôle commun de combattants les unissait aussi en face des persécutions auxquelles ils étaient exposés. Marx avait échappé en venant à Paris à l’espionnage de Cologne, mais il trouva en France, au sein de son entourage, des gens dont les desseins et la personne lui parurent assez obscurs les premiers temps. Ce fut d’abord l’ambassadeur d’Allemagne, von Arnim, qui fit des rapports au gouvernement de Berlin sur le « vil et scandaleux dithyrambe » que Heine avait publié dans les Annales Franco-Allemandes, au sujet du roi Louis de Bavière et sur l’article dans lequel Marx prêchait la révolution sociale à propos de la philosophie du droit. Le ministre de la police prussienne décida aussitôt que Heine, Marx et Bernays (qui avait publié dans les Annales le compte rendu final de la conférence de Vienne) seraient arrêtés immédiatement pour haute-trahison et lèse-majesté s’ils avaient le malheur de rentrer en Allemagne. Il y avait aussi à Paris un certain Börnstein, ancien acteur, qui se poussait dans les affaires comme intermédiaire de théâtre et agent de publicité et qui avait fondé à l’aide des subventions de Meyerbeer, le directeur de la musique royal-prussienne, et de l’énergie de Bornstedt, - agent provocateur non moins royal-prussien – une petite gazette allemande, le Vorwärts. La feuille passa en premier lieu par une phase patriotique qui ne lui fut d’aucun profit. Elle changea alors d’équipe et, se lançant dans le maximalisme, sollicita la collaboration de Heine et de Marx. Heine, qui était allé voir sa mère à Hambourg, écrivit à Marx en ces termes :
« On me suppose pour le Vorwärts beaucoup plus de sympathie que je n’en puis témoigner ; cette feuille a vraiment un singulier talent pour provoquer et compromettre. Que va-t-il en sortir ? Pourvu qu’il ne se trame rien à Paris ! ».
Marx envoya quelques articles ; Heine donna, entre autres poèmes, les strophes terribles de son « Chant des Tisserands », et Bernays, jeune impétueux, qui était rédacteur de la feuille, se garda de servir ces fortes nourritures sans les assaisonner de tous les condiments. Les chefs de la police prussienne purent alors se plaindre au gouvernement français de « l’insolence et de la grossièreté croissantes » des attaques qui venaient de Paris. Guizot ne tenait guère à se brûler les doigts, car il savait que la suppression du journal et l’expulsion de Heine et de Marx feraient scandale. Il y eût de longues négociations au cours desquelles Arnold Ruge, brouillé avec Marx, joua un rôle des plus étranges. Ruge était le « Prussien » contre lequel Marx avait écrit dans le Vorwärts son premier article nettement communiste. Finalement Guizot se laissa déterminer par Alexandre de Humbolt à sévir contre le Vorwärts. Bernays fut condamné à deux mois de prison et trois cent francs d’amende ; Marx, Ruge, Bakounine, Börnstein et Bernays furent expulsés du pays le 11 janvier 1845 ; Börnstein et Ruge réussirent, en employant leurs relations, à faire revenir sur l’arrêt. Heine fut épargné par le gouvernement qui craignait un trop gros scandale. Marx alla s’installer à Bruxelles.
Paris ne lui avait été hospitalier que moins d’un an. Quelque chagrin qu’il eût à le quitter, il pouvait le faire cependant avec la consolante certitude d’y avoir mûri et appris à juger, d’y avoir acquis l’expérience et la technique du combat. C’est de Paris que date son époque socialiste.